Alexandre BOZA
A priori cet ouvrage a tout du classique : la dixième édition d’un manuel écrit par un historien de renom, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université Paris 10-Nanterre, dans une collection solide et sérieuse. L’ouvrage trouve sa place à côté de l’Histoire de la société française depuis 1945 de Dominique Borne, de l’Histoire de l’économie française depuis 1945 de Jean-François Eck et de l’Histoire culturelle de la France de Pascale Goetschel et Emmanuel Loyer avec lesquels il forme un tout cohérent et une très solide synthèse sur la France de la deuxième moitié du vingtième siècle.

Une remarquable synthèse de la vie politique depuis 1945

Jean-Jacques Becker apporte des connaissances solides et précises sur nombre d’épisodes de la vie politique française contemporaine, et les grands évènements sont restitués avec un art consommé de la synthèse qui en fait un outil fort commode pour l’étudiant qui découvre cette histoire comme pour l’enseignant qui a besoin de sa rafraichir la mémoire. L’auteur insiste fort opportunément sur les questions saillantes, donnant lieu à des propos lumineux sur l’état du communisme français à la Libération (p. 12), la situation en 1947 (p. 51), « l’enterrement de la CED » (p. 74) ou la crise du 13 mai 1958 qui accouche de la Ve République (p. 88). On y comprend même assez bien le système des apparentements mis en place pour contrer gaullistes et communistes aux élections législatives de 1951 ! Plus sérieusement, Jean-Jacques Becker sait proposer un axe de lecture des moments de tension, poser les enjeux et rivalités politiques. Il réussit donc à proposer le travail de synthèse qui fait souvent cruellement défaut aux ouvrages sur une période pour laquelle les historiens n’ont pas toujours le recul nécessaire pour faire sereinement leur travail.
La composition de l’ouvrage lui-même témoigne d’un grand clacissisme et c’est la simplicité du découpage qui fait le succès de l’ouvrage : un état des lieux à la Libération, la naissance et la pratique politique sous la IVe République, la fondation de la Ve République et sa mise en oeuvre par de Gaulle, puis par ses successeurs jusqu’en 2009. Le texte est augmenté d’encarts de bonne qualité sur le poids électoral du PCF et du MRP en 1945, les systèmes électoraux – même s’ils ne sont pas expliqués dans les grandes orientations politiques qu’ils posent –, les causes de la chute de la IVe République (p. 88) qui font toute la valeur de ce manuel.

Une approche historiographique datée

Toutefois, une fois posée l’utilité de l’ouvrage, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur le sens historiographique et la pratique éditoriale que révèlent éditions augmentées et rééditions. D’abord sur la maquette elle-même. Elle se trouve aérée et la pagination augmentée ; ainsi les cinq premiers chapitres qui déroulent l’histoire politique jusqu’en 1969 font 154 pages au lieu des 130 de l’édition de 1992. On se prend à croire que le texte a été remanié pour tenir compte des avancées de la recherche : il n’en est rien. On est essentiellement en présence de cosmétique sur la première moitié de l’ouvrage : l’ouvrage est un classique, il est remaquetté pour le rester. La chronique assassine de Joelle Drogland sur le Dictionnaire historique des fascismes et du nazisme (http://clio-cr.clionautes.org/spip.php?article3240) l’avait cruellement mis en lumière. On en est heureusement loin ici. Mais cette facilité mérite d’être soulignée.
Ensuite, et sans y voir un défaut, l’ouvrage propose une histoire foncièrement descriptive. Sa première publication (1988) correspond à un moment de renouveau pour l’histoire politique contemporaine qui tente de proposer de nouvelles lignes impulsées par la proximité avec la science politique. S’affirme alors une histoire sociale du politique qui pose que le politique ne se limite pas à la politique (ce que l’on savait depuis les travaux sur la contestation dans les années 1970 en réalité). Par exemple, les clubs nous sont ici préséntés comme des laboratoires d’idées (p. 135) mais on n’accède pas à la façon dont ils vont irriguer le débat politique de la fin des années 1960. Ils sont ici dans les faits surtout des viviers de recrutement de l’élite politique (ce qu’ils sont bien sûr également). Les partis politiques sont passés en revue, mais il n’est nulle part expliqué même succintement à quoi ils servent, comment ils fonctionnent et pourquoi ils sont un maillon important de la représentation politique. L’analyse de mai 68 (p. 146-147) peut sembler datée (la référence est l’article de Philippe Bénéton et Jean Touchard paru dans la Revue Française de Science Politique de juin 1970), mais les principaux arguments d’interprétation posés demeurent valides, même s’ils ont fait l’objet d’un réaménagement par des travaux récents très stimulants, par exemple celui de Kristin Ross (Mai 68 et ses vies ultérieures, Bruxelles, Complexe, 2005 et Paris, Agone, 2010).

L’histoire politique que l’on trouve ici est surtout celle de la continuité électorale. Or elle induit une grille de lecture où la stratégie l’emporte sur la compréhension des débats structurant le vie politique (problèmes de la représentation politique renforcés avec les mécanismes du quinquennat, de la construction européenne). La question des échéances est évidemment centrale, mais elle ne peut pas être déconnectée du temps plus long de la construction des enjeux politiques et des représentations. Le plan de l’ouvrage témoigne de cette orientation par son découpage chronologique dont le dernier chapitre fait problème. Pour résumer, la IVe République s’effondre d’avoir choisi la démocratie (incarnée par le parlement) au détriment de la mise en scène de la décision qui fait le souverain ; elle se révèle impuissante à faire face avec efficacité et/ou pragmatisme aux enjeux coloniaux. De gaulle inverse la perspective en présidentialisant le nouveau régime ; tout cela est connu. Le dernier chapitre pose la question de la succession à de Gaulle, par un gaulliste d’abord (Pompidou et le « changement dans la continuité ») par un non gaulliste soutenu (un temps) par les gaullistes (Valery Giscard d’Estaing), puis un opposant à de Gaulle (François Mitterrand), et puis ? L’ouvrage entre dans une continuation du gouvernement sans positionner réellement les présidents par rapport au régime, on entre dans une chronique de la vie politique dont on a du mal à dégager la colonne vertébrale, surtout à partir des années 1990. Les recompositions actuelles du paysages politiques tirent leur origine dans des désafiliations et un rapport à la politique qui se modifie mais dont l’ouvrage ne cherche pas vraiment à rendre compte. On se heurte alors à une faiblesse qui avait paradoxalement fait la force du manuel : le récit est rigoureux et brillant mais prend le pas sur la réflexion.
Pourtant, de la réflexion et de la mise en perpective, il pourrait y en avoir. En effet, la recherche en histoire politique s’est beaucoup étoffée, se renouvelant dans une relation féconde avec la science politique dans les années 1990. Jean-Jacques Becker lui-même y a participé en dirigeant avec Gilles Candar les deux volumes de l’Histoire des gauches en France, parue à la Découverte en 2004. Cette approche plus analytique mériterait d’être au moins esquissée afin de poser les questions et les enjeux, elle est ici esquivée. La bibliographie ne lui rend pas justice, ignorant au moins deux titres devenus incontournables dans les approches générales des questions de politique française : L’Histoire politique de la France dirigée par Serge Berstein dont le volume 4, La République recommencée porte en partie sur cette période postérieure à 1945 en adoptant un point de vue analytique très complémentaire du présent ouvrage. Jean-Jacques Becker cite le classique de René Rémond Les droites en France, mais en ignore ce puissant aggiornamiento produit depuis. En effet, Les droites en France en trois volumes dirigés par Jean-François Sirinelli chez Gallimard, sont le pendant du travail dirigé par Jean-Jacques Becker et Gilles Candar et dépassent le point de vue chronologique pour multiplier les angles d’approches et poser une identité politique à travers les combats menés et les croyances défendues. Pierre Rosanvallon n’est pas davantage cité – même s’il faut admettre que dans ce cas on sort de l’introduction à l’histoire politique.
L’idée n’est pas de reprocher à cet ouvrage de ne pas reproduire le travail historiographique dirigé par Michelle Zancharini et Christian Delacroix dans l’Histoire de France éditée par Belin dont le volume La France du temps présent 1945-2005 est paru récemment, mais de constater que la réflexion épistémologique n’est pas un « supplément d’âme », mais une question centrale dans la production historique, notamment quand il est question d’une histoire immédiate ou d’une histoire du temps présent destinée à des étudiants.