Pierre Christin est né en 1938. On le connaît essentiellement comme scénariste, et notamment pour sa longue collaboration avec le dessinateur Jean-Claude Mézières. Cela a donné ValérianEt même «Valérian, agent spatio-temporel», dans Valérian et Laureline, pour être tout à fait précis., et 23 albums parus depuis 1970 ; mais la publication avait commencé dans Pilote (mâtin, quel journal !) à partir de 1967.

L’Ouest…

Le récit se place avant que débute la série. En 1965, Pierre Christin arrive aux États-Unis, avec un doctorat de littérature comparée en poche : il vient d’obtenir un poste d’enseignant dans la toute récente université de l’Utah (inaugurée en 1950), à Salt Lake City. C’est précisément là que débute la bande dessinée, dans un bus de la Greyhound (dessiné par le Français Raymond Loewy). On suit alors un Pierre Christin qui va à la rencontre d’un autre univers. Cela commence par l’air climatisé du bus, les distributeurs de boissons. Mais ce sont surtout les paysages, que restitue Philippe Aymond sur de superbes planches entières (parfois deux), dans un style qui rappelle celui de Jean Giraud (alias Moebius) dans Blueberry, à moins que je me sois laissé abuser par la similitude du contexte géographique et certains personnages (comme le tenancier du Rock Stores, p. 12). Cet espace immense, peuplé d’images fabriquées par le cinéma, on ne peut que vouloir le parcourir ; pour cela, il faut une voiture, ce qui donnera quelques épisodes mémorables. C’est aussi à Salt Lake City que Jean-Claude Mézières le rejoint : il travaille dans le Montana ; avec lui, Pierre Christin élabore son premier scénario, influencé par Mad Magazine, entre autres.
C’est également la découverte d’une nouvelle facette de la discrimination raciale (on est en plein dans le mouvement de contestation nord-américain). En naîtra un film documentation, Guetto, qui sera diffusé sur la chaîne KUTV.

Retour sur la France des années quarante-cinquante

Né à Saint-Mandé en 1938, les premiers souvenirs marquants de Pierre Christin sont liés aux bombardements. C’est à cette occasion qu’il fait la connaissance de Jean-Claude Mézières, qui l’impressionne déjà par ses facilités à dessiner.
Après la Libération, il découvre le cinéma, et surtout les films américains, en couleurs. C’est la naissance du Livre de poche, en 1953, qui lui permet de s’adonner à sa passion de la lecture. Cette année-là, il rejoint le lycée Turgot, retrouve Jean-Claude Mézières (qui est dans une école de dessin proche), qui lui présente Jean Giraud, lequel est alors à l’école des arts appliqués voisine. Christin en profite pour s’initier à la musique jazz, et écoute beaucoup : des disques, des formations, quelques spectacles aussi, qu’il donne avec ses amis.
Son enfance et son adolescence sont aussi des moments où il prend conscience de la discrimination : celle des juifs pendant la guerre, sur quoi le silence retombe ; celle des «Nord-Africains», pour reprendre l’expression de l’époque, au moment des «évènements» d’Algérie.
Après quelques désillusions, Pierre Christin entre finalement à Sciences Po ; sa politisation se développe, notamment à la lecture de «Socialisme et barbarie», la revue très critique de Claude Lefort et Cornelius Castoriodis, qui lui permet d’avoir un regard distancié sur ce qui l’entoure. C’est d’ailleurs l’époque de la répression de Budapest.

«La France, avant l’Est»

À son retour des États-Unis, en 1966, le pays lui semble étriqué. Il poursuit la réalisation de scénarios de bandes dessinées, chez Pilote, et commence alors la publication des Valérian, tout en enseignant dans le supérieur à Bordeaux. Il termine sa thèse de troisième cycle, tout en collaborant avec Jacques Tardi.

C’est à ce moment-là qu’il commence à sillonner l’Europe de l’Est, où il se rend à plusieurs reprises. Avec son complice Jean-Claude Mézières, il commence par la Hongrie, et prend ainsi contact avec la bureaucratie douanière, la réalité du Plan, etc. Pierre Christin retrouve les gitans de sa banlieue parisienne, mais dans le contexte hongrois. En Roumanie, il retrouve un monde ancien, celui d’une France qu’il a tout juste eu le temps de connaître dans son enfance, mais que Ceaucescu commence à faire détruire sans ambages.
Par la suite, Pierre Christin se rend en Tchécoslovaquie, celle de la normalisation qui suit la répression du Printemps de Prague. Il traverse la Pologne, la RDA, Berlin-Est, avant le choc du retour dans la zone occidentale. Un autre voyage le conduit en URSS, puis en Ukraine, après 1986.
Toutes ces expériences sont autant d’occasions de recueillir des idées pour des albums.



Est-Ouest permet de lire une biographie dessinée, qui rend compte de la construction d’un scénariste de bande dessinée. Même si elle repose sur une sélection de souvenirs assez réduite (on l’imagine, tout du moins, de fait des évocations rapides qui sont parfois proposées au lecteur), on entrevoit quelles sont ses sources d’inspiration.
En même temps, l’époque à laquelle se place le récit est particulière. On a à la fois la guerre froide, mais aussi l’époque de la France des trente soit-disant glorieuses (qui n’est pas le sujet central d’Est-Ouest).
Mais Pierre Christin a surtout un parcours original, rapporté à l’expérience de ses contemporains. Il n’est pas dans les habitudes des jeunes Français de se laisser tenter par ce qui se passe en dehors du territoire national, d’aller aux États-Unis. Encore moins font le voyage à l’Est (plus difficile, mais non impossible), pour voir ce que cache le Rideau de fer. Ce qui donne encore plus d’intérêt à Est-Ouest, c’est qu’il s’agit de quelqu’un qui est d’origine modeste, qui va de découverte en découverteJe n’ai pas arrêté d’utiliser ce terme. et élargit ainsi son horizon géographique aussi bien que culturel. Le tout est admirablement servi par le dessin de Ph. Aymond, très précis et fidèle, dont on perçoit le travail que cela a dû demander.

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Frédéric Stévenot, pour Les Clionautes