« Mourir pour sa patrie c’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie… Que vive le Viêt Nam ! »
Derniers mots de Nguyễn Thái Học[1], condamné à mort puis guillotiné le 17 juin 1930.
« Depuis le lancement de sa politique d’ouverture économique (le Đổi mới en 1986), le Viêt Nam s’est profondément transformé et n’a plus grand-chose à voir avec les clichés formés autour du mythe de l’Indochine coloniale qui continuent de lui coller à la peau en France. Après une brève tentative de retour dans les années 1990, l’influence de la France a fortement diminué dans ce pays. Pourtant le Viêt Nam continue d’attirer des candidats fascinés par l’émergence économique de cette région d’Asie… et par le romantisme trompeur des clichés indochinois. Très ancré dans sa région depuis vingt ans, émancipé de ses alliés et ennemis d’hier (la France, la Russie ou les États-Unis), dépendant de ses grands voisins et perméable aux idéologies occidentales, le Viêt Nam poursuit sa recherche de l’équilibre entre la Chine et l’Occident pour mieux préserver ses intérêts nationaux. Cette histoire du Viêt Nam, écrite à plusieurs mains, renouvelle profondément notre regard du pays. Cette riche synthèse – qui mêle l’étude historique, politique, économique à celles des sociétés et des cultures et s’appuie sur des sources vietnamiennes –, nous fait redécouvrir une puissance émergente, une nation dynamique au centre des enjeux stratégiques contemporains en Asie, tout en insistant sur la nouvelle identité asiatique d’un pays que l’on a longtemps cru si bien connaître ».[2]
Les éditions de la Sorbonne nous offrent ici la possibilité de découvrir un riche ouvrage de presque 300 pages sur l’histoire contemporaine du Viêt-Nam sous la direction de Benoît de Tréglodé[3]. Ce dernier, grand spécialiste de ce pays, tient ici à revenir sur son histoire de 1858 à nos jours, en partageant la plume avec une quinzaine de chercheurs qui en ont fait leurs terrains de recherche doctorale et venant d’horizons géographiques variés. L’ouvrage se veut à la pointe de l’historiographie sur le sujet afin de dépasser : les « clichés généralement associés au Viêt Nam » (p. 11), les « fantasmes d’un Viêt Nam postcolonial, francophile et francophone, [qui] perdure dans la tête de nos élites, et cela en grande partie parce qu’il rassure » (p. 12). Benoît de Tréglodé note bien les difficultés de sortir des stéréotypes (post)coloniaux et/ou partisans qui ont longtemps eu le vent en poupe pour écrire l’histoire du Viêt Nam et des « catégories figées » (p. 18). Le parti pris de cet ouvrage, est de livrer une « nouvelle histoire du Viêt Nam » (p. 20), dans une approche transnationale et selon une grille d’analyse relevant de trois grands domaines principaux : écrire « une histoire asiatique/vietnamienne du Viêt Nam » (p. 21) s’appuyant autant que possible sur des sources vernaculaires extérieures à toute influence étrangère ; « poser des jalons d’une histoire à la fois globale du Viêt Nam qui prenne en compte la diversité de ses acteurs […] sans négliger la dimension transnationale de ses réseaux politiques […] et les contraintes géopolitiques propres à chaque époque et pays » (p. 21) ; et enfin « proposer une lecture transdisciplinaire qui tienne compte des dernières avancées historiographiques tout en restant empirique et en prise avec la réalité quotidienne du pays » (p. 21-22). Cela a été possible notamment grâce à de l’ouverture de nouvelles sources en vietnamien, chinois, russe et des fonds d’archives issus de plusieurs pays de l’an bloc socialiste (Allemagne de l’Est, Hongrie et Pologne notamment). Organisé en trois parties (Empires, guerres et États – Mutations politiques et économiques – Dynamiques sociales), cet ouvrage nous livre une synthèse globale du Viêt Nam sur un temps long, en abordant des thématiques variées et des enjeux des plus actuels.
La première partie est chronologique. Elle présente le Viêt Nam de 1858 à nos jours en trois temps. La contribution de Marie de Rugy présente le temps de la colonisation du pays et de l’Empire (1858-1954). La conquête du Royaume d’Annam par la France ne correspond pas à un plan politique ou un réel projet défini par la métropole. Cette conquête ne s’est pas déroulée de manière linéaire et uniforme : « La construction politique de l’Indochine française est le résultat de plusieurs décennies d’initiatives individuelles et répond à des motivations diverses [religieuses avant tout, mais aussi stratégiques, commerciales et politiques dans un contexte de concurrence coloniale en Asie], des plus nobles aux plus intéressées »[4]. La mise en place d’une société coloniale complexe, hiérarchisée n’a pas été aisée, entre résistances, accommodements et acculturations. Les tensions qui la traversent (et qui culminent après la Seconde Guerre mondiale) aboutissent à une guerre d’indépendance sanglante. Pierre Journaud analyse les conflits qui traversent le pays au cours de la Guerre froide. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle (1954-1991), le Viêt Nam « n’aura guère connu la paix […]. De la guerre froide, il fut […] un acteur engagé en même temps qu’une victime expiatoire »[5]. Bien que la République socialiste du Viêt Nam (RSVN) soit proclamée le 2 juillet 1976, les tensions sont toujours vives et les cicatrices profondes. De plus, l’imposition du modèle économique socialiste du Nord au Sud est un échec et le retour à la paix fut long. Le 23 octobre 1991, l’accord de Paris ne put mettre un terme définitif à la guérilla des Khmers rouges mais il entérine toutefois la sortie du pays d’un très long cycle de guerre et permet au Viêt Nam « d’ouvrir une nouvelle page de son histoire [… et de renouer] enfin avec son destin asiatique » (p. 69). François Guillemot analyse ensuite le redéploiement stratégique de la RSVN depuis les années 1990 et son nouveau double ancrage régional dans un contexte asiatique de forte croissance économique et international. Le pays est aujourd’hui au cœur d’ « enjeux géopolitiques cruciaux qui passent par la consolidation d’une forme de leadership en Asie du Sud-Est pour jouer un rôle pacificateur dans la région »[6].
La seconde partie de l’ouvrage est composé de quatre chapitres. Benoît de Tréglodé s’intéresse au fonctionnement de l’État-Parti vietnamien qui a connu après la chute des communismes européens et des bouleversements politiques, économiques et culturels post-guerre froide, une période de transformations et de modernisation s’inscrivant dans la durée se dirigeant probablement selon l’auteur, vers le modèle de « l’État (néo)patrimonial à l’asiatique » (p. 113). Jean-Philippe Eglinger analyse les mutations de l’économie et retrace les principales étapes de l’intégration accélérée de la RSVN à l’économie mondiale et les politiques mises en place par cette dernière pour accompagner son développement. Christophe Gironde s’intéresse lui au monde rural et aux transformations et développement sans précédent dans les campagnes vietnamiennes depuis le milieu des années 1980 qui font face aujourd’hui aux enjeux agricoles globaux (produire mieux, de façon durable…). Marie Gibert-Flutre conclue cette partie en se penchant sur la transition urbaine et les processus de construction métropolitaine du pays : « la croissance urbaine et les profondes mutations économiques sociales et environnementales qui l’accompagnent constituent des éléments essentiels de compréhension du Viêt Nam contemporain » (p. 162). Les villes sont considérées aujourd’hui par les autorités du pays comme des leviers principaux de l’insertion du pays dans les flux concurrentiels de la mondialisation.
La troisième et dernière partie de l’ouvrage concerne les dynamiques sociales et contemporaines du pays. Syvie Fanchette et Nguyen Thi Thieng s’intéressent d’abord à la population du pays et aux inégalités. Ils montrent les profondes mutations structurelles et la répartition très inégale de celle-ci. Emmanuel Pannier observe ensuite les rapports sociaux dans le pays et décrit la façon dont les relations personnelles (quan he[7] : la relation, le réseau) se manifestent et leurs rôles et la place qu’elles occupent dans la société. Paul Sorrentino présente les développements de la question religieuse au Viêt Nam et de la sécularisation. Peter Bille Larsen analyse ensuite la question de l’environnement dans le pays. La prise en compte des enjeux écologiques par les acteurs politiques est récente et souvent en lien avec les pratiques touristiques qui se développent en RSVN. Pour autant, le pays, dont la croissance économique est forte, connaît un certain revers de la médaille et les « dégradations de l’environnement sont désormais une réalité » (p. 254). Les défis écologiques sont importants et une certaine frange de la population (notamment une partie de la classe urbaine moyenne) tente de s’en saisir, « faute de s’approprier pleinement le débat politique » (p. 254). Dans le dernier chapitre de cet ouvrage, Candice Tran Dai s’intéresse aux questions liées à l’émergence d’une société 2.0 vietnamienne. Celle-ci est « dynamique, active, critique et témoigne d’un réel engagement citoyen, qui se traduit par une participation accrue au débat public et aux questions d’intérêt public » (p. 271). La Toile vietnamienne apparaît comme un espace d’une relative liberté malgré un blocage officiel et l’internet au Viêt Nam fait aujourd’hui « partie intégrante de l’économie, de la société et de la culture vietnamienne » (p. 272).
En définitive, ce livre est vraiment très intéressant. Il livre une synthèse éclairante sur l’histoire du Viêt Nam dans un style plaisant, avec une bibliographie abondante, des cartes, une chronologie… Il intéressera tout particulièrement les enseignant.e.s de collège et de lycée souhaitant se tenir informés de l’historiographie la plus récente et soucieux de tenir à jour leurs cours sur la colonisation (4e, Première) et la décolonisation (3e, Terminale) mais, également, le lecteur ou la lectrice désireux d’en apprendre davantage sur ce pays qui a partagé avec la France près d’un siècle d’histoire.
[1] Révolutionnaire et leadeur nationaliste vietnamien capturé puis exécuté par les autorités coloniales françaises après l’échec de la mutinerie de Yên Bái (Tonkin). Il s’agit d’un soulèvement général organisé par le Việt Nam Quốc Dân Đảng (VNQDĐ, le Parti nationaliste vietnamien fondé par Thái Học 3 ans plus tôt), qui se déroula dans la nuit du 9 au 10 février 1930, principalement à Yên Bái, capitale de la province du même nom. La force de soulèvement était composée d’étudiants, de civils et de soldats vietnamiens de l’armée coloniale française en garnison dans différentes provinces du Nord Viêt Nam. Des officiers et sous-officiers français sont assassinés et la base militaire est prise par les insurgés. L’écrasement du soulèvement se solde par des arrestations massives et des condamnations à mort (Marie de Rugy in Benoît de Tréglodé [dir.], Histoire du Viêt Nam de la colonisation à nos jours, Éditions de la Sorbonne, 2018, p. 41).
[2] Présentation de l’éditeur.
[3] Benoît de Tréglodé est directeur de recherche à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Membre statutaire du Centre Asie du Sud-Est (CNRS/EHESS), chargé d’enseignement à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, il a été directeur de l’Irasec (Institut de recherche sur l’Asie du Sud- Est contemporaine) à Bangkok de 2008 à 2012. Auteur de plusieurs ouvrages sur le Viêt Nam, dont Heroes and Revolution in Vietnam (NUS Press-University of Hawaii Press, 2012), il a également dirigé le numéro de la revue Hérodote publié en 2015, Les enjeux géopolitiques du Viêt Nam.
[4] Benoît de Tréglodé [dir.], Histoire du Viêt Nam de la colonisation à nos jours, Éditions de la Sorbonne, 2018, p. 45.
[5] Ibid., p. 49.
[6] Ibid., p. 89.
[7] Il peut se définir comme : « l’ensemble des pratiques visant à établir et entretenir des relations personnelles pour elles-mêmes et pour les ressources auxquelles elles permettent d’accéder au moyen d’obligations » (p. 200).