Le principe de cette collection qui est de balayer un sujet en 100 questions,  s’avère un réel défi. Comment rendre compte de cette immensité russe, tant territoriale, historique que culturelle ? Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du centre Russie / Nouveaux États Indépendants (NEI) de l’Ifri réussit à brosser un tableau rapide mais approfondi d’une puissance régionale qui s’impose comme incontournable dans les grands dossiers internationaux tout en supportant, en cette année imprévisible de 2020, les soubresauts de son économie trop liée au pétrole. Cependant la Russie a repris confiance en elle. Alors qu’une réforme constitutionnelle lui ouvre la possibilité de garder son poste jusqu’en 2036, Vladimir Poutine cherche la place de son pays entre l’Occident et la Chine malgré la méfiance de l’Europe. Le fil conducteur de cet ouvrage est de se demander comment ce président va-t-il conduire son pays. Est-il l’arbre qui cache la forêt russe ?

L’auteur articule son propos en sept volets qui permettent une mise au point et un tour d’horizon du plus grand pays du monde. Nous privilégierons les premiers chapitres, témoins de l’évolution et des blocages de la Russie aujourd’hui.

La Russie marquée par son histoire

Après la chute de l’URSS, Nicolas II et sa famille ont été réhabilités et même canonisés par l’Église orthodoxe en 2000, contribuant à se trouver une identité post-soviétique. Cependant bien peu de Russes rêvent d’une monarchie aujourd’hui. Par contre la grande révolution d’octobre (7 novembre selon le calendrier grégorien) et ses commémorations reflètent les clivages politiques internes. La moitié de la société russe voit la Révolution comme un moteur au développement économique et Lénine figure comme une figure historique très respectée. Le pouvoir rejette l’idée de révolution comme mode de changement du régime politique. Le Kremlin cherche à associer les périodes impériale et soviétique  par l’idée de la grandeur nationale.

Malgré les atrocités commises pendant le régime, Staline reste une personnalité populaire et respectée. Une partie des Russes admire les progrès économiques réalisés et la victoire sur l’Allemagne nazie au prix de 40 millions de morts. Ainsi l’URSS s’est érigée au rang d’une superpuissance mondiale, dont l’empire s’est étendu en Europe orientale. D’après des sondages, certains Russes préfèrent ignorer le passé et en 2015, une loi mémorielle pénalise les critiques à l’égard « de la grande guerre patriotique ». Cette dernière est utilisée par le pouvoir pour exalter la grandeur de la Russie.

Mikhaïl Gorbatchev, dernier secrétaire du Parti communiste de l’URSS, a mis fin au communisme avec la Perestroïka (reconstruction) et de la glasnost (transparence). Les Russes ont surtout le souvenir de la dégradation de l’économie et d’un appauvrissement brutal avec des clivages sociaux très forts. Une vague de nostalgie de l’URSS impute à Gorbatchev la réunification de l’Allemagne, et la désintégration du territoire russe, tout l’opposé de ce que Poutine veut afficher : stabilité politique et puissance à l’international. Les Russes se souviennent de la gratuité du système de santé et de l’éducation, des logements au loyer peu cher. Si le niveau de vie était faible, l’URSS a bâti une puissance industrielle et certains événements comme le vol dans l’espace en 1961 est resté dans les mémoires. Le passage d’un système planifié à une économie de marché dans les années 90, sous le gouvernement de Boris Eltsine est resté un cauchemar. A la dégradation du niveau de vie déjà faible, s’est ajoutée la perte du prestige de la Russie au niveau international. L’opinion publique accuse les élites de l’époque d’avoir appliqué les recettes occidentales. Vladimir Poutine parle du « chaos des années 1990 », le libéralisme et la démocratie étant discrédités, synonymes de désordre.

Y a-t’il une instrumentalisation de l’histoire en Russie ? Un travail de mémoire ne s’est pas effectué ainsi qu’une « désoviétisation ». Au contraire, le pouvoir actuel a repris des symboles soviétiques comme l’hymne national tout en se rapprochant de l’Église orthodoxe. Staline est présenté « comme un produit de son époque ». Pour éviter les divisions, les manuels scolaires sont empreints d’un culte du passé glorieux et forgent l’idée de la grandeur nationale. La mise en valeur d’une nation derrière un État omnipotent sert le régime actuel.

Le pouvoir selon Poutine

La démission inattendue du président Eltsine a conduit au pouvoir Vladimir Poutine comme président par intérim. Porté par les mesures musclées en Tchétchénie, cet ancien du KGB est élu président dès le premier tour. Jeune et sportif sa popularité lui permet de rester au pouvoir deux autres mandats où il apparait comme un modernisateur pragmatique et éclairé. Le contexte économique s’avère favorable et le niveau de vie s’améliore dans les villes. De 2012 à 2018, le troisième mandat s’écarte des réformes de modernisation et des signes de raidissement politique. Si on s’appuie sur les sondages (sont-ils fiables ?), la popularité du chef de l’État repose sur trois piliers : économique (fonds souverain et manne des hydrocarbures), le rétablissement de la grandeur nationale (l’annexion de la Crimée est soutenue par les Russes) et les valorisations des spécificités russes (victoire lors de la grande guerre patriotique, valeurs chrétiennes).

Les soutiens du chef suprême sont les oligarques mis au pas, son cercle proche, les groupes sociaux très liés au poids d’un État paternaliste dont le budget pour les dépenses sociales a fortement augmenté. Le « culte » de Poutine vise à le présenter comme un leader sans alternative. Les poursuites contre les opposants se multiplient par un régime qui entend prévenir d’une « révolution de couleur ». Les ambitions de Vladimir Poutine est de maintenir l’ordre, la stabilité, la sécurité, de préserver l’intégrité territoriale et d’assurer le niveau de vie de la population. Le rôle international du pays est privilégié. Ainsi la constitution a été modifiée afin que le président sortant puisse se représenter en 2024 encore au moins deux mandats, ce qui pourrait le maintenir plus de 30 ans au pouvoir. Sans doute faut-il comprendre que les Russes ne réussissent pas à envisager un « après-Poutine ».

Les institutions et la politique intérieure russe

L’auteur parle d’une démocratie à « la russe » comprenant le respect de l’Etat, un leader fort et une idée de grandeur. Tout le pouvoir est concentré entre les mains de l’exécutif au détriment des pouvoirs législatif (le parlement n’est pas un lieu de débat) et judiciaire. Il est porteur d’une vision des affaires intérieures et internationales : le rôle central de l’État, une armée forte et la méfiance vis-à-vis de l’Occident. Le fédéralisme s’avère de façade et masque une centralisation extrême qui ne donne aux gouverneurs ni légitimité personnelle, ni motivation pour une gestion efficace.

Médias et partis politiques

Les médias sont contrôlés dans un système hautement centralisé et personnifié. Les partis politiques ne sont pas créés à l’initiative « d’en bas » mais ils émanent de l’administration présidentielle. La création d’un parti peut être aussi un « business-projet » vendu « clé en main » par des entrepreneurs politiques. Elle doit être validée par les autorités. Pour cette raison, les partis politiques rencontrent peu d’adhésion de la population et participent peu au renouvellement électoral.

Justice et opposition

L’absence de justice indépendante nuit au climat des affaires ainsi qu’à la confiance des citoyens. Les procès contre l’État sont dits perdus d’avance par « le droit de téléphoner ». De même, les élections ne remplissent pas leur rôle démocratique. Préparée en amont, la machine bureaucratique est chargée d’assurer le succès du candidat désigné. Par exemple, un candidat doit recueillir des parrainages de députés municipaux, ce qui est impossible pour des opposants. Voter devient un acte de loyauté aux autorités qui ont le défi d’obtenir une participation élevée afin de démontrer leur soutien populaire. Une exception mérite d’être signalée : Alexeï Navalny, juriste de formation (université de Yale) et blogueur. Il a dénoncé la corruption et la gestion opaque des compagnies publiques. Malgré des tentatives d’intimidation du pouvoir (voir ses procès p.95), il reste la principale figure d’opposition du pays à ses risques et périls.

Internet et les médias

Depuis la fermeture de NTV en 2001, les chaînes officielles épousent la ligne du Kremlin. Certains médias sont même connus pour la falsification de contenus pour crédibiliser les discours. La Russie détient le triste record d’assassinats de journalistes. Le plus connu est celui d’Anna Politkovkaya de Novaya Gaezta tuée par balles devant chez elle. Si les assassins sont jugés, les commanditaires ne sont pas inquiétés. Une seconde voix sur internet existe mais depuis la révolution de Maïdan en Ukraine, des lois intrusives pèsent sur les fournisseurs d’accès, les moteurs de recherche et les simples utilisateurs. Des millions de sites semblent avoir été fermés par l’autorité de contrôle. Même les compagnies étrangères comme Facebook sont obligées de relocaliser les données personnelles sur le sol russe. Selon l’étude annuelle des libertés sur Internet établie par Freedom House, la Russie est passée au niveau « non libre » en 2016.

Le pouvoir et les religions

L’Église orthodoxe renaît de ses cendres à l’époque post-soviétique. Ses biens lui sont rendus et les cathédrales reconstruites sur les deniers de l’État. A chacun son domaine, la foi chrétienne entre à l’école et les cérémonies officielles exigent la présence des prêtres. la réforme constitutionnelle prévoit la mention de Dieu et de foi transmise par les ancêtres. Si 60 % des Russes se disent orthodoxes, il semblerait que l’Église soit plus proche du pouvoir que de la population.

Le nombre de musulmans en Russie est estimé à 20 millions. S’y ajoutent 3 à 5 millions d’immigrés d’Asie centrale. Pour Vladimir Poutine, l’islam fait partie intégrante de la vie spirituelle du pays. Le régime a investi dans la construction de mosquées, de projets culturels et la création d’universités musulmanes. Sur le plan extérieur, la Russie entretient une relation privilégiée avec les pays musulmans : manifestation à Grozny « Je ne suis pas Charlie » en janvier 2015 qui a réuni 800 000 personnes, soutien à la minorité rohingya réprimée en Birmanie.

Géographie et politique

La Crimée et la Tchétchénie

Si les 3/4 de son territoire se situent en Asie, La Russie est longtemps tournée vers l’Europe qui représente la moitié de son commerce extérieur. Aujourd’hui le Kremlin mène une politique de « pivot vers l’Est », en premier lieu vers la Chine. En 2016, Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères affirme que la Russie doit construire une « Grande Eurasie », un moyen de défendre ses intérêts sur la scène internationale.

Depuis sa conquête par Catherine la Grande, la Crimée est au cœur de l’histoire et de la culture russe, lieu de villégiature pour les élites. Elle réunit des intérêts stratégiques et sécuritaires du pays (la flotte russe de la mer noire est basée à Sébastopol). Cédée à l’Ukraine, la majorité des Russes a souhaité son retour y compris par des moyens militaires. La révolution de Maïdan à Kiev en 2014 a fait craindre à Moscou le départ de l’Ukraine de l’orbite russe et la réintégration de la Crimée a provoqué un regain de popularité de Vladimir Poutine.

Après les deux guerres en Tchétchénie, la République occupe une place à part dans le système politique russe qui a misé sur une relation personnelle entre le Kremlin et Kadyrov que l’opinion russe approuve car le Caucase du Nord apparaît comme une région stable.

La région de Kaliningrad

Située au bord de la mer Baltique, la région de Kaliningrad est passée de la Prusse orientale à la Russie dont elle est séparée par trois frontières internationales, une enclave d’un million d’habitants. Depuis le raidissement avec l’Occident qui a suivi l’annexion de la Crimée, la présence militaire russe s’est renforcée et Kaliningrad devient l’otage de leur confrontation : elle a accueilli des systèmes de missiles balistiques Iskander, capables de transporter des charges nucléaires, en réponse au déploiement du bouclier antimissile américain en Pologne et en Roumanie.

L’économie russe

L’ouvrage poursuit sa mise au point éclairante sur l’économie. Le pays a hérité d’un fort potentiel scientifique et technologique hérité de secteur de pointe et d’un niveau élevé d’éducation de sa population. La Russie a par exemple mis au point un moteur de recherche Internet qui lui est propre (Yandex) ou un logiciel de géolocalisation (Glonass). Elle participe au G8 et se place dans le camp des BRICS pour attirer les investisseurs. Dans l’ensemble, l’économie fait preuve d’une certaine résilience mais l’argent issu du secteur informel permet de faire face aux crises tout en reportant la nécessaire diversification. La part de l’État et des compagnies publiques a doublé passant de 35 % à 70 % entre 2000 et 2016.

On lira avec profit la fin de l’ouvrage qui se concentre sur les problèmes de la société russe : la démographie, le vieillissement de la population, l’émigration des cerveaux depuis le durcissement du régime, la corruption ou l’homophobie. Si le principe des questions appelle parfois à des redites, Tatiana Kastouéva-Jean apporte un regard nuancé sur la Russie d’aujourd’hui.