« Population & Avenir, revue indépendante alliant rigueur et pédagogie, vous présente une analyse originale des enjeux actuels. Vous y trouverez une source d’informations, de réflexions et d’argumentaires amplement illustrés par des cartes, des graphiques, des tableaux, des schémas… »

La fin du paradigme de la « métropolisation heureuse » ?

Éditorial par Gérard-François Dumont

En France, dès la fin du XXème siècle dans le cadre d’une « mondialisation heureuse », il fallait favoriser par des décisions politiques, donc via des lois, les plus grandes villes en leur donnant un statut juridique particulier de « métropoles » et des moyens financiers accrus par rapport aux autres territoires, ce qui devait contribuer à une meilleure compétitivité de la France dans un monde globalisé. Tout cela reposait sur de nombreuses affirmations comme celle-ci : » il convient de développer une stratégie de maillage à partir d’espaces pertinents « tricotant » le territoire pour que chaque fragment du territoire bénéficie des effets de contagion et d’entraînement des pôles de croissance ».

Ceci a conduit à une véritable idéologie qui ne s’interroge jamais sur la pertinence du modèle centre-périphérie et selon laquelle il ne faut favoriser que les grands centres urbains, qui ruisselleront sur leur périphérie jugée exclusivement dépendante et jamais innovante par définition, ce que nous avons appelé « l’idéologie de la métropolisation ». L’affirmation selon laquelle les « métropoles » bénéficient d’une croissance supérieure aux autres territoires ne résiste pourtant pas à l’épreuve des faits, dès que l’on prend garde à mesurer rigoureusement les phénomènes.

Aucun indicateur ne permet d’avancer que ces lois et leurs applications ont permis d’améliorer la situation de la France, que les métropoles auraient ruisselé grâce à leur dynamique sur leurs territoires environnants, que la qualité de vie dans les métropoles s’est améliorée. Il n’y a pas eu de « métropolisation heureuse » et il n’y en aura pas. Rien ne permet de justifier les avantages, tant en termes législatifs que de finances publiques, de la préférence pour les métropoles. C’est donc une politique d’aménagement du territoire totalement repensée dont la France a besoin.

 

Dossier par Arnaud BRENNETOT

En France, l’école abandonne-t-elle les territoires ?

Chaque année, la France modifie en fonction des évolutions de la géographie de sa population scolaire ce qu’on appelle sa « carte scolaire ». Il s’agit d’adapter la répartition des moyens éducatifs sur le territoire, soit décider où ouvrir ou fermer des classes, combien de postes d’enseignants attribuer, et comment répartir les écoles. La mise à disposition par la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), soit le service statistique du ministère de l’Education nationale, des données concernant les écoles maternelles et primaires permet de prendre du recul et d’évaluer de façon objective la politique menée depuis une quinzaine d’année en matière d’implantations de classes et d’écoles.

Jusqu’en 2016, les effectifs des enfants scolarisés dans l’enseignement du premier degré ont continué à croître lentement, atteignant à leur maximum 6,8 millions d’élèves. Depuis, les effectifs ont baissé de 510 000 enfants, soit une diminution de 7,5% en 8 ans, donc de 2016 à 2024. Cette diminution concerne une écrasante majorité des territoires et est appelée à se prolonger dans les années à venir. La DEPP projette de 2025 à 2035 une diminution de 933 000 élèves pour le 1er degré selon le scénario appelé « intermédiaire ».

Une telle évolution de la population scolaire pose la question de l’adaptation de l’offre de formation. Jusqu’à maintenant, la politique nationale a privilégié l’amélioration des conditions d’accueil par une augmentation du nombre de classes. Entre 2011 et 2021, le nombre de classes dans l’enseignement du 1er degré est passé de 281 000 à 297 000, avant de baisser à 294 000 en 2024. Entre 2011 et 2024, l’évolution reste donc positive. Cette augmentation d’ensemble recouvre cependant des dynamiques très inégales selon les territoires. Malgré l’augmentation générale du nombre de classes, les territoires subissant des réductions sont très majoritaires (65,3% des bassins de vie).

En France, la conjugaison de la baisse du nombre d’élèves et de l’augmentation du nombre de classes conduit à une diminution du nombre d’enfants par classe dans une écrasante majorité des territoires mais à des rythmes variables. Entre 2016 et 2024, le nombre d’élèves par classe des écoles maternelles et primaires est passé de 23,7 à 21,3, soit une baisse de presque 2,5 en 8 ans, permettant à la France de se rapprocher de la moyenne des pays de l’OCDE (21 en 2024). Mais si l’amélioration de l’encadrement observée au cours des dernières années concerne en priorité les écoles urbaines classées en REP, les espaces de faibles densités continuent de leur côté à faire l’objet de mesures visant à compenser leurs handicaps spécifiques.

La géographie de l’enseignement maternel et primaire montre qu’une politique d’équité territoriale est bien à l’œuvre au bénéfice des populations vivant dans les territoires confrontés à des difficultés diverses (pauvreté, isolement). Au-delà de l’enjeu que représente l’évolution du nombre d’élèves par classe, la réduction du nombre de classes pose la question dans certains cas, du maintien du réseau d’écoles. Entre 2009 et 2024, le nombre d’écoles maternelles et primaires est ainsi passé de 54 200 à 47 168, soit un baisse de 12,5% en une quinzaine d’années. Rapportées à l’échelle des bassins de vie, les fermetures se concentrent dans certaines régions. C’est le cas de la Normandie, des Hauts-de-France, de Grand Est et de Bourgogne Franche-Comté. Au contraire, les baisses sont nettement moins fortes et moins nombreuses dans les autres départements de l’ouest et du sud de la France, en Ile-de-France et dans le sud du Bassin Parisien. Dans les espaces de faibles densités, se pose la question particulière des communes dans lesquelles la seule école restante a été fermée. Entre 2009 et 2024, 2 176 communes ont perdu leur école unique et 45 communes ont perdu 2 écoles et n’en ont plus aujourd’hui. Cela représente 6,4 % des communes. Ces communes ayant perdu leur école sont souvent situées dans les marges rurales des départements, hors des zones périurbaines des agglomérations et des principaux corridors urbains.

Pour les enfants et leur famille, ces fermetures d’écoles impliquent un allongement des distances, des temps et des coûts d’accès inversement proportionnels à la densité de population. Pour les communes ou les quartiers concernés, les écoles représentent un équipement structurant dans l’animation de la vie locale, l’attractivité du territoire et l’identité municipale. Leur fermeture fragilise la vitalité du territoire et remet en cause un tissu plus vaste de services collectifs locaux associés. Lorsque de telles fermetures concernent des bassins de vie entiers, elles peuvent donner le sentiment d’un abandon.

La baisse du nombre d’enfants par classe engagée depuis 2017 est aujourd’hui remise en question par les difficultés budgétaires de l’Etat et par l’accélération de la diminution de la natalité. Au-delà de l’empirisme affiché dans les discours officiels, des critères implicites d’équité territoriale sont effectivement appliqués. Les assumer explicitement dans le débat public serait sans doute de nature à faciliter les concentrations locales, le partage de diagnostics et la définition de stratégies communes.

 

Document pédagogique (libre de droits)

L’évolution du nombre d’élèves dans les écoles maternelles et primaires (1er degré) en France

 

Exercice pédagogique par Eric GACHET

Diversité du patrimoine et aménagement des territoires en France

Cette proposition s’insère dans le thème 2 du programme de Géographie de 3ème qui s’intitule : « Pourquoi et comment aménager le territoire ? ». Aborder la question de l’aménagement du territoire par le thème du patrimoine permet de questionner les objectifs de justice territoriale et d’efficacité économique.

Les élèves travaillent sur un corpus documentaire pour ensuite participer à deux débats. Un premier permet de délimiter la notion de patrimoine, qui s’est progressivement élargie. Un deuxième insiste davantage sur les acteurs et sur la façon dont l’intégration du patrimoine dans l’aménagement des territoires peut être source de conflits.

 

Analyse par Michel GOUSSOT
États-Unis : quelles conséquences d’une immigration réduite par Trump ?

L’immigration est une question parmi les plus débattues aux Etats-Unis. La plupart des discours officiels justifient la politique migratoire restrictive de Trump par des objectifs de sécurité nationale, mais un aspect retient moins l’attention, celui des conséquences démographiques.

Le solde migratoire international en tant que contributeur à la croissance démographique des Etats-Unis est essentiel. Cela est apparu clairement après la pandémie quand ce solde migratoire international remonta de 0,37 million en 2020-2021 à 2,3 millions en 2022-2023 et 2,7 millions en 2023-2024, pour former respectivement 82% et 83% de la croissance démographique totale des Etats-Unis. Puis, en 2024-2025, le volume total du solde migratoire international est retombé à 1,3 million de personnes. En dépit de sa forte baisse, eu égard à un taux d’accroissement naturel toujours bas, le solde migratoire international a contribué en 2024-2025 à 71% de la croissance démographique totale.

La Californie a enregistré un taux d’accroissement démographique négatif en 2024-2025 en raison d’une chute du solde migratoire international de 313 000 à 109 000, chiffre devenu trop faible pour compenser les effets d’une croissance naturelle ralentie et du solde des migrations internes. La dynamique démographique des Etats-Unis dépend désormais surtout du solde migratoire international, qui guide en quelque sorte l’accroissement démographique à l’échelle nationale comme dans la plupart des Etats de l’Union.

Selon un rapport du Census Bureau, le solde migratoire international de 1,3 million constaté pour la période 2024-2025 est projeté à 321 000 pour les années suivantes. Si ces projections se confirmaient, l’impact sur l’accroissement démographique des 4 grandes régions, des Etats, comme des aires métropolitaines ou des comtés, serait considérable. Si la baisse du solde migratoire international se poursuit, les Etats-Unis devront se préparer à en amortir les conséquences.

 

Le point sur… par José Antonio NIETO CALMAESTRA
La population de l’Espagne au XXIème siècle

L’Espagne est l’un des pays européens ayant connu la plus forte croissance démographique pendant le premier quart du XXIème siècle, passant d’un peu plus de 40 millions d’habitants à près de 50 millions. Pourtant l’une des caractéristique les plus marquantes de cette période est un niveau de fécondité extrêmement bas, parmi les faibles au monde (environ 1,2 enfant par femme). Il est devenu structurel et il est la conséquence de différents facteurs parmi lesquels la précarité de l’emploi des jeunes, les difficultés d’accès au logement et la faiblesse des politiques de soutien aux familles. On peut toutefois relever de nombreuses disparités territoriales. Les niveaux de fécondité les moins abaissés se concentrent dans le sud-est péninsulaire tandis que les valeurs les plus faibles apparaissent dans le nord-ouest et aux îles Canaries.

Déjà parmi les pays les plus vieillis au monde au début du XXIème siècle, le vieillissement de la population de l’Espagne dû à la faible fécondité (vieillissement par le bas), est accentué par la poursuite de l’allongement de l’espérance de vie des personnes âgées (vieillissement par le haut). L’espérance de vie à la naissance est de 81,4 ans chez les hommes et de 86,5 ans chez les femmes. On observe une dépopulation, soit un excédent des décès sur les naissances depuis 2015 à l’échelle du pays, résultant de la combinaison d’une très faible fécondité et d’une structure par âge de plus en plus vieillissante. D’un point de vue géographique, de vastes territoires ont une population dont la structure démographique est insuffisante pour soutenir une vie sociale locale dynamique, ce qui a des conséquences directes sur les services, la mobilité, le logement et les soins. Le processus de vieillissement démographique entraine de nombreuses autres conséquences susceptibles de mettre à l’épreuve l’Etat providence : hausse des dépenses liées aux retraites, aux soins de santé et à la prise en charge de la dépendance, affaiblissement des niveaux de productivité, etc.

L’immigration internationale est devenue le seul facteur explicatif de la hausse de l’effectif de la population de l’Espagne au XXIème siècle. Les années 2000 ont été caractérisées par une immigration internationale massive, liée à une phase d’expansion économique rapide, faisant du pays l’un des principaux pôles d’attraction migratoire en Europe. Depuis le milieu des années 2010, on constate une reprise des flux d’immigration, plus diversifiés dans leurs origines et leurs profils. La proportion d’étrangers dans la population de l’Espagne est passée de 4,2% en 2002 à 14% en 2025 : le nombre d’étrangers a été multiplié par 4 et il s’élève aujourd’hui à près de 7 millions de personnes. Ces apports s’accompagnent de défis importants en matière d’intégration, d’accès au logement, de conditions de travail et de cohésion sociale, dont les effets se manifestent de façon inégale selon les territoires.

Toutefois, d’un point de vue géographique, l’immigration est très inégale. Les flux d’immigration se concentrent dans les zones métropolitaines, les régions côtières, les destinations touristiques et les zones d’agriculture intensive. Ils se redistribuent très faiblement vers les zones rurales les plus dépeuplées où la population est déjà très âgée. Ainsi, l’immigration ne restaure pas le modèle traditionnel de géographie du peuplement, mais renforce au contraire la polarisation territoriale. Elle agit comme un appui démographique dans les zones dynamiques mais non comme un mécanisme de rééquilibrage territorial.

L’Espagne est une mosaïque de régimes démographiques et un territoire très fragmenté sur la plan de la distribution des fonctions assurées au sein des territoires. Le système de peuplement traditionnel ne fonctionne plus comme un réseau continu. Un territoire organisé en archipels démographiques émergé, composé de centres à forte densité de population entourés de vastes zones à faible potentiel démographique. L’Espagne n’est plus organisée selon un équilibre entre zones rurales, petites villes et centres régionaux, mais plutôt selon une logique de concentration, de mobilité et de dépendance migratoire.