A l’annonce, le titre avait l’air alléchant : du poisson en Centrafrique, un peu comme si on s’attendait à un travail sur les dragons de Komodo en Norvège ou sur les hippocampes en Amazonie. Une rareté historiographique. Mais ce livre se veut un roman. Plutôt très maladroit dans le style – à mon goût – mais parfois utile pour comprendre certaines réalités africaines.
L’auteur est un ingénieur agronome qui a exercé une quarantaine d’années comme coopérant technique piscicole en Afrique centrale. Il est facile de remplacer le héros du roman, Jean Godeley, par l’auteur. Et les soubresauts d’un projet de pisciculture en Centrafrique par l’expérience vécue de l’auteur dans le même contexte.

L’auteur raconte – sous couvert d’une histoire romancée – la vie quotidienne d’une famille d’expatriés et les affres de la construction d’une usine piscicole en Centrafrique, dans les quinze années qui suivent la fin de la délirante dictature de Bokassa. Les étapes de l’installation du héros, de sa prise en main d’une entreprise piscicole avec l’aide de la FAO et du PNUD, jusqu’à son expulsion du pays malgré les travaux des ONG, des institutions internationales et des expatriés. En parallèle, un anti-héros, expatrié marginal et alcoolique, se débrouille tant bien que mal dans ce contexte et l’auteur en profite pour glisser quelques informations sur la vie quotidienne de la population centrafricaine.

La désorganisation de l’Etat et de l’administration, la pénurie en essence et en électricité, le poids des institutions internationales pour la reconstruction du pays (d’amusantes anecdotes sur le côté tatillon des administrations internationales), une certaine nostalgie pour le temps non de la colonisation mais des quelques années après l’indépendance où les expatriés vivaient très correctement, l’irruption du Sida, la multiplicité des langues, l’influence de la France (la Françafrique), la présence chinoise, les usages du coton,… tout est indice pour un géographe.

Sur la géopolitique centrafricaine : « on n’entendait que des rumeurs d’élections trafiquées » (p. 162). Les conséquences du règne de Jean-Bedel Bokassa, ancien capitaine de l’armée française, dictateur en 1966, président à vie en 1972, maréchal en 1974, empereur en 1976, renversé par l’armée française en 1979, y sont décrites : remplacé par David Dacko jusqu’en 1981 puis par le général Kolingba jusqu’en 1992 où Ange-Félix Patassé est élu président de la république (le livre n’est pas évident à suivre sans ces indications). Ces soubresauts sont soit vécus soit rappelés en filigrane par les interlocuteurs du héros, et conditionnent l’atmosphère instable de la situation de son entreprise La fin de l’ouvrage annonce la victoire d’Ange-Félix Patassé contre David Dacko, en 1993 (p.211). En parallèle, la présence française y est décrite comme rassurante, y compris par la population. Néocolonialisme ? maintien de l’ordre ? en tout cas la France a établi un accord permanent avec Bangui qui lui a permis jusqu’en 1998 d’y maintenir des troupes en permanence. Le ton plutôt néocolonial du roman ne doit pas faire illusion : il tient d’abord à la personnalité du héros/auteur.

Sur les institutions internationales, le point de vue adopté permet de comprendre de l’intérieur certains aspects des liens étroits de dépendance entre l’Etat et l’ONU. Le Fonds d’Equipement des Nations Unies (FENU) accorde une aide technique à la FAO, les expatriés français sont pris en charge par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), protégés par l’armée française, l’UNESCO et l’UNICEF ont des représentants sur place, et tout ce beau monde se retrouve dans les quartiers protégés de Bangui, en attendant que les projets reçoivent l’accord administratif des « pipelines » décisionnels de l’Etat centrafricain (p.154), que les incohérences de l’Etat et des institutions internationales se règlent (le héros est finalement expulsé du pays, bouc émissaire de relations tendues entre les deux acteurs).

Le héros cherche à réhabiliter une entreprise piscicole dans un pays qui n’a que peu de fleuves et de rivières (comparativement aux Etats voisins), qui avait hérité de la colonisation quelques éléments de pisciculture (notamment la culture du capitaine) et se trouve en butte aux incohérences de l’administration locale (certains passages sur la pauvreté technique et l’absence de volonté des administratifs comme ce moment où un chef de bureau râle dans sa barbe : « je ne peux pas faire tout à la fois : travailler pour la station, pour le projet, et encore donner un coup de main à ma femme, marchande de légumes » (p. 119). Alors que d’autres s’exclament : « moi je travaille comme avant l’indépendance » (p.68), sous-entendu : bien.

La vie quotidienne des habitants n’y est abordée que sous l’angle du héros, parfois contrebalancée par les descriptions de l’antihéros. Pas grand-chose sur l’économie en-dehors des objectifs piscicoles du héros, sauf une belle page décrivant le fonctionnement d’une usine de coton dont la production est « un des rares produits d’exportation de ce pays enclavé et la Banque mondiale finançait la modernisation des usines » (p.145). Mais sur ce sujet mieux vaut lire les passages que lui consacre Erik Orsenna dans Voyage au pays du coton. Petit précis de mondialisation, Paris, Fayard, 2006, pp.19-54.
Le Sida, encore balbutiant dans cette fin des années 1980 : « quelques cas venaient d’être signalés » (p.55) , il « commençait à se propager en Afrique » (p.128). La réalité est que le Sida s’est étendu rapidement en Centrafrique : à la fin des années 1990, près de 22% de la population est atteinte (source : Atlas de l’Afrique, un continent jeune, révolté, marginalisé, éd. Autrement, 2005, p.66).
La population se partage entre chrétiens et musulmans, presque tous animistes (p.127) si l’on ne suit que le regard de l’auteur. La Centrafrique est une zone-tampon entre l’influence chrétienne et l’influence musulmane, mais les évangélistes y font une percée importante depuis les années 1990. La République de Centrafrique est membre de l’Organisation de la Conférence Islamique depuis 1997 (source : Atlas de l’Islam dans le monde. Lieux, pratiques et idéologie, éd. Autrement, 2005, p.38).

Enfin la mondialisation des échanges s’y trouve, en filigrane : la présence chinoise, vécue parfois comme une alternative à l’influence française et américaine (voir le sommet de Pékin de 2006), y est présentée de manière anecdotique dans le roman : « les Chinois qui avaient repris les étangs de Bokassa » ont donc fait main basse sur la source de revenus qui rentre en concurrence avec celle du héros.

Un roman un peu lourd, répétitif, avec des longueurs difficiles à supporter, mais quelques indications intéressantes sur l’expatriation, la géographie centrafricaine et le poids des acteurs internationaux dans un pays pauvre et enclavé.

CR par Hugo Billard, lycée Pierre-de-Coubertin (Meaux)
© Clionautes 2006.