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Géopolitique du Printemps arabe

Frédéric Encel

édition PUF, collection "Quadrige",2017, 256 p., 11 €

Les cyniques disaient que les Arabes n’étaient pas faits pour la démocratie. Les complaisants nous préparaient à un pouvoir durable des islamistes au Maghreb et au Proche-Orient. Tous se fourvoyèrent.
Le grand mouvement de contestation déclenché fin 2010 en Tunisie, qui a balayé une partie du monde arabe, les a surpris tour à tour. Quel en fut le moteur principal ? Pourquoi certains régimes ont-ils chuté et pas d’autres ? Comment Assad peut-il impunément poursuivre sa répression meurtrière ? Quel rôle jouent les Occidentaux, la Russie et les autres puissances ? Pourquoi les islamistes ont-ils échoué à garder le pouvoir là où ils l’avaient conquis ? Y a-t-il une vraie guerre sunnites-chiites ? Les réponses à ces questions et à bien d’autres nécessitent sérieux, clarté et pondération. Car, directement ou pas, elles nous concernent tous. Y compris en France…
Dans ce livre Frédéric Encel propose une analyse, un commentaire ainsi qu’une explication de cet événement qui débute en décembre 2010 par l’immolation de Mohamed Bouzizi à Sidi Bouzid (Tunisie), élément déclencheur de ce qui sera appelé « Le Printemps arabe ». Ce vaste mouvement social va vite s’emparer du monde Arabe, de l’Afrique du Nord et de certains pays du Moyen-Orient. En quatre étapes, l’auteur met en avant les raisons de ce mouvement, son déroulement, son bilan et quelques prévisions pour le futur.
Sachant que ce livre est une réédition d’un ouvrage sorti en 2014, Frédéric Encel commence par une préface à l’édition de 2017, dans lequel il dresse un état des lieux de la situation aujourd’hui. Pour lui la Tunisie est « un fragile système démocratique », le Maroc et la Jordanie sont menacés par les islamistes, la Libye, le Yémen et la Syrie sont toujours sujets à conflits tandis que l’Egypte et l’Algérie sont toujours sous forte influence de leurs armées respectives. De manière générale, les djihadistes sont toujours très présents dans toutes ces zones. L’auteur évoque aussi les grandes lignes de l’actualité de 2017 à l’échelle du monde arabe, mais aussi à l’échelle internationale (et notamment l’arrivée de D. Trump à la maison blanche…).

Dans son préambule, Encel justifie le choix de son travail et questionne directement « Pourquoi un ouvrage géopolitique sur le Printemps arabe ? » Il propose ainsi des éléments de réponse, tels que l’ampleur du mouvement sans précédent, la préoccupation française de ces territoires, et le fait que peu d’ouvrages sont parus sur le cas.

Après avoir évoqué la thématique des frontières et de ses découpages, Encel aborde l’émergence des régimes autoritaires dans le Monde Arabe, l’éternelle fraction chiites, sunnites est cartographié. Au rayon des arguments mobilisés, toujours dans ce premier chapitre, se trouve le complotisme « On ne compte plus les émissions de radio et de télévision, les prêches de « télévangéliste » islamistes (…) où l’Occident dans son ensemble parfois, les Etats-Unis en particulier souvent, et surtout les Juifs (et non seulement Israël) sont présentés comme instigateurs d’à peu près tous les malheurs des Arabes ou des musulmans. » Encel se positionne aussi sur les faiblesses militaires et stratégiques qu’il fait remonter depuis les temps médiévaux et pour lui, même Nasser n’a pas réussi à combler ses manques. Les différents types de conflits régionaux sont abordés avec beaucoup d’exemples ce qui est un des points positifs du livre.

Dans le deuxième chapitre, l’auteur s’attache à expliquer le déroulement du Printemps arabe. Il propose une définition de la nature de ce mouvement, avec notamment une (trop) brève analyse des places centrales des capitales, pourtant pôles stratégiques de ce soulèvement. Se pose ensuite la question de l’emploi du terme de « révolution ». Par ailleurs Encel propose d’analyser les moteurs de cette contestation en utilisant par exemple des chiffres précis issus de la banque Mondiale : « (…) durant les trois années qui précèdent le Printemps arabe, le PIB de la plupart des Etats arabes chute littéralement de 8.3 à 4.5% à Bahreïn ; de 7.1 à 5.1% en Egypte (…) de 6 à 2.1% en Libye (…) ou encore de 6 à 3% en Tunisie. » L’auteur évoque aussi « le ras-le-bol de la gérontocratie dynastique » reprenant les noms et âges de Moubarak, de Kadhafi… Bien évidemment les moteurs médiatiques sont abordés avec le rôle omniprésent des réseaux sociaux, ainsi que le rôle crucial des islamistes. Le géopoliticien va ainsi jusqu’à parler de « sorte d’effondrement du mur de Berlin, version arabe. » Il mentionne le cas des Etats qui vont passer au travers de ce Printemps arabe et propose des raisons à cet échappement, avant de nous ramener dans le mouvement par de brèves études de cas (Egypte et Syrie).

Le troisième chapitre est consacré à un bilan. Il y dresse un état des lieux consternant pour le monde occidental. D’une part, en termes de services de Renseignement, d’autre part, il note l’absence de réaction des grands pays émergents mais l’influence grandissante de la Russie. Enfin, il discute les choix de l’ancien président Etatsunien, Barack Obama.

Dans le dernier chapitre, l’auteur propose un certain nombre d’hypothèses et de perspectives. La première est intitulée « vers l’instabilité permanente ». En plusieurs points elle est d’abord, institutionnelle, puis territoriale. L’auteur résume la situation conflictuelle entre les sunnites et les chiites : « (…) en dépit de cette réalité qui permet de nuancer le caractère structurel de l’hostilité sunnites/chiites, il faut reconnaître que depuis les années 1980-1990 le clivage a été réactivé pour incarner dans cette décennie 2010 une déchirure excessivement meurtrière. »

Mon principal regret par rapport à cette réédition est que le texte de base n’a pas été réactualisé. En effet, mis à part les quelques pages de la préface à la deuxième édition, l’écrit date de 2014, et cela se ressent. Un chapitre ou deux de plus, à jour, n’auraient pas été de trop, afin de discuter ce mouvement avec un peu plus distance dans le temps. Par ailleurs, il me semble que ce livre contient beaucoup de partis pris assumés par l’auteur, il se rapproche plus de l’essai que du manuel estudiantin. Néanmoins les nombreux exemples proposés permettent de bien comprendre les enjeux (de 2014) du monde arabe. Bref, un livre qui propose sa propre analyse du Printemps arabe.

Géopolitique du Printemps arabe

Géopolitique du Printemps arabe, de Frédéric Encel, PUF, 2014, 18 euros

Peut-on, en octobre 2014, faire un livre-bilan sur ce qui est de l’histoire immédiate, étant donné que le phénomène connu sous le nom de Printemps arabe a débuté en décembre 2011 ? A cette question, et sans détour, Frédéric Encel répond oui. Sa volonté est même d’en faire le premier ouvrage traitant des Printemps arabes sous l’angle géopolitique et les auspices d’Yves Lacoste.
On accordera donc à Frédéric Encel le crédit de se lancer le premier dans ce genre de travail, au sein de cet opuscule de 220 pages. Et, avant de lire ledit opuscule, on tâchera d’oublier ce que l’on a lu ailleurs sur l’auteur et notamment sur la polémique qui l’oppose à Pascal Boniface, autre auteur de géopolitique.
L’ouvrage se présente en quatre parties : prémices des Printemps arabes, déroulement, analyses et, enfin, perspectives et hypothèses.

UNE CRISE ATTENDUE

La première partie s’attache donc a décrire le monde arabe à la veille de 2011. Pour Encel, il y a beaucoup de raisons qui expliquent les soulèvements de 2011-2012. le monde arabe fait face à une crise d’identité doublée d’une crise économique latente aggravée par la crise de 2008. Sans leader charismatique reconnu, avec des capacités d’influence mondiale très minces, un appareil militaire globalement médiocre à l’exception de la Syrie et de l’Egypte, ce monde souffre d’être toujours dans un univers imaginé par les Occidentaux en 1919-20 et 1945.
Un Occident qui soutient des pouvoirs dictatoriaux et autoritaires (à l’exception du Maroc et de la Jordanie, qui ne sont pas assimilables à la Libye ou à l’Egypte), à charge pour ces hommes de museler les islamistes et de contenir et décourager les migrants clandestins. Crise d’identité face à l’Occident, donc, perçu comme intrusif, mais aussi crise interne avec des pouvoirs corrompus, prédateurs, parfois ubuesques. Et une volonté de la part des habitants de vivre une vie normale, d’échapper à la misère et au chômage trop souvent promis, même pour des diplômés. L’aspect politique n’est pas là au début, il vient après. Encel écrit que quand Mohammed Bouazizi s’immole à Sidi Bouzid, petite ville enclavée du centre de la Tunisie, il n’est pas possible de faire un parallèle avec Jan Palach. D’un côté un marchand de légumes incapable de joindre les deux bouts, de l’autre un étudiant impliqué dans la lutte contre le système soviétique.

QUAND PEU DE CHOSES SE PASSENT COMME PREVU

Frédérice Encel donne assez peu de place à la révolution tunisienne. C’est certes l’étincelle de début de la révolte, mais l’essentiel se passe, pour lui, en Egypte dès janvier 2012 où l’armée lâche Hosni Moubarak, fusible désigné de la vindicte populaire. On connaît la suite : révolte en Libye, au Yémen et en Syrie. Il y a aussi des endroits où le Printemps arabe ne prend pas racine, et ce pour des raisons diverses : solidité des monarchies pétrolières, ainsi que de celle du Maroc et de la Jordanie, répression express des Chiites de Bahrein avec l’assentiment de Washington, refus de revivre (ou de compliquer encore plus) la guerre civile en Algérie et en Irak, stabilité des institutions libanaises et, enfin, autres préoccupations plus immédiates, liées au conflit larvé avec Israël, dans les Territoire palestiniens. Les résultats sont inégaux. Tandis qu’en Tunisie, Egypte, Libye et Yémen les dictateurs s’en vont au profit d’élections libres ou de chaos total, en Syrie Bachar el Assad, soutenu par la Russie et la Chine, résiste et divise rapidement ses opposants militaires. Dans cette seconde partie, Frédéric Encel insiste aussi sur la sidération qu’exerce le Printemps arabe sur l’Occident, avec des réactions totalement contradictoires et manquant de coordination. Là on frappe vite (Libye), là on attend (Syrie), là on soutien au début « nos » dictateurs (Tunisie) avant de s’apercevoir que c’est un mauvais choix. Le Printemps arabe remet en cause toute la politique arabe de l’Europe et des Etats-Unis menée dans la région depuis les années 80-90.
Laissant de nouveau un peu trop de côté l’expérience tunisienne, Encel s’attarde aussi longtemps sur l’exercice du pouvoir par les Frères Musulmans en Egypte. Il y a des passages très intéressants entre l’attente que les Frères avaient crée et la déception face à leur exercice du pouvoir, qui ne fut ni social, ni économique, mais essentiellement dogmatique, ce qui mena à leur chute et à leur remplacement par le général al-Sissi. Un remplacement qui signe le retour de l’armée égyptienne au pouvoir, tout comme les élections tunisiennes d’octobre 2014 marquent le retour des vielles figures destouriennes de l’époque Ben Ali. Ironie du sort, jamais les mouvements démocratiques et libéraux à l’Occidentale, pourtant soutenus par Paris, Londres et Washington, et souvent en première ligne des manifestations, n’auront réussi à s’imposer dans cet univers où le poids du passé reste marquant.

L’OCCIDENT A LA TRAINE

Dans la troisième partie Encel tente de faire une analyse géopolitique de ce mouvement…toujours en mouvement !
Ce n’est pas tant dans le monde arabe que les choses changent, mais surtout autour du monde arabe. Les Printemps ont modifié les équilibres anciens. Globalement les grandes puissances se satisfaisaient de ce Proche et Moyen-Orient quelque peu figé, pourvoyeur de pétrole et atone en tant que puissance politique mondiale. La déstabilisation de la Syrie, de la Libye et de l’Irak, avec la création du califat par Daesh, auront eu des conséquences diverses. D’abord c’est tout le système mis en place après la première guerre mondiale qui vole en éclat au niveau des frontières mises en place suite aux accords franco-britanniques Sykes-Picot. On peut dire que le Moyen-Orient est en train de trouver dans la douleur ses frontières naturelles, sans la présence d’états artificiels. Paradoxe amusant, alors que ce sont les Anglais et les Français qui avaient façonné ce monde, ce sont aussi eux qui y interviennent le plus, avec un retour en force du tandem Londres-Paris, afin de, selon Encel, parer à « l’inconséquence de l’UE ». Avec la crise Syrienne, la Russie revient en force dans la région et évite l’intervention des Américains contre Bachar al-Assad. Les hésitations de l’administration Obama seront bien remarquées par Poutine qui jouera de nouveau dessus durant la crise ukrainienne. Il faut dire que les Etats-Unis n’en peuvent plus de toujours avoir à intervenir dans la région. Obama, lors du fameux discours du Caire en 2008, avait appelé au dialogue et la réconciliation, espérant que le monde arabo-musulman pourrait s’auto-gérer et se passer des Etats-Unis, mais la progression rapide et violente de Daesh l’oblige à revenir sur ses espoirs. Le principal souci, d’après Encel, c’est que les enjeux sont désormais ailleurs, que ce soit pour les Etats-Unis ou pour d’autres. Le rôle pétrolier de la région s’amenuisant, Américains, Européens, Chinois ou Indiens ne veulent plus s’investir dans un monde moyen-oriental devenu trop chaotique et imprévisible, notamment en raison de la rupture de plus en plus grande entre sunnites et chiites qui complique les décisions à prendre. En conséquence c’est plus la rivalité entre Pékin et Washington, Dehli et Islamabad, Moscou et Bruxelles qui préoccupe les chancelleries en ces dernières années. Géopolitiquement le Moyen-Orient devient un enjeu secondaire et reste soumis à des déchirures internes, des instabilités politiques, économiques et territoriales qui frappent les populations civiles en premier lieu.

UNE QUESTION DE STYLE…

Sur le site d’Amazon, un lecteur faisait une critique de ce livre en disant qu’il éclairait des choses complexes à comprendre. Et c’est effectivement un des points positifs de cet opuscule pour les lecteurs peu habitués à lire les pages diplomatiques des grands journaux, à regarder France 24 ou a acheter « Moyen-Orient » tous les trois mois. C’est un très bon livre de vulgarisation avec quelques pages très prenantes. Toujours sur le même site, un autre lecteur disait en revanche qu’Encel écrivait mal. Et force est de constater que la plume de ce consultant médiatique souffre peut-être d’une trop grande fréquentation des plateaux télés. Il y a des choses qu’on peut dire en public, mais qui sur un ouvrage de géopolitique sont ennuyeuses et malvenues. Quelques morceaux choisis : on lit, par exemple, que l’épouse d’al-Sissi est « affublée » d’un voile en public, c’est à dire au fond « accoutrée, vêtue d’une façon ridicule ou bizarre ». On aurait pu écrire qu’elle portait le voile en public, ce qui est une forme d’action politique. Ailleurs, les trois vainqueurs de la seconde guerre mondiale sont qualifiés de « compères » et de « larrons ». Un « larron » est un brigand, un voleur. Il y a plein d’autres exemples que je ne vais pas tous citer, mais c’est vrai qu’on est parfois plus dans le raccourci facile et dans l’imprécation que dans le récit posé et raisonné. Et au final, c’est dommage car Frédéric Encel se saborde un peu. Car, malgré les qualités que je reconnais à cette « Géopolitque des Printemps arabes », il y aura sans doute bientôt des ouvrages sur le même sujet sans avoir cette volonté d’immédiateté, de jugements à l’emporte-pièce et, je pense, d’une forme de mépris du lecteur.

Mathieu Souyris, collège Saint-Exupéry, Bram.

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