Une longue réponse de l’auteur avec qui j’ai eu un contact particulièrement cordial se trouve en pièce jointe au bas de cet article.
C’est un exercice de style assez curieux que celui qui consiste à présenter un ouvrage aux antipodes de ce que l’on pense. On essaiera pourtant de s’y atteler malgré les difficultés de ce genre d’écriture.
Claude Fouquet a une belle plume et un talent de polémiste incontestable. Il se revendique comme historien, c’est du moins ce qui est annoncé sur la quatrième de couverture de son « histoire critique de la modernité », mais il est d’abord docteur en sciences économiques, ancien élève de l’Institut d’études politiques de Paris, de l’École nationale d’administration et du Fulbright Scholar de l’Université de Chicago. Il a été élève de Pierre Grimal et de Raymond Aron à Paris, de Leo Strauss et de Friedrich Hayek à l’université de Chicago.
Cela pourrait le situer clairement dans le courant libéral et conservateur, dès lors qu’il fait souvent référence à ses Maîtres. Ancien des cabinets ministériels d’André Bord en 1966, de Jacques Chirac en 1967, de Jean de Lipkowski en 1971, et de Maurice Schumann en 1973, il mène une carrière de diplomate jusqu’en 1999. Il s’est engagé en faveur du pluralisme scolaire et la mise en place de la liberté d’enseignement, qu’il oppose au monopole étatique de l’instruction publique.
Ses idées, si elles sont peu connues dans le monde enseignant, ne manquent pas d’une certaine audience. Les conférences de Claude Fouquet sont organisées par des cercles royalistes et ses tribunes dans la presse sont souvent relayées par les partisans de l’enseignement libre. On retrouve certaines de ses idées concernant l’école ou même sa philosophie de l’histoire dans ce qui a pu inspirer l’actuel locataire de l’Élysée. 

Dans son histoire critique de la modernité, Claude Fouquet s’attaque à ce qu’il appelle les fausses évidences de l’historiographie française. Il se livre d’ailleurs à une réhabilitation de l’ancien régime, expliquant que la France a connu un âge d’or entre 1715 et 1789. Cela l’amène à tordre parfois le cou à la vérité dont il se réclame. Présenter la France comme une démocratie et un état de droit avant la Révolution peut surprendre en effet. Dans ce pays de cocagne qu’est la France d’ancien régime les frontières intérieures et les impôts directs ont disparu d’après l’auteur. On se demande alors pourquoi les rédacteurs des cahiers de doléances se plaignent des impôts abusifs dont la charge est si mal répartie. Même les femmes sont libres avant que le Code Napoléon ne vienne les remettre à leur place.
Le Mal vient de cette fascination pour les cultures antiques qui faisaient de l’homme un objet et du puissant le maître absolu ayant droit de vie et de mort sur ses semblables. Le salut est donc venu de l’Église chrétienne qui sépare les pouvoirs entre le spirituel et le temporel, qui donne à la femme dans le mariage chrétien sa dignité et sa place dans la société. C’est faire peu de cas sans doute de l’intolérance et des croisades, du rejet de l’autre et de la volonté de maintenir les hommes dans la soumission en espérant leur libération dans la vie éternelle. Mais ce ces points de détail, l’auteur n’a cure !

La Révolution française source de tous les maux

Dans sa logique, on voit bien que les remises en causes des hiérarchies d’ancien régime sont la cause de tous les maux qui frappent la France mais surtout l’empêchent aujourd’hui encore de se moderniser. C’est la modernité qui est en fait une anti modernité. La modernité de l’État centralisé est une dictature et la République une accoucheuse des totalitarismes modernes. Terrible réquisitoire qui fait fort peu de cas de la connaissance historique. Les violences de la Grande peur, présentées comme un véritable génocide culturel font le lit de la pensée hégélienne et marxiste accoucheuse d’un sens de l’histoire.

La Révolution française est clairement la source de toutes les calamités. Le renvoi prématuré de Necker ne permet pas au compte de Breteuil de rassembler assez de troupes pour contrôler Paris et voila les gardes nationales qui se forment et un pouvoir insurrectionnel qui va finalement l’emporter. On voit bien le glissement s’opérer ensuite dans cette phrase. La révolution russe, celle de Lénine et de Trotski est une répétition de la révolution française, cette révolution que l’on enseigne encore dans les lycées et les collèges, où « l’on répand inlassablement la même désinformation favorable à la violence politique. »

On verrait bien sous nos fenêtres de quartiers résidentiels des hordes de jeunes fanatisés comme des gardes rouges pendant les mobilisations lycéennes. Il est vrai que ce ne sont pas dans les écoles privées dont Claude Fouquet se fait le défenseur que l’on verrait des choses pareilles, mais hélas, trois fois hélas, on y enseigne, du fait de ces programmes nationaux d’histoire d’où nous viennent tout le mal, les pratiques de l’insurrection révolutionnaire.

De Hegel à Marx, en passant par Auguste Comte, Durkheim et Freud et même Keynes, tous méritent, car ils invoquent le déterminisme de l’histoire, de rejoindre les sinistres praticiens des totalitarismes : Hitler, Staline, Mao et Pol Pot qui ont agi sur les foules leur ôtant leur libre arbitre. ( P. 83)

Mais l’exercice de ce libre arbitre n’est-il pas lié tout d’abord à la satisfaction de besoins élémentaires comme celui de se nourrir ? Les théoriciens du libre échange mesurent-ils les conséquences de leurs pratiques dès lors que l’on cherche à limiter l’intervention de l’État comme régulateur des marchés ?
Mais cela indiffère Claude Fouquet, imprégné de ses regrets qu’il inflige au lecteur. Ah quel malheur ? Mais pourquoi Louis XVI n’a-t-il pas fui plus tôt ? Sans doute l’exemple de Jacques II qui a fui l’Angleterre et perdu son Royaume l’en a-t-il dissuadé, à moins que par faiblesse, coupable forcément, il n’ait point voulu faire couler le sang des français.. ! (P. 84)

La pensée noyautée

Sur les femmes et leur condition sous l’ancien régime, Claude Fouquet révèle une crasse ignorance évoquant le machisme de Montesquieu pour affirmer tout de go que jamais les femmes n’ont été aussi libres que dans la France d’avant 1789.

Et d’expliquer que leurs ennemis appellent précieuses ces femmes qui règnent sur les salons où l’on lit les philosophes. Pauvre Molière, privé par ce raccourci historique et ce saisissant anachronisme de ses précieuses ridicules ! On se dispensera donc des perceptions judéo-chrétiennes qui font des femmes des êtres à contrôler, sensibles, depuis le pêché originel au malin.

Bonaparte est évidemment comme fils de la Révolution l’incarnation du Mal et on retrouve sous la plume de l’ex-ambassadeur les appréciations peu flatteuses de certains contemporains de ce que l’on ne saurait plus qualifier d’épopée napoléonienne. Pourtant ce bandit corse n’est-il pas maître de sa destinée ? N’a-t-il pas refusé le déterminisme social condamné par l’auteur qui aurait fait de lui un petit officier sans envergure ? Mais on n’en est pas à une contradiction près ici, bien au contraire !
Et Claude Fouquet de passer de la critique de Heidegger à ses vieilles obsessions. L’université française noyautée par les marxistes-léninistes-robespierristes Soboul, Lefevre et le stalinien Vovelle. (La formule se trouve dans le livre.)

De ce fait, l’histoire des idées se résume à celle du noyautage de la pensée en France par des marxistes qui obligent les penseurs libres à s’exiler. René Girard doit partir aux Etats-Unis pour écrire la violence et le sacré et démontrer ainsi que la source de la modernité se trouve dans le christianisme. Cela vaut bien Chaplin et Joseph Losey ou encore Moses Finley quitter les États-Unis du fait du McCarthysme !
Sans doute par certains aspects car la foi chrétienne favorise la diffusion d’un droit qui permet la reconnaissance de l’homme mais en même temps, comme tout monothéisme absolu, elle n’autorise pas la liberté de pensée, du moins jusqu’à une époque assez récente. Mais cette critique du Christianisme se retrouve chez l’auteur dans celle de l’Islam qui lui est banni de façon irréversible de la modernité. Curieuse différence de traitement. Mais il est vrai que l’islamophobie est devenue depuis le 11 septembre, le nouveau fléau intellectuel à combattre.

De la dictature du prolétariat à celle des marchés

Mais ce n’est pas grave, ceux qui, parmi les philosophes qui ont promu la dictature du prolétariat, fascinés par les tyrans comme Platon avec Denis de Syracuse, Sartre avec Staline, Heidegger avec Hitler, luttent aujourd’hui contre la dictature des marchés. On reprend alors Shumpeter pour se mettre à l’abri derrière ces analyses des professionnels des idées qui jalousent les entrepreneurs, moins instruits qu’eux et qui gagnent plus, sans doute parce qu’ils travaillent plus. On trouve d’étranges paternités parfois.
Les intellectuels, ce sont ceux qui ont fait la Révolution russe mais aussi le 10 mai 1981 avec l’élection de François Mitterrand.. (P. 109.). Terrible logique de l’amalgame qui pourrait prêter à rire si elle ne distillait pas un ferment de haine et de revanche.

L’effet boomerang de la crise économique

Claude Fouquet n’a pas de chance. Son livre a été publié en octobre 2008, juste avant que la crise économique n’amène les tenants de la mondialisation libérale à de douloureuses révisions. On entend beaucoup moins aujourd’hui Jacques Marseille mais Claude Fouquet lui a écrit un livre et certaines de ses analyses de la pensée de Keynes risquent de lui revenir comme un boomerang.
En reprochant à Keynes ses théories sur la monnaie, alors que les marchés des instruments financiers ont crée plus de mauvais papier que la plus aventureuse politique antimonétariste, Claude Fouquet se retrouve cruellement démenti par les faits. Il écrit par exemple que les keynésiens croient que l’État est plus efficace pour intervenir comme régulateur que les marchés… Aujourd’hui les marchés paniquent de façon irrationnelle et attendent de l’État régulateur les solutions pour réparer leurs propres dérives.

On ne trouvera pas dans cet ouvrage d’idées stimulantes ou nouvelles et ce n’est pas le sectarisme ou un quelconque conformisme qui amène à ce jugement. On y retrouve plutôt bien des approximations historiques et quelques affirmations péremptoires notamment sur l’Université et l’école qui ne font certes pas avancer le débat. Soyons clair, l’auteur s’inscrit dans le courant de pensée ultra conservateur tenant d’un ordre social basé sur des hiérarchies que l’on présente comme le prix à payer de la modernité.
Si la critique de la modernité peut se révéler salutaire, elle ne peut se justifier par l’affirmation de vieilles lunes qui traduisent plutôt le rejet du changement. Le parti de l’ordre contre celui du mouvement, Claude Fouquet a choisi son camp.

Bruno Modica © Clionautes

Pour ceux qui s’interrogeraient encore sur les conceptions particulières de cet auteur, un extrait des pages 154 et 155 devrait les éclairer. On apprend par exemple, que les enseignants sont payés pendant les grèves… De la même façon critiquer le capitalisme conduit à l’antisémitisme… Étonnant raccourci…

«Même logique à l’Éducation nationale. Chaque année, moins d’élèves, pour des raisons démographiques, mais toujours plus de professeurs. Il est vrai que des dizaines de milliers d’entre eux ne mettent jamais les pieds dans une classe, tant ils sont occupés par le syndicalisme. Beaucoup font grève, tout en espérant être quand même payés, comme cela se pratique généralement. Cruelle déception, quand on parle de déduire les jours de grève des feuilles de paye. Afin de dissiper l’illusion du « toujours plus de moyens », il faudrait s’attaquer de front à l’idéologie qui domine les syndicats, et une partie importante de l’opinion, à droite comme à gauche.

L’association ATTAC offre un excellent concentré de cette idéologie. Elle revendiquait en 2005 trente-six mille adhérents, dont plus d’un tiers sont des enseignants. Redoutable réseau qui instille dans la jeunesse des idées archaïques, dont la fausseté a été prouvée par la faillite de l’économie centralisée, idées qui ont pourtant survécu à la chute de l’URSS et des sinistres dictatures appelées démocraties populaires. Les membres d’ATTAC sont contre le capitalisme, le profit, les OGM et la mondialisation. On trouve dans leur programme beaucoup d’antiaméricanisme et un soupçon d’antisémitisme. Y sont dénoncées « des logiques strictement spéculatives exprimant les seuls intérêts des marchés financiers ». Le programme défend aussi le monopole de l’école républicaine, et regrette « la marchandisation et l’offensive libérale contre l’école.»