Fachoda et la Mission Marchand (1896-1899)
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Pierre PELISSIER

Fachoda et la Mission Marchand (1896-1899)

Perrin, 2011, 380 pages, 22,90 €.

Joël Drogland
mardi 8 février 2011

On trouve encore dans nos manuels d’histoire, dans les chapitres consacrés à la colonisation de l’Afrique, des croquis qui illustrent d’une part la volonté britannique de rejoindre Le Caire au Cap, de l’autre le projet français de relier Brazzaville à Djibouti. Les deux axes se rencontrent sur le cours supérieur du Nil, à Fachoda. La Mission Marchand y arrive le 10 juillet 1898, après deux ans d’aventures inouïes ; elle y plante le drapeau français. Deux mois plus tard arrive Lord Kitchener sur un vapeur qui remonte le Nil ; au nom du Royaume Uni, il exige l’évacuation. Les opinions publiques s’enflamment. La France qui vit alors au rythme de l’Affaire Dreyfus cède, et tisse les premiers liens qui conduiront à l’Entente cordiale.

Le livre que publie aux éditions Perrin le journaliste et historien Pierre Pellissier retrace l’aventure de la Mission Marchand, à la fois mission militaire et exploration coloniale, navigant et marchant pendant deux ans à travers 4500 km d’une Afrique encore largement inconnue, au prix de difficultés immenses et d’aventures étonnantes.

Construit en 17 chapitres chronologiques, l’ouvrage est rédigé à partir des sources disponibles : revues et journaux d’époque, archives des Affaires étrangères et des Troupes d’Outre-Mer, récits publiés par plusieurs des membres de la Mission, rares ouvrages historiques traitant du sujet. Trois cartes permettent au lecteur de suivre ce stupéfiant trajet ; elles sont indispensables mais à peine suffisantes dans la mesure où elles ne représentent pas le relief, ne mettent pas en évidence la latitude et ne sont pas à la même échelle. Un atlas nous a donc semblé indispensable pour avoir en permanence une vue d’ensemble et pouvoir localiser le récit.

Les objectifs de la Mission Marchand

L’idée de traverser l’Afrique de l’ouest vers l’est, tandis que Cecil Rhodes affichait l’ambition de la franchir du nord au sud, régnait en France depuis plusieurs années. On ne voulait pas que, maîtresse de l’Egypte depuis 1882, l’Angleterre puisse s’emparer de la totalité de la vallée du Nil. Elle ne contrôlait pas encore le Soudan, alors en proie à une rébellion qualifiée de « mahdiste » (du nom d’un titre religieux porté par son chef). Le général Kitchener était chargé de conquérir le Soudan à la tête d’unités anglo-égyptiennes ; il avait pris le titre égyptien de « sirdar ». La France pouvait donc soutenir que le Soudan n’était encore contrôlé par aucune puissance européenne et donc disponible pour un éventuelle conquête.

Ce territoire est important pour la France car il est le seul débouché possible sur le Nil de la colonie française du Haut Oubangui. Le 11 mars 1895, l’Angleterre, bien informée, fait savoir qu’une expédition française vers le Haut Nil serait considérée comme un geste inamical. Trois mois plus tard, les ministres des Affaires étrangères d’abord, des Colonies ensuite, reçoivent le capitaine Marchand, venu leur soumettre son plan d’occupation du Bahr el-Ghazal et de la rive gauche du Nil. Cette « rivière des gazelles  » est une contrée mystérieuse, très mal connue des Européens. C’est d’abord un fleuve qui devient marécage par les apports d’herbes et de boue d’innombrables rivières descendant du plateau qui partage les eaux du bassin du Congo de celui du Nil. C’est aussi le nom de la région drainée par le fleuve et ses affluents. Théoriquement sous administration égyptienne, elle est devenue quasi indépendante depuis la révolte des mahdistes ; elle est réputée inhospitalière et dangereuse.

Les hommes et les provisions

Jean-Baptiste Marchand s’engage à 20 ans au 4e régiment d’Infanterie de marine de Toulon, en 1883. Il part pour l’Afrique ; capitaine en 1893, il combat contre les troupes de Samory. Ses relations lui permettent de rencontrer les responsables politiques et de défendre son projet. Il reçoit les instructions officielles de la « Mission Congo-Nil » en février 1896. Il rassemble sept officiers : le sous-lieutenant Mangin et le capitaine Baratier qui sont de jeunes saint-cyriens, le capitaine Germain qui est polytechnicien, le lieutenant Largeau, l’enseigne de vaisseau Dyé qui n’a que 22 ans, le médecin Emily, et l’interprète Landeroin ; s’y ajoutent quatre sous-officiers, cinq ouvriers et 150 tirailleurs soudanais qui constituent une compagnie d’escorte.

C’est une mission d’exploration (elle ne doit pas combattre ni s’immobiliser), mais elle doit créer des postes et, arrivée au point fixé, elle doit s’y établir et s’y maintenir. Il lui sera impossible de vivre sur le pays ; aussi d’énormes approvisionnements sont-ils rassemblés et devront être transportés : tout ce qui servira à payer les porteurs africains et à remercier les chefs de tribus, ainsi que les vivres et le matériel. Au total, ce sont 15 tonnes de bibeloterie, 70 kilomètres de tissus, des châles, des couvertures, des fusils, des sabres, du parfum, des pagnes, des livres, des tapis, des miroirs, des colliers, des clochettes, des ballots de fils de cuivre, des pantoufles, de vieux uniformes, des couverts, de la vaisselle, des tentes, des moustiquaires, des médicaments, du papier, des crayons, des bougies, des allumettes, du matériel topographique, photographique, de télégraphie optique, mais encore des uniformes d’apparat et des tenues de campagne, 5 tonnes de conserves de bœuf, 10 tonnes de riz, une tonne de café… 1300 litres de vin de Bordeaux, du champagne, 525 litres de « tafia » (alcool de mauvaise qualité) . Par la suite seront acheminés par le Congo et l’Oubangui des pâtés de foie gras, de la galantine truffée, de la choucroute, des tripes, 25 bouteilles de cognac, 50 d’absinthe etc. La mission, pour ses besoins propres transporte 3049 ballots de 30 kilos chacun, soit plus de 90 tonnes ! Chaque porteur porte 30 kilos sur sa tête, mais les plus solides doublent leur charge et leur salaire

Loango, Brazzaville, Bangui

Les participants se regroupent à Loango, sur la côte atlantique à 20 km au sud de l’embouchure du Congo. Les premiers départs ont lieu début juillet 1896. Brazzaville est à plus de 500 km qu’il faut parcourir en partie sur le fleuve sur un petit vapeur, en partie sur une piste difficile lorsqu’il faut franchir des barres rocheuses et transporter les embarcations à dos d’hommes. Tout le long de son parcours, la mission se sépare en plusieurs groupes qui se retrouvent partiellement, à des moments de plus en plus aléatoires. Tous auront des crises de « fièvre bilieuse hématurique », accident grave du paludisme, soignée avec force quinine. La marche est ralentie par les rebelles ; « les tirailleurs brûlent quelques villages et détruisent des plantations. Les indigènes s’inclinent. »

Parvenus à Brazzaville le 8 novembre 1896, ils s’y régalent d’un festin d’hippopotames. « Au fur et à mesure de leur arrivée, officiers et sous-officiers se retrouvent, discutent, se racontent leurs aventures et cherchent comment améliorer le système de portage  ». Le 17 novembre, ils partent pour Bangui, remontant l’Oubangui sur des bateaux appartenant à des maisons de commerce belges et hollandaises. Les chaudières des vapeurs sont gourmandes de bois qu’il faut abattre et débiter quotidiennement au bord du fleuve.

De Bangui à Ouango, il y a 730 km à effectuer en pirogue, des pirogues creusées dans un tronc d’arbre, d’une longueur de 10 mètres, pour 80 cm de large et 60 cm de profondeur. Une quinzaine d’hommes prend place sur chaque pirogue, ainsi que trente charges de 30 kg chacune. Le convoi rassemble alors 175 pirogues et 2200 rameurs ; il avance de 35 km par jour. Le fleuve fait 300 mètres de large avec des rapides et des chutes, donc des ruptures de charge. Le danger réside dans les crocodiles, nombreux et souvent de plusieurs mètres ainsi que dans les tribus anthropophages : on voit sur les toits des cases, au sol aussi, beaucoup de crânes humains.

Vers l’inconnu… avec un bateau en pièces détachées

Après Ouango il n’y a plus de pistes, plus de porteurs professionnels, plus de vapeurs capables de remonter fleuves ou rivières. Il n’y a plus vraiment de Mission Congo-Nil à proprement parler : elle se divise, s’éparpille ; les uns vont de l’avant, les autres attendent les retardataires ; pendant des mois, il sera impossible aux hommes de se retrouver, parfois même de savoir où sont les autres détachements. C’est désormais l’inconnu, l’entrée dans les « sultanats » ; les « sultans » n’étant que des roitelets tyranniques, polygames et alcooliques. Baratier, papier et boussole sur les genoux mesure les azimuts et estime les distances. Les porteurs reçoivent un épi de maïs et les plus riches y ajoutent une poignée de sauterelles rôties. Le 24 juillet 1897, ils sont à Fort Hossinger, à la limite du bassin du Congo et du bassin du Nil. Marchand réalise une étude hydrographique au cours de laquelle il est attaqué par des hippopotames et des crocodiles.

Ils s’engagent dans une région marécageuse inconnue et réputée infranchissable. Marchand veut un bateau pour pouvoir naviguer sur le bassin du Nil quand il l’aura trouvé. Il réquisitionne le Faidherbe, une vedette de 15 mètres, avec deux chaudières d’un seul bloc de près d’une tonne chacune. Pour le passer du bassin du Congo au bassin du Nil, il faut le démonter, le décortiquer, le transporter en un millier de ballots par la piste sur 800 km. Il faut pour transporter les chaudières, ouvrir une piste de quatre mètres de large, construire des passerelles de bois pour franchir ravins et rivières, niveler le sol, tirer sur des rondins. Il faudra remonter l’ensemble, utiliser des rivets venus de France et… le vapeur naviguera sur le Soueh, affluent du Nil pour parvenir finalement lui aussi à Fachoda.

En janvier 1898 ils construisent leur 14e fort qu’ils baptisent Fort Desaix. Ils sont à 3600 km de leur point de départ. Marchand reste plusieurs jours entre la vie et la mort ; Emily l’opère d’une inflammation des ganglions cervicaux. On attend la montée des eaux pour s’aventurer en direction de Fachoda.

Baratier et Landeroin partent en reconnaissance pour trouver la passe débouchant sur le Nil. Ils se perdent dans les marais, une immensité de vase et de hautes herbes couvertes de nuées de moustiques, aucune ligne droite, aucune perspective, la sensation de tourner en rond. Les hommes sont à bout de force, à la veille de mourir de faim, ne mangeant plus que des racines de nénuphars, en proie aux attaques d’hippopotames agressifs. Quarante jours de cauchemar, avant de trouver le passage. Un mois encore dans les marais pour retrouver le point de départ.

Le 4 juin 1898, une petite flottille de bateaux et de pirogues affronte de nouveaux les moustiques et les hippopotames à travers les marais, avec cette fois la certitude de pouvoir atteindre leur objectif. Le 6 juillet 1898, ils sont sur le Nil qui bientôt s’élargit et coule au milieu d’une vallée ou de nombreux villages sont entourés de rôniers. Le 10 juillet 1898, ils sont à Fachoda, à 4500 km de leur point de départ.

Anglais et Français à Fachoda

Fachoda n’est qu’un amas de briques effritées au milieu des marécages : la ville a été ravagée par les rebelles mahdistes qui ont aussi détruit les villages et scié les arbres fruitiers. Mangin commence les travaux de fortification ; on élève un mât pour le drapeau ; on prépare les tirailleurs pour d’éventuels combats ; on élève des cases. Une attaque mahdiste est repoussée. La garnison se compose de 221 hommes dont 13 officiers et sous-officiers français. Le chef local accepte le protectorat français et appose son cachet au bas d’un long traité rédigé en six exemplaires… d’autant plus facilement qu’il ne sait ni lire, ni écrire. Marchand a réussi sa mission. On sort le champagne, le madère et le banyuls ainsi que … la bicyclette apportée de Paris pour en étudier les potentialités locales.

Le 19 septembre, parvient un message de Kitchener qui navigue sur le Nil et annonce son arrivée. Marchand lui répond qu’il l’accueillera volontiers « au nom de la France  ». La rencontre des deux hommes a lieu peu après. La conversation s’engage : dialogue de sourd car Marchand est en terre française et Kitchener en terre britannique. Il exige d’ailleurs l’évacuation et Marchand répond avec fermeté qu’il se battra s’il le faut et qu’il en a les moyens. Les Anglais hissent le pavillon égyptien à quelques centaines de mètres du pavillon français.

Anglais et Français vont vivre côte à cote pendant quelque mois, s’observer, se rencontrer, se menacer, s’étonner : ainsi les Britanniques sont-ils stupéfaits de voir les Français cultiver des légumes dont ils ont apporté les graines… et faire des bouquets de zinnias multicolores qu’ils ont semé en arrivant.

Dénouement diplomatique

On connaît la suite, elle appartient à l’histoire des relations internationales et elle est ici, très agréablement racontée. Baratier puis Marchand sont rappelés en France qu’ils rejoignent en empruntant la vallée du Nil par bateau et chemin de fer jusqu’à Alexandrie, puis ils gagnent Marseille et Paris. Le gouvernement français s’est résolu à céder à la menace anglaise et c’est la mort dans l’âme que Marchand regagne Fachoda par le même itinéraire afin d’exécuter l’ordre d’évacuation. Mais ses hommes et lui refusent absolument de rentrer par l’Egypte sous le regard narquois des Anglais.

L’expédition prend donc la route de l’est, à travers les splendeurs de l’Abbysinie, par Addis Abeba et jusqu’à Djibouti. Puis c’est le retour en France, l’immense popularité de Marchand et de ses compagnons, le déchaînement de nationalisme qui inquiète le gouvernement de la République. Bousculades, délires enthousiastes, quasi émeutes se succèdent partout où passe Marchand. La république n’a rien à craindre, Marchand n’est pas le général Boulanger : il obéit aux ordres du gouvernement puis démissionne quand il ne les accepte plus, et retourne à la vie civile. Réintégré dans l’armée en 1914, général de division en 1915, il combat en Champagne, dans la Somme, au Chemin des Dames et dans la Marne. Il est mort en 1934.

Ce livre est un récit d’exploration et presque un roman d’aventures ; c’est aussi un livre d’histoire mais au sens strictement événementiel . On n’y trouvera pas de véritables analyses politiques et diplomatiques. On aurait aimé qu’il soit plus concis et donc un peu plus court, mais on regrette aussi parfois qu’un chapitre soit terminé tant les événements qu’il relate sont époustouflants.

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