CR par Stéphane Moronval, professeur-documentaliste au collège de Moreuil (80)

« Une bibliothèque est une chambre d’amis »… On pardonnera peut-être au rédacteur de ce compte-rendu d’avouer clairement, en reprenant à son compte cette jolie phrase de Tahar Ben Jelloun, sa sympathie affirmée pour le sujet abordé par le présent ouvrage. Paru dans la collection U, il est rédigé par un spécialiste reconnu du livre et de l’imprimerie. Ancien élève de l’Ecole des chartes, Docteur en histoire et Docteur d’Etat ès-lettres, Frédéric Barbier est directeur d’études à l’EPHE, directeur de recherches au CNRS (ENS Ulm) ; il assure en outre la rédaction en chef de Histoire et civilisation du livre : revue internationale. Pourquoi s’intéresser aux bibliothèques ? Il est en effet aisé de croire, à l’heure d’une information omniprésente que sa dématérialisation rend supposément accessible par tous, que ces lieux désuets sont peu à peu voués à devenir des sortes de musées fréquentés par nostalgiques, rêveurs (ce à quoi, d’ailleurs, ne s’oppose point la phrase précitée), et universitaires passionnés d’époques révolues, et le pedigree de l’auteur peut renforcer cette impression. Or celui-ci rappelle brillamment, dans une introduction foisonnante et éclairante, qu’il n’en est rien : comme espaces d’information, de récréation, d’identité collective, comme garantes d’égalité et de démocratie, les bibliothèques conservent une utilité certaine. Et il indique par là-même que l’ambition de l’ouvrage est autre. F.Barbier fait en effet le constat que l’évolution des bibliothèques s’est faite en constante interaction avec celles de la pensée, des idées, de la politique, de l’information, voire de l’architecture et de l’urbanisme, et que l’histoire de celles-ci (qu’il définit par leurs fonctions : « rassembler les contenus textuels dans un certain lieu et les tenir à disposition selon certaines procédures ») ne peut en faire abstraction. C’est donc en fonction des transformations de ces différents domaines qu’il envisage son étude ; perspective novatrice, d’autant plus que le sujet n’a de toute façon guère été exploré par l’historiographie.

D’hier à demain

Cette étude est menée selon un axe logiquement chronologique et transnational, l’auteur ayant choisi de procéder par brefs chapitres centrés sur des tendances et des axes forts tout en ne s’interdisant pas retours et projections. Elle s’ouvre donc par « les origines antiques » des bibliothèques (p.19-47), dont le modèle naît en Mésopotamie, en Egypte, et surtout dans le monde grec et l’Empire romain, mais reste paradoxal dans la mesure où (à l’image de la plus mythique d’entre elles, celle du Musée d’Alexandrie), outre que ces premières structures soient réservées à une élite, elles disparaissent quasi intégralement avec leurs riches contenus du fait d’une conjonction de facteurs divers à la fin de la période. La culture qui lui est substituée par « le temps de Dieu (VIe siècle – 968) » (p.49-74) est conditionnée par la plus grande rareté du support et le primat d’une vision chrétienne, tout en restant livresque. Dans un contexte global de croissance, la période suivante est marquée par « l’émergence de la modernité (968-1439) » (p.75-104), poussée de la demande, renaissance scribale, ouverture croissante sur l’extérieur et l’Antiquité favorisant un début d’institutionnalisation des bibliothèques. Cette évolution est évidemment très fortement accélérée par « le temps de l’homme (1439-1545) » (p.105-134) qu’inaugure l’invention de l’imprimerie par Gutemberg, prélude à un processus de massification du livre amplifié par la Réforme et auquel doivent s’adapter bibliothèques et marché, avec l’élaboration croissante de métadonnées. La Contre-Réforme, fondée sur des structures nouvelles d’enseignement, un travail d’édition de textes et de réflexion scientifique, sur la fondation d’imprimeries spécialisées et sur la constitution de nouvelles structures, influe directement sur la conjoncture des bibliothèques : c’est « l’innovation baroque (1545-1627) » (p.135-168), que l’auteur borne par la publication du texte fondateur de la bibliothéconomie moderne, l’Advis pour dresser une bibliothèque de Gabriel Naudé. Au XVIIè s. (« Les bibliothèques et l’invention de l’absolutisme, 1627-1719 », p.169-196), la bibliothèque baroque, par ses collections encyclopédiques, par les échanges des lecteurs qui la fréquentent, s’impose comme le lieu du savoir vivant, enjeu de prestige et de pouvoir. Cette dernière évolution s’accentue au cours de la période suivante résumée par l’auteur sous l’expression « L’utilité comme impératif (1719-1789) » (p.197-224), qui est parallèlement marquée par une appropriation accrue de la bibliothèque par les élites cléricales et nobiliaires, voire par des nouvelles catégories sociales en phase d’ascension, le tout étant favorisé par une plus grande accessibilité du support. La Révolution française inaugure une période de changements radicaux dans le domaine, développés dans les deux chapitres suivants intitulés « Le public et les bibliothèques, entre révolutions et industrialisation » (« 1 : 1789-1851 », p.225-247 ; « 2 : 1851-1914 », p.249-278) : la politique générale d’éducation, le développement d’une identité collective, deviennent des préoccupations affirmées de l’Etat dont les prérogatives s’élargissent, et les bibliothèques s’y intègrent avec une prise en charge croissante par la puissance publique ; parallèlement, le marché du livre se massifie. Mise en place progressive de locaux adaptés, d’un personnel formé, renouvellement des pratiques professionnelles, véritable spécialisation des fonds, émergence des bibliothèques « nationales », des prémisses d’une réelle politique de lecture publique, autant d’évolutions complémentaires qui émaillent cette période charnière. Celle qui suit n’en est évidemment pas exempte, bien que traitée dans une conclusion (« Hier et demain : histoire des bibliothèques, crises et mutations contemporaines », p.279-290) dont l’auteur justifie (p.16) la brièveté dans le présent ouvrage par l’importance qui lui est accordée dans le reste des travaux sur le thème et dans la littérature professionnelle : si son impact est partiellement limité par le caractère de marqueur socio-culturel que conserve la lecture, le développement des bibliothèques (publiques, de recherche…) est absolument inégalé au XXème s.. Au terme de celui-ci, elles sont cependant confrontées à des tensions qui supposent de reconsidérer leurs fonctions : on citera en premier lieu les effets multiples du vertigineux essor de l’Internet et de l’hypertexte, mais aussi des difficultés croissantes à leur prise en charge sur le plan économique.

Tous les savoirs du monde

C’est donc en rappelant l’intérêt des bibliothèques en matière d’égalité d’accès à l’information, d’enrichissement de celle-ci (par la production de métadonnées et d’interfaces visant à limiter son éventuel manque de fiabilité), d’appropriation du patrimoine des médias, d’apprentissage et de rencontre, que F.Barbier conclut son étude. L’abord choisi par l’auteur est bien traité, à travers un texte riche. Emaillé de très nombreux exemples et cas de figure, celui-ci est nourri par une impressionnante érudition, comme en témoigne une bibliographie sélective (entre autres parce qu’elle se limite aux textes imprimés) déjà impressionnante. Son foisonnement peut même parfois conduire parfois à une ellipse dommageable ; on peut pareillement regretter l’absence d’un glossaire, d’une typologie des classements. Il est vrai que l’ouvrage s’adresse prioritairement à des étudiants de 2è et 3è cycle ; et le paratexte reste par ailleurs fourni, avec un grand nombre d’illustrations en noir en blanc (majoritairement des clichés dus à l’auteur), beaucoup d’intertitres hiérarchisés, etc. Après Histoire des médias (avec C.Bertho Lavenir, 3è éd.2009) et Histoire du livre (2è éd.2012), F.Barbier livre donc ici une nouvelle et utile synthèse sur ce qui fut, et a toute justification à rester, un des fondements de l’environnement culturel de nos civilisations.

Stéphane Moronval © Clionautes