CR de Catherine DIDIER – FEVRE, professeure au lycée Catherine et Raymond Janot à Sens et au collège du Gâtinais en Bourgogne à Saint Valérien.

La mondialisation est un thème largement rebattu par les médias, en ce début du XXI° siècle. Christian Grataloup montre, dans son ouvrage, que ce phénomène n’est pourtant pas nouveau. S’il est fréquent de, souvent, faire remonter ses origines aux Grandes Découvertes, l’auteur démontre ici que le phénomène a des racines bien plus anciennes. L’appellation de géohistoire trouve donc tout son sens.

Christian Grataloup est professeur de géographie à Paris VII. Il est spécialiste de géohistoire. Il est également membre de l’équipe de recherche Géographie – cités. Il a précédemment publié Lieux d’histoire. Essai de géohistoire systématique, CIG Reclus, Montpellier, 1996.

Les mondes avant le Monde.

Olivier Dollfus dans son livre, La mondialisation, 1997, Presses de Sciences Po, proposait d’entendre par mondialisation l’échange généralisé entre les différentes parties de la planète. Dans l’histoire de l’humanité, c’est plutôt le processus inverse qui l’a emporté pendant longtemps avec la particularisation des sociétés, sous l’effet de la distance. Si le terme de mondialisation date de 1964, son utilisation commence à se répandre à partir des années 1980. Ce sont les écarts de richesse qui provoquent les migrations. Au XVIII° siècle, les écarts de mode de vie entre des paysans du Royaume de France, de l’Empire turc, de la Chine des Ming n’étaient pas très grands. En revanche, c’est à l’intérieur des sociétés même qu’ils l’étaient. Il n’y avait donc que peu de raisons de se déplacer si on ne pouvait espérer changer de statut social.

La diffusion de l’espèce humaine est à l’origine de la mondialisation. Originaire d’Afrique de l’Est, l’Homo Sapiens, grâce à sa mobilité, s’est répandu à l’échelle de la planète en profitant de la baisse du niveau des mers pendant les périodes froides. Si cette diffusion a participé à l’homogénéisation de l’espace, elle a vu la mise en place de foyers de peuplement, qui demeurent encore de nos jours. Avec les Grandes Découvertes, on passe d’un système de relations où l’espace continental l’emportait à un système où l’espace océanique domine. La mondialisation est une européanisation du monde.

Cela n’a rien de naturel, pourtant. Jusque là, c’est l’empire mongol de Gengis Khan qui dominait et garantissait la sécurité des voyageurs sur la route de la soie. La désintégration de l’empire mongol et la prise de Constantinople en 1453 stimulent la recherche, par les Européens, d’une nouvelle voie maritime d’approvisionnement. Il s’agissait de faire face à la poussée démographique et à la volonté de propager leur foi. Le polycentrisme politique européen (issu du traité de Verdun de 843) stimule la concurrence entre les Etats et favorise le dynamisme pionnier de ceux-ci.

La construction du Monde

C’est ainsi qu’a pu commencer l’occidentalisation du monde. L’Amérique était le seul endroit du monde où les Européens pouvaient s’imposer facilement : proximité géographique, choc microbien subi par des populations isolées jusque là, pas de concurrence « étrangère ».

Avec la Révolution Industrielle, les Européens vont lancer la seconde mondialisation. L’Afrique est objet d’intérêt pour les Européens. Située en dehors de la zone tempérée, il est possible d’y faire pousser des produits agricoles qui ne supporteraient pas nos températures. De plus, c’est un continent qui est très proche. Elle a été « relativement » épargnée jusque là par la colonisation. Il faut attendre que les Européens disposent d’une supériorité militaire (nombre d’hommes important grâce à la conscription et avancée technologique) mais aussi de la maîtrise de la quinine pour pouvoir s’avancer durablement dans le continent. L’impact de la colonisation sur le continent africain a suscité bien des débats dans le monde des chercheurs. On distingue les évolutionnistes (qui pensent que l’Afrique, comme les pays en voie de développement, s’achemine vers le développement à un rythme lent mais sûr) et les dépendantistes (qui voient dans le sous-développement des pays africains la résultante de la colonisation, la domination d’un Nord sur le Sud. Ils pensent en terme de mondialisation avant la lettre.).

Les limites du Monde

Le développement des nationalismes ou des communautarismes au XX° siècle tend à montrer que la mondialisation est un phénomène réversible. Il existe un couple scalaire : intégration économique / réaction identitaire. La tension entre le puzzle des Etats et le niveau mondial est centrale dans le dynamisme de la mondialisation, même si il existe une volonté de transcender les frontières nationales, y compris au niveau identitaire. Exemple : idée de l’Ouma dans l’islam. On peut se demander, dans ce contexte, quelle place reste-t-il pour la quête de l’universel (symbolisé par la diffusion des droits de l’Homme et de la démocratie).
Avec l’essor des identités, le monde est en train de devenir un territoire. Il faut changer d’échelle dans la manière de gérer la planète (cf. essor du développement durable). Un double sentiment s’impose : celui de la finitude écologique de la planète et celui de la mise en œuvre d’une nouvelle organisation spatiale, conséquence du fait que le système Terre soit malmené.

Dans cet essai stimulant, Christian Grataloup s’attache à montrer que la vision du monde que nous avons est européano – centrée. Il faut en être conscient que ce soit en utilisant des cartes comme en maniant les périodes historiques. La civilisation européenne a profondément marqué et marque encore notre manière de voir le monde. Cette idée est facilement transposable en classe. Les élèves de collège, surtout, sont habitués à utiliser un planisphère européano – centré. Leur faire étudier des cartes où l’Europe ne serait pas au milieu devrait permettre de les faire réfléchir sur la relativité de notre vision du monde. Christian Grataloup s’attache, d’ailleurs, à ponctuer son ouvrage de nombreuses cartes aux projections et centrages variés. Les documents présents peuvent servir de base à la réflexion que l’on pourrait mener avec les élèves.
Au-delà de cette idée d’exploitation pédagogique, je conseille fortement cet ouvrage. Sa lecture fournit des informations indispensables à l’enseignement de l’Histoire. Le temps long du Monde est essentiel à la compréhension du monde actuel.

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