« La Sensibilité et l’Histoire : sujet neuf. Je ne sais pas de livre où il soit traité. Je ne vois même pas que les multiples problèmes qu’il engage se trouvent formulés nulle part. Et voilà donc (qu’on pardonne à un pauvre historien ce cri d’artiste) – et voilà donc un beau sujet ».

Cette invitation de Lucien Febvre datant de 1941Febvre Lucien, « La Sensibilité et l’Histoire : comment reconstituer la vie affective d’autrefois ? », Annales d’Histoire sociale, volume 3, 1941, cité par Mazurel Hervé, « Histoire des Sensibilités », in Delacroix Christian, Dosse François, Garcia Patrick, Offenstadt Nicolas (sous la direction de), Historiographies, Concepts et Débats, volume 1, collection Folio Histoire, Gallimard, 2010, p. 255. ne fut guère entendue au temps des grandes enquêtes économiques et sociales des années 1950 et 1960. Il faut attendre les années 1990 pour voir s’affirmer une histoire des sensibilités impulsée par les travaux d’Alain Corbin, précédés il est vrai par ceux de Robert Mandrou et de Jean Delumeau. L’histoire des émotions appartient à ce domaine depuis que l’on admet leur caractère contagieux, influencé par des logiques sociales, avec des prolongements dans les domaines de l’événementiel et du politique. La présente Histoire des Emotions, qui fait suite à L’Histoire du Corps et à L’Histoire de la Virilité, est donc une synthèse pionnière présentée en trois volumes, de l’Antiquité aux Lumières, des Lumières à la fin du XIXe siècle, des années 1880 à nos jours, sous la direction d’Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello.

Antiquité

Le premier volume, de l’Antiquité aux Lumières, est dirigé par Georges Vigarello, historien français né en 1941 à Monaco, élève à l’ENSEP de 1960 à 1963, agrégé de philosophie en 1969. Sa thèse, Le Corps redressé, Culture et Pédagogie, soutenue en 1977, inaugure une série de travaux pionniers consacrés à l’histoire du corps et ses représentations. Professeur à Paris VIII en 1979 et Paris V en 1986, Georges Vigarello est entré à l’EHESS en 1987, y a exercé la fonction de directeur d’études de 1993 à 2007, et y co-dirige le CETSAH, centre d’études transdisciplinaire de sociologie, d’anthropologie et d’histoire.

L’ouvrage débute par l’étude des « passions » dans l’Antiquité grecque et romaine. Maurice Sartre a rédigé le chapitre premier consacré aux Grecs. L’auteur insiste sur la difficulté à définir les émotions, pathè pour Aristote. M. Sartre définit par émotion « toute forme exacerbée d’un sentiment », s’accompagnant de modifications physiques. Mais les termes employés par les auteurs grecs sont nombreux et expriment une grande variété d’émotions, tels que le thorubos, la kinésis, la tarachè (tumulte, soulèvement, bouillonnement), le phobos (frayeur), le panolèptos (peur incontrôlable), orgè, cholos (colère, fureur) considérée comme une attitude virile chez l’homme, mais une fureur proche de la folie chez la femme ! D’autres notions, telles que la joie, la tristesse, la surprise ou le mépris ont fait l’objet de moins d’études. La haine, echthros, est le sentiment que l’on éprouve à l’égard de l’individu exclu du groupe, mis « hors de ». L’étude de l’Iliade et de l’Odyssée révèle l’importance des émotions : la colère d’Achille humilié par Agamemnon, la douleur devant la mort de Patrocle et le sentiment de l’approche de sa propre mort pour ne citer que l’Iliade. Les émotions s’accompagnent de manifestations physiques violentes : le héros se traîne sur le sol, se roule dans la poussière, s’arrache les cheveux. Mais alors que le héros masculin pleure en public, les femmes le font en privé. M. Sartre signale une évolution entre l’Iliade et l’Odyssée : dans celle-ci les héros semblent contenir leurs sentiments lorsqu’ils sont en public, ce qui préfigure la tragédie classique, celle de Sophocle ou d’Euripide, dans laquelle les héros masculins ne pleurent jamais, jusqu’à Platon qui prétend réserver les larmes aux femmes et aux lâches. Cependant, les émotions envahissent le domaine du sacré. Les dieux ressentent les mêmes émotions que les êtres humains. Ces derniers les honorent par des rituels, lors des processions telles que les Panathénées ou celles en l’honneur d’Isis pour marquer la reprise de la navigation. De telles cérémonies se traduisent par des acclamations, et par un souci de théâtralisation de plus en plus marqué propre à susciter une émotion intense qui peut être individuelle, comme en témoignent les stèles de confession trouvées en Asie mineure. La mise en scène dans les temples oraculaires vise à impressionner les fidèles par des procédés caricaturés par Lucien. Les sanctuaires des dieux guérisseurs nécessitaient une préparation psychologique des consultants. Les cultes à mystères suscitent un mélange de peur et d’extase par leur caractère initiatique. Certaines fêtes donnent lieu à des débordements, comme le culte de Cybèle et d’Attis décrit par Apulée, ou celui de Dionysos, que les autorités tentèrent de réguler. Enfin, les fidèles expriment peurs et haines par des pratiques magiques, révélatrices de superstitions. Les émotions collectives tiennent une place importante dans le déroulement de la vie civique : lors de l’assemblée du peuple où s’affrontent les orateurs, au théâtre où la politique est mise en spectacle dans le cadre d’une véritable « théatrocratie » visant à discréditer l’adversaire, enfin lors des funérailles officielles des citoyens morts à la guerre au cours desquelles était lue une oraison funèbre glorifiant la cité et ses héros. Pour apaiser les haines à l’intérieur de la cité, des décrets imposaient l’amnésie politique et la réconciliation entre les citoyens. Pour finir, M. Sartre analyse la palette des émotions privées : le chagrin et l’affliction exprimés bruyamment lors des funérailles, entretenus par l’image du défunt sur le tombeau ou la stèle, évoqués dans les épigrammes ou les épitaphes. La passion amoureuse, enfin, s’exprime différemment selon le sexe et le statut des individus, signes d’une normalisation imposée par la société.

Anne Vial-Logeay s’est attachée à l’étude des émotions dans l’univers romain. Même difficulté à délimiter le champ d’étude à travers une terminologie héritée du monde hellénistique. Cicéron distingue quatre « passions » : désir, crainte, plaisir, chagrin, et trois états « normaux » : volonté stable, précaution, joie sereine. L’éloquence offre l’exemple d’une communication efficace visant à plaire, instruire et toucher, impose à l’orateur la maîtrise de ses émotions dans le cadre d’un spectacle réglé. La religion romaine, civique et communautaire, est vécue comme une orthopraxie émotionnelle, mais sans émotivité. Les représentations théâtrales, les jeux du cirque ou de l’amphithéâtre sont propres à susciter des émotions collectives pouvant révéler un consensus émotionnel mais dont la signification reste ambigüe. Les stoïciens revendiquaient l’absence de passions, telles que la colère, ou l’émoi amoureux assimilé à une maladie. Face aux débordements des émotions populaires, les auteurs latins se plaisent à imaginer un régime aristocratique des émotions, tel Pline le Jeune devenu l’exécuteur testamentaire de ses esclaves et qui se dit « affaibli et brisé par le sentiment d’humanité » qui lui a inspiré de tels actes, transcendant les clivages sociaux.

Moyen Âge

La seconde partie de l’ouvrage est consacrée à la période médiévale. Bruno Dumézil analyse les émotions des peuples « barbares ». Les auteurs latins opposent les Romains aux peuples « barbares » dans une vision binaire, ces derniers étant dès Tite-Live présentés comme des êtres féroces, perfides, dominés par leur environnement, esclaves de leurs émotions, qu’il faut soumettre à l’autorité impériale. Cependant, des descriptions divergentes sont proposées par Tacite ou Salvien de Marseille, afin de dénoncer les errements des Romains. L’archéologie permet de contester cette vision. Les lois dites « barbares » visent à codifier les règlements entre parentèles : le juge doit déterminer le degré d’humiliation subi par la partie lésée et imposer une amende de compensation, le wergeld. La colère royale doit aboutir à la vengeance et la générosité. Entre le IVe et le VIe siècles, la christianisation des émotions transparait dans les hagiographies ou les sermons, mais aussi dans les règles monastiques alternant amour mutuel et humiliations pour imposer la discipline au sein des communautés.

Barbara Rosenwein aborde la période du haut Moyen Âge, en s’attachant au concept de « communautés émotionnelles ». A la conception stoïcienne des Pères du Désert rejetant les émotions, s’oppose la « révolution émotionnelle » de saint Augustin pour qui les émotions ne sont ni bonnes ni mauvaises, leur valeur morale dépendant du désir de servir ou non la volonté divine. Le pape Grégoire le Grand fit la synthèse de ces deux conceptions. Aux Pères du Désert il emprunte ce qui deviendra les sept péchés capitaux : vanité, envie, colère, tristesse, avarice, gourmandise et luxure. Mais des émotions comme la tristesse ou la peur lui semblent bénéfiques, la consolation étant un processus passant par l’empathie. Grégoire de Tours et Venance Fortunat expriment des liens sentimentaux utilisant des métaphores familiales pour décrire les liens entre le peuple et son évêque. Tous deux valorisent l’amour conjugal ou les liens unissant les membres d’une même famille. Sous le règne de Clotaire II se produit une rupture conduisant au refus de l’expression des sentiments, sous l’influence du monachisme de saint Colomban. Alcuin, conseiller de Charlemagne, est l’auteur d’un Livre des Vertus et des Vices écrit entre 801 et 804 d’inspiration cicéronienne destiné à aider le comte des marches de Bretagne à gérer ses émotions.

L’étymologie du mot « émotion » est analysée par Claude Thomasset et Georges Vigarello. L’ancrage matériel vient aux XIIIe et XIVe siècles des termes « esmouvement » et « esmouvoir », avec passage vers l’acte d’ « esmouvoir le cœur » dès le XIIIe siècle. L’expression « être ému » s’impose au XIVe siècle. Piroska Nagy voit dans le Moyen Âge un âge de raison. L’auteur s’oppose à la vision téléologique d’un Moyen Âge impulsif héritée de Johan Huizinga et de Norbert Elias, les émotions étant désignées au XIe siècle par affectus ou affectio, parmi d’autres termes. Les sources médiévales révèlent un processus de transformation affective et culturelle appelé « émotion performée ». Claude Thomasset analyse les références aux émotions dans les chansons de gestes à travers le Cycle de Guillaume d’Orange, puis dans le vocabulaire médical chez Guillaume de Conches et Bernard de Gordon.

Damien Boquet aborde les passions du salut dans l’Occident médiéval. Pour l’auteur, le monachisme a joué le rôle d’un laboratoire d’émotions aux XIe et XIIe siècles, période qu’il qualifie de « tournant affectif » du christianisme. Dès lors, la valeur de l’amour divin irrigue la spiritualité monastique, fondée sur l’affectivité, et le monastère devient une communauté affective, dessinant des réseaux de solidarités. La capacité à être ému, affectus ou affectio, devient une faculté de l’âme, élément central d’une anthropologie chrétienne des émotions. François d’Assise incarne une nouvelle forme de perfection chrétienne faite d’ascèse et de gaieté spirituelle démontrant que l’émotivité est naturelle. La féminisation de ce christianisme émotif est notable dès les débuts du XIIIe siècle. Les saintes femmes sont obsédées par l’angoisse de la confession, devenue obligatoire en 1215. Les écrits mystiques rédigés par des femmes révèlent l’importance de l’amour devenu principe ontologique vers lequel l’âme tend. L’Eglise se tourne donc vers les laïcs dans le but de constituer une communauté affective du salut. Pour éduquer les émotions des fidèles, les clercs se dotent de manuels de confession et de prédication, ou d’exempla. La période est marquée par une pastorale de la peur, mais surtout de la honte. De nombreux prédicateurs deviennent maîtres dans l’art de manier les émotions en chaire par la mise en scène de la parole, suscitant les larmes ou le rire. Cette émotion partagée nourrit le sentiment d’appartenir au « peuple chrétien ». La ferveur populaire s’exprime à travers le succès des prédicateurs appelant à la croisade, ou lors de crises majeures, donnant naissance au mouvement des flagellants au XIVe siècle, et se transformant en fureur populaire lors des violences antisémites notamment.

Didier Lett analyse la famille et la parenté en tant que « communautés émotionnelles » en soulignant les difficultés que posent les modifications dans l’expression des émotions, la dépendance à l’égard des sources et la dimension relationnelle de l’émotion individuelle. L’image de familles sans affect et d’individus aux comportements instinctifs est aujourd’hui totalement abandonnée. Les modèles émotionnels de la famille chrétienne médiévale sont à chercher dans l’Ancien Testament et surtout dans les représentations de la Sainte Famille, du « baiser fécondant » des parents de Marie ou du massacre des Innocents. Le lien émotionnel est renforcé par la parenté hagiographique, le culte des saints, et par la parenté spirituelle, le lien d’amour au sein de la famille. Ainsi la familiarisation produit la famille, notamment par l’usage des termes d’adresse utilisés entre les membres de la famille. C’est dans ce cadre que l’on apprend à maîtriser le code des émotions à partir de l’âge de raison. L’honneur joue le rôle de matrice des émotions familiales par l’engagement collectif de réparation de l’affront subi. Les sources suggèrent des sentiments profonds unissant le mari et l’épouse. La naissance est un moment d’intense émotion et les liens unissant parents et enfants ne sont plus à démontrer. Les sources révèlent aussi des liens affectifs entre frères et sœurs. La mort si présente reste cependant un trauma.

Laurent Smagghe aborde les émotions politiques dans les cours princières aux XIVe et XVe siècles, l’émotion participant à la grammaire de signes, gestes et comportements propres à légitimer le pouvoir. Le corps d’émotion du prince doit présenter des prédispositions physiques, avec une complexion « chaude et sanguine », privilégiant l’aspect du visage et le cœur, « lieux » de l’émotion. La colère du prince est l’expression de sa justice et de son amour pour le peuple. Les femmes de haut rang ont une fonction de médiatrices et de modératrices. Mais le prince pleure rarement, les larmes étant un outil de la rhétorique princière qui permet au prince d’actualiser le lien contractuel l’unissant au peuple, dans le but de confirmer ou restaurer l’ordre social.

Âge moderne

La troisième partie de l’ouvrage est consacrée à la période moderne, l’âge de « l’honnête homme » qui voit l’apparition du terme « émotion » au XVIe siècle. Georges Vigarello analyse l’émergence du mot « émotion ». Il s’agit dans un premier temps de « l’esmotion du corps ». Les textes du XVIIe siècle distinguent le désordre « extérieur » et le désordre « intérieur », permettant l’apparition de nouvelles expressions centrées sur l’âme ou l’esprit. Lawrence Kritzman décrit la rhétorique affective de Montaigne. Reconnaissant l’impossibilité d’échapper aux passions, Montaigne tente de leur donner une place dans le champ affectif. Il envisage la mort avec sérénité. L’amitié qui lie Montaigne à La Boétie est fusionnelle. Montaigne souligne l’ambigüité de l’imagination et son rapport avec les pulsions sexuelles, dans un discours sécularisé et moderne.

Georges Vigarello aborde ensuite la mécanique classique des humeurs, à travers la variété des « passions » définies par des repères matériels, soumises à des combinaisons savantes dans le cadre d’une mécanique précisée au XVIIe siècle, sans qu’une distinction soit établie entre « émotions » et « passions » avant le XVIIIe siècle. Alain Montandon décrit l’invention d’une autosurveillance intime au XVIe siècle, dans la lignée des travaux de Norbert Elias et de Johan Huizinga, mais en révélant un mouvement débuté au Moyen Âge et diffusé par Erasme et Castiglione. L’autocontrainte renforcée résulte d’une « curialisation », extension des pratiques de la société de cour à une large partie de la société, dont un levier est le ridicule de celui qui ne connait pas les pratiques sociales. La danse contribue à cette maîtrise de soi. L’interdiction du duel est un autre exemple de cette « curialisation ». Le théâtre classique canalise l’émotion, contribuant chez Racine à un « effet de sourdine » dans l’expression des sentiments (Spitzer).

Sophie Houdard aborde les émotions dans l’expérience mystique. L’exercice spirituel exprime une tension entre intérieur et extérieur, le sujet décidant de s’unir affectivement à Dieu en répondant à la sollicitation de l’Esprit. Les mystiques puisent dans la littérature des méthodes et des pratiques, par un itinéraire d’union avec Dieu décrit par Thérèse d’Avila et conduisant à l’extase. Mais dès le XVIIe siècle l’émotion mystique est dénoncée comme suspecte. Christian Jouhaud analyse les relations entre effusions collectives et politique. Les chroniqueurs et les moralistes recommandent de traiter le peuple comme un ensemble d’enfants ou de malades. Les révoltes urbaines s’achèvent par un cérémonial de soumission chargé d’émotion. L’émotion publique clarifie les statuts sociaux et supplante le rayonnement de l’autorité royale. Hervé Drévillon décrit l’évolution de l’honneur à l’époque moderne. Montesquieu en fait le principe du gouvernement monarchique, la société d’ordres classant les individus en fonction du degré d’honneur attaché à leur statut. Le sens de l’honneur pouvait conduire au duel, interdit par les édits de 1602 et 1679, ou à l’affrontement entre communautés. Mais l’exaltation du sentiment de l’honneur accompagna le développement de l’individualisme. Ainsi, l’honneur conduisait à légitimer une forme d’autorité souverainement indépendante.

Maurice Daumas explore l’amitié et l’amour à l’époque moderne. L’amitié était un lien sacré à caractère égalitaire qui se déclare, se demande, s’offre, y compris dans l’amitié conjugale, fraternelle, paternelle. L’amitié se présente donc comme une parenté fictive combinant les avantages de la famille et de l’alliance. Les réseaux d’amitié entretiennent la misogynie. L’amour est dévalorisé par la complicité avec l’autre sexe et par les ravages de la passion amoureuse. Mais au cours du XVIIe siècle des changements se produisent dans le langage affectif, avec l’avènement du mot « tendresse » au sens actuel du terme, vers 1630-50, et l’essor de la galanterie. La seconde moitié du XVIIe siècle voit naitre un nouveau modèle conjugal reposant sur l’affection et la fidélité mutuelles, dans un contexte de resacralisation postridentin, entrainant un déclassement de l’amitié.

Yves Hersant analyse la mélancolie, mot polysémique qui désignait au XVIe siècle une humeur, une maladie, un tempérament, objets de nombreux discours ou représentations. La bile noire décrite par Hippocrate engendre l’acedia, tristesse et désespoir nés du péché originel, la mélancolie étant associée à Saturne dans la tradition chrétienne médiévale. La culture humaniste et renaissante réhabilite le tempérament mélancolique par le sentiment de solitude et l’étude qui permet de s’élever, intellectuellement ou dans le domaine politique. L’ambivalence de la mélancolie transparait dans l’opposition entre la gravure de Dürer, Melencolia I, et le tableau de Cranach, Mélancolie. Les progrès de la connaissance médicale effacent progressivement la mélancolie au cours du XVIIe siècle.

Georges Vigarello explore le domaine de la loi, comme révélateur d’une histoire des émotions à l’époque moderne. Les violences sexuelles bénéficient d’une relative tolérance des juges dans une période de banalisation de la brutalité comme l’a montré Norbert Elias. Le pouvoir des tuteurs et l’acte de séduction font l’objet d’une prise de conscience tardive. Les recueils d’arrêts du XVIIe siècle qualifient de « rapt » les actes de séduction, mais la condition sociale du coupable est déterminante dans la déterminante de la peine encourue. Il en est de même pour les cas de viol. Un changement s’opère au milieu du XVIIIe siècle, mais sans prise en compte de la souffrance ressentie par la victime féminine sur laquelle repose toujours le soupçon de mensonge.

Christian Biet analyse les émotions ressenties au théâtre, un lieu dans lequel les spectateurs étaient majoritairement debout, dans l’obscurité, s’interpelant souvent ou se déplaçant en désordre. De ce fait, la représentation était une performance d’acteurs, avant d’être un jeu exprimant les émotions des personnages et visant à la sidération des spectateurs par la mise en scène d’actes violents que l’on trouve dans les tragédies du début XVIIe siècle comme dans Le More cruel de 1610, suscitant chez le spectateur un « affect intellectif » capable d’entraîner des émotions mais aussi des réflexions. Après 1640 apparaît une série d’énoncés discursifs visant à commenter les émotions pour mieux les encadrer, suscitant l’admiration chez Corneille, ou une édulcoration des passions humaines chez d’autres comme Racine à travers le personnage de Phèdre. Gilles Cantagrel analyse l’émotion musicale à l’âge baroque. Autour de 1600 naît une nouvelle forme d’expression musicale autour de Monteverdi, le musicien composant un « discours musical » propre à susciter l’émotion, faisant du XVIIe siècle le siècle de l’émotion. Par le choix des instruments, cors, cordes, et par le chant, soprano, alto, ténor, basse, naît un nouveau langage musical exprimant la variété des émotions. Charpentier, Purcell, Buxtehude émeuvent à travers le chant du soliste. Opéra et ballet touchent un large public. La musique baroque sert la religiosité et le sens du sacré, Bach ouvrant plusieurs cantates par un lamento émouvant. La musique instrumentale y contribue par le choix d’instruments comme l’orgue. La musique est devenue le « langage du sentiment » (Carl Philipp Emanuel Bach).

Martial Guédron aborde l’expression des émotions dans l’art à travers les réflexions de l’Académie royale de peinture et sculpture. Un art éloquent se met en place à l’âge classique, inspiré du Traité de la peinture de Léonard de Vinci. La peinture se doit d’utiliser le langage expressif du corps humain tout en tenant compte des modes, selon Nicolas Poussin. L’invention de l’expression conduit à une codification des visages, Le Brun misant sur la géométrie pour souligner les passions des personnages. Les peintres doivent s’inspirer de la variété et des nuances d’expressions qu’ils rencontrent dans leur environnement. Colin Jones achève ce parcours en évoquant le sourire, forme diminutive en latin du verbe ridere. Né au XIIIe siècle selon J. Le Goff, le sourire de la Joconde traduit un flou énigmatique chez Léonard de Vinci. Mais le sourire de la Renaissance reste subordonné au rire, auquel il est préférable par bienséance, par opposition au rire rabelaisien devenu trop populaire au XVIe siècle. Il faut attendre les années 1740 pour que changent les codes d’expression du visage. Elisabeth Louise Vigée Le Brun présenta au salon du Louvre en 1787 un autoportrait offrant un sourire séducteur révélant ses dents blanches : le sourire contemporain était né.

Ainsi, l’Histoire des Emotions propose dans ce premier volume, richement illustré, un parcours diachronique suggérant une évolution dans l’expression des émotions qui constitue une première synthèse utile de travaux pionniers hors des domaines de l’historiographie classique. Seul regret, les contributions sont centrées sur l’Europe occidentale, et particulièrement la France, et l’on aimerait pouvoir confronter les synthèses présentées ici à des travaux extérieurs. Mais il s’agit bien d’une synthèse portant sur un domaine innovant et pionnier…