Jean-François Mouhot est docteur en histoire à l’Institut universitaire européen, actuellement chargé de recherches à l’université de Georgetown et à l’EHESS. Il a précédemment publié «Les réfugiés acadiens en France 1758-1785 » qui obtenu le prix Pierre Savard en 2010.

Le livre publié aujourd’hui appartient à la collection «L’environnement a une histoire », riche actuellement de quatre titres, et qui avait vu l’an dernier la publication du remarquable «Du nouveau sous le soleil » de John McNeill. Jean-François Mouhot commence par expliciter son projet. Cet ouvrage est en fait une recomposition et un prolongement d’articles parus auparavant, mais l’ensemble forme un vrai livre et non une simple compilation. Le livre est précédé d’une préface de Jean-Marc Jancovici.

Un titre qui intrigue et un ouvrage à thèse

Le titre de l’ouvrage de Jean-François Mouhot intrigue tout de suite, et ce n’est pas le sous-titre qui lève le doute : « réflexions sur le changement climatique ». Le livre présente donc une thèse qui, formulée brutalement, peut surprendre : pétrole et charbon ont-ils été la cause profonde des envies abolitionnistes ? En d’autres termes, est ce que l’on a abandonné l’esclavage parce qu’on avait réussi à trouver une nouvelle force de travail, à savoir les machines ?

Bref, nous utilisons des machines et cela nous semble logique, tout comme des hommes utilisaient auparavant des esclaves. Chaque Européen disposerait de l’équivalent de 100 domestiques en permanence qui s’appellent machines d’usine, chauffage central…

Après tout, quel est finalement le problème ? Et bien, c’est là qu’intervient justement la question du changement climatique. L’homme n’avait pas envisagé les conséquences négatives de l’utilisation des machines. Il a du mal aujourd’hui à passer à autre chose, à renoncer aujourd’hui à une consommation énergétique génératrice de problèmes, tout comme auparavant l’homme avait eu du mal à renoncer à l’esclavage.
Comme il s’agit d’une thèse qui peut surprendre, on a envie parfois, au fur et à mesure qu’on progresse dans la lecture, d’avoir en face l’auteur pour le questionner. On a l’impression de lire une nouvelle déclinaison de la ruse de l’histoire. L’histoire montre une nouvelle fois que les « solutions » technologiques d’une époque se sont révélées plus d’une fois les problèmes du lendemain.

Des machines pour remplacer des hommes ?

La révolution industrielle autorisa une amélioration des conditions de vie, qui elle même put entrainer une plus grande sensibilité vis-à-vis des conditions de vie des esclaves. Pour expliquer la révolution industrielle, Jean-François Mouhot fait référence aux travaux de Kenneth Pomeranz, mais montre aussi combien la question est loin d’être tranchée. Rappelons que l’auteur américain entend démontrer par l’idée d’hectare fantôme que « les produits exportés des plantations du Nouveau Monde se révélèrent essentiels pour l’approvisionnement en ressources nécessaires à l’industrialisation ». En somme, la Révolution industrielle fut rendue possible par cet approvisionnement extérieur d’où le nom d’hectare fantôme.
Jean-François Mouhot est très prudent et souvent éprouve le besoin de dire « je n’affirme pas »… (page 39, page 41), « je n’essaye pas de démontrer » (page 81) et il évite, par exemple, de lier trop directement développement des machines et abolition de l’esclavage. Il utilise lui-même l’image de la poule et de l’œuf car, lorsque la force de travail se fait rare, cela a pour résultat d’encourager les inventions qui économisent le travail et vice versa.

Esclaves hier, machines aujourd’hui : le rapprochement est-il valable ?

Le livre se poursuit sur cette comparaison, a priori, iconoclaste. Pourtant, « les esclaves d’hier et nos machines actuelles remplissent des rôles économiques et sociaux similaires à l’intérieur des sociétés […] tout comme les sociétés esclavagistes les pays développés externalisent le travail ». L’auteur montre ainsi qu’aujourd’hui nous avons maintenant connaissance des dégâts occasionnés par les machines mais, pour autant, nous continuons à les utiliser, et sommes dépendants de l’énergie, là où d’autres hommes, en d’autres temps, étaient paradoxalement dépendants de leurs esclaves. Sans jamais être moralisateur, Jean-François Mouhot se demande quand même quel sera le regard que porteront les hommes de demain sur notre attitude actuelle.

Que retenir de l’histoire pour s’en inspirer pour demain ?

Il développe enfin l’idée qu’il faut s’inspirer des méthodes utilisées pour parvenir à l’abolition de l’esclavage afin de réussir la transition énergétique. Ainsi, il montre que les positions de compromis ont été plus payantes que les extrémismes. Il doute néanmoins des petits pas et compare la valorisation des circuits courts dans l’alimentation d’aujourd’hui à l’attitude de ceux qui, au temps de l’esclavage, refusaient d’acheter du sucre ou du coton produits par des esclaves. Plus provoquant encore, il se demande pourquoi ne pas considérer le changement climatique comme une opportunité de changer plutôt que seulement comme une contrainte ? Cette partie est la plus rapide de l’ouvrage et appellerait sans doute des compléments.

Au total, il s’agit d’un livre stimulant qui surprendra sans doute, agacera peut-être par le rapprochement fait entre des phénomènes qui pourraient sembler très éloignés. Mais, de toutes façons, quel que soit votre état d’esprit à la fin de l’ouvrage, vous repenserez et aurez sans doute envie de prolonger pour voir si la thèse tient, ou non, ou quelles précisions elle demande. C’est sans doute la grande réussite de ce livre de ne pas être fini quand la dernière page est tournée. Il ne peut laisser indifférent à la fois par sa manière de revisiter deux questions actuelles sensibles (l’esclavage et le réchauffement climatique) et de façon plus globale par le champ d’interrogations qu’il ouvre en décloisonnant la pensée.

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