Thibaut Besozzi est docteur en sociologie et chercheur associé au Laboratoire lorrain de sciences sociales (2L2S : Université de Lorraine) et au Centre d’études et de recherches sur les emplois et les professionnalisations (CEREP : Université de Reims Champagne Ardenne). Ses recherches ethnographiques portent sur l’espace urbain, la marginalité urbaine et le travail social.

Cet ouvrage, dans la collection Idées reçues, tente de cerner la sociologie des SDF en tordant le cou à des poncifs qui circulent dans la société, selon un double ancrage, la recherche et des enquêtes de terrain.

Propre à la langue française, le terme SDF apparaît en France en 1990. L’expression désigne un ensemble de personnes pauvres qui ne disposent pas d’un logement autonome. Historiquement identifiés comme les mendiants ou les vagabonds au Moyen-Age, les autorités jusqu’en 1994, punissent « les mauvais pauvres » pour mendicité et vagabondage, tandis que s’installent des aides gouvernementales et « charitables » associatives.

Combien sont-ils ? Qui sont-ils ?

« Il y a de plus en plus de SDF »

Il faudrait savoir qui on compte : de manière générale, on parle de personnes privées de domicile et qui dorment dans un lieu non prévu pour l’habitation (rue, jardin, gare…) ou prises en charge par un organisme fournissant un logement gratuit ou à faible participation, sans mesurer ceux qui dorment chez autrui. En reconnaissant les limites, les rapports de l’INSEE indiquent 143 000 personnes dont 82 000 adultes, 30 100 enfants en 2012. Depuis 2001 où des chiffres ont été tentés, on estime qu’il y a une augmentation de 44% en 11 ans après pondération. Mais le nombre de sans abris nés en France recule alors que ceux nés à l’étranger sont deux fois plus nombreux. Les flux migratoires récents se télescopent avec la question des SDF, particulièrement en 2015-2016.

« Les SDF ne sont pas tous les mêmes. »

La catégorisation empêche d’examiner la diversité du groupe. Or il apparaît une extrême diversité des situations entre les sans-domiciles français (44 %) et les étrangers  (56 %), et parmi ces derniers entre les francophones (37 %) et les autres dont plus de la moitié est originaire d’Afrique. Une grande différence s’opère entre ceux qui disposent d’un hébergement créé par une association ou un organisme d’aide et ceux qui dorment dans un lieu non prévu pour l’habitation. On voit aussi une disparité des situations individuelles même s’il est vrai que 50 % d’entre eux sont sans diplôme et 78 % disposent moins de 900 euros par mois. 86 % des SDF ont connu des événements douloureux durant leur enfance dans leur environnement familial : perte d’un parent, alcool, drogue, violence… Par conséquent, on peut identifier plusieurs types de SDF qui relèvent de problématiques et de logiques de survie différentes sachant qu’une personne peut présenter plusieurs caractéristiques : les Jeunes en errance, les Zonards (mode de vie alternatif), les Routards, les Clochards (plus de la cinquantaine, abandon de soi, alcool), les Psy, les Stabilisés (hébergés mais en réinsertion), les Ponctuels.

« Les SDF dorment dehors et ils sont en errance »

On ne compte que 10 % de sans-abri au sens propre. 90 % sont hébergés avec l’aide d’une association ou d’un organisme (hébergement collectif où on ne peut rester la journée, hôtel social, CHRS, habitation chez un tiers, abris composites mais durables…). Il est courant d’entendre parler d’errance urbaine. Cette notion qui suggère une forme de mobilité spatiale aléatoire associant une déréliction mentale relative au désœuvrement ne correspond pas à la population étudiée. Au contraire, les déplacements correspondent aux stratégies de survie et d’objectifs conscientisés.

« Les SDF sont exclus, désocialisés »

Force est de constater que la désocialisation des personnes est toute relative. Le sociologue Robert Castel préfère l’idée englobante de précarisation (2009). La pauvreté et l’exclusion fonctionnent comme des repoussoirs et elles participent en creux à des logiques de fonctionnement social. L’exclusion est définie comme un détachement à quatre grandes dimensions du lien social : le travail, la citoyenneté, les pairs et la famille. En fait beaucoup sont affiliés à la CAF, la CMU et même un quart déclare travailler mais ils rencontrent des obstacles pour assurer le suivi de leurs dossiers. Beaucoup aussi ont des liens avec leur famille ou leurs amis, sachant que l’interconnaissance ou la socialisation interne est forte dans la rue liée à la survie. Il semble qu’il faudrait plutôt parler de marginalité ou de rapport différencié aux normes dominantes.

« Dans la rue, il y a de plus en plus de femmes »

Entre 2001 et 2012, on note une augmentation de 2 % de femmes. Elles représentent un tiers des SDF mais seul un petit nombre doit quitter le lieu d’hébergement le matin. Les femmes sont mieux prises en charge par les associations. Plus vulnérables, elles sont hébergées en priorité et bénéficient de centres exclusivement féminins. Vivants souvent avec les enfants, elles touchent des allocations qui permettent de ne pas se retrouver sans logement. Plus souvent associées à des figures victimaires, elles sont moins sujettes à soupçons et profitent de plus grandes largesses à la manche et de places dans les foyers. Il apparaît nettement qu’elles ont été victimes de violences dans leur enfance puis dans la vie conjugale. Par réflexe de protection, elles s’associent en couple ou à un groupe. Le genre constitue donc un facteur de vulnérabilité et de protection pour les femmes.

Comment on arrive à la rue ?

« Les SDF ont vécu une chute rapide et linéaire »

Tout n’est pas si simple. 43 % des SDF n’ont jamais occupé un logement personnel indépendant. Ils sortent souvent d’institutions de la protection de l’enfance, c’est dire que la reproduction sociale est déterminante, une situation existante depuis la naissance. L’expérience de la rue commence à l’adolescence et elle peut être vécue comme une « aventure ». On excepte là les migrants et demandeurs d’asile. Plus de la moitié des SDF qui déclarent avec eu un logement personnel précédemment, évoque un problème familial (séparation, divorce, violence, décès), un souci financier tel un licenciement. On perçoit une diversité de motifs qui peut être circulaire pour les Routards ou les Zonards. Les personnes interrogées utilisent souvent des stratégies de présentation de soi qui correspondent aux attentes sociales et réduisent la complexité de leur trajectoire. Leur environnement social et les conditions de vie peuvent s’effriter avant « le choc de la rue » passant de la précarité à la situation de sans-abri.

« C’est de leur faute s’ils sont dans la rue, certains l’ont même voulu »

Au nom de la liberté individuelle, la sociologie s’interroge sur le responsabilité de ceux qui deviennent SDF, ou sont-ils des victimes de conditions extérieures. Bien sûr, on doit mentionner les crises économiques depuis les années 70, l’augmentation des inégalités sociales et du nombre de pauvres, la pénurie de logements et l’augmentation des loyers associée à la spéculation immobilière, la déstabilisation du noyau familial et les divorces. Cependant, il apparaît que tous les individus ne sont pas également armés face au risque de se retrouver sans logement comme celui des addictions ou de la délinquance. Devenir SDF impose de se débrouiller en dépassant les limites de la loi dont il faut comprendre les ressorts. Ainsi, les gens de la rue sont prompts à revendiquer le choix de leur situation alors que le processus de marginalisation est plus complexe (fuite de chez soi…) mais affirmer le vouloir relève d’une quête de dignité.

« Ça peut arriver à tout le monde »

S’il est possible à tous de connaître un épisode de sans-abrisme en fonction des ruptures biographiques ou de difficultés psychiatriques, force est de constater que les catégories sociales défavorisées qui ont connu des événements traumatiques pendant l’enfance sont les plus exposées.

« Les SDF ont des problèmes psychiatriques ».

Certes ces problèmes favorisent les ruptures mais il est difficile de dénouer ce qui relève de la cause et de l’effet. La rue accentue les problèmes psychologiques.

Comment on vit dans la rue ?

« Les SDF sont drogués ou alcooliques »

Les pratiques différent en fonction des structures d’accueil des SDF. Les produits addictifs ont des fonctions sociales et psychologiques. Les hommes sont beaucoup plus concerrnés que les femmes. Il semble que moins d’une personne sur 10 soit touchée. Donc les consommations addictives seraient minoritaires mais les chiffres se basent sur du déclaratif et les pratiques sont sans doute minimiser surtout si elles sont illégales.

« Les SDF n’ont pas de ressources »

23 % des SDF travaillent (souvent des emplois à temps partiel,peu qualifiés et précaires), 3 % sont retraités, 2% sont étudiants, 4 % en invalidité. Par ailleurs, 40 % ne touchent aucune prestation sociale et 80 % ont des revenus inférieurs à 900 euros, et 30% vivent même avec moins de 300 euros par mois. Le fait d’avoir des enfants protège de cette extrême pauvreté. De façon plus surprenante, 5 % indiquent qu’ils touchent plus de 1500 euros. Il faut savoir que toutes les personnes qui font la manche ne sont pas des SDF. Certains lieux paient bien et peuvent rapporter « 5 euros de l’heure ». Certains estiment qu’ils font ainsi un travail car ils ont des horaires. Il existe aussi la délinquance de survie… Si les SDF sont tous pauvres, ils ne sont pas sans ressource.

« Les SDF sont en mauvaise santé et meurent dans la rue »

Un vieillissement précoce s’établit en situation de rue dû aux conditions de survie mais 86 % des sans-domicile ont une couverture sociale, la CMU ou l’AME (aide d’État). Si certains se négligent, d’autres apportent un grande importance aux soins du corps dans le cadre de l’estime de soi. Cependant l’espérance de vie des SDF avoisine les 50 ans. On ne meurt pas plus en hiver qu’en été car l’assistance et les ressources disponibles sont plus importantes en fin d’année.

« Les SDF sont violents et délinquants »

On a tendance à surestimer la violence et la délinquance des SDF. Une majorité d’entre eux se tiennent à l’écart des groupes perçus comme dangereux et immoraux. L’hostilité de la société confère un contexte violent comprenant des systèmes anti-SDF comme les bancs inclinés, les ornements empêchant de s’asseoir sur des murets. Les pratiques illicites, la quête de respect, la nécessité de faire sa place, l’honneur font de la violence un des moyens d’exister au sein de ce monde social.

Comment sortir de la rue ?

« C’est difficile de les sortir de la rue »

Il convient de distinguer la réinsertion qui s’appuie sur une forte acceptation et la stabilisation qui elle correspond à une réduction des facteurs de précarité sans sortir du système d’assistance. Il faut faire la différence entre la possibilité de s’en sortir, la capacité d’en sortir et la volonté de s’en sortir. Ajoutons « le parcours du combattant » qui consiste à faire des démarches pour accéder à un logement ordinaire. Ce n’est facile pour personne de sortir de la rue. Elle dépend de la volonté d’accepter les normes imposées par la société.

« On ne fait rien pour les SDF »

L’État français développe des politiques sociales et des programmes d’intervention ciblés tout en finançant des associations compétentes à différentes échelles comme le SAMU social. S’y ajoutent de nombreuses petites associations caritatives locales. La « question SDF » est loin d’être ignorée par la collectivité qui propose des nébuleuses de solutions. Certains dispositifs restent à adapter pour des profils rebelles.

« On refuse d’héberger certains SDF »

Les places d’hébergement d’urgence sont disponibles pour deux semaines renouvelables, ce qui entraîne des engagements et un contrôle social dit en escalier. Certaines personnes refusent cette mise à l’épreuve. L’action sociale s’est récemment ouverte à une nouvelle manière d’intervenir. Le dispositif « Un chez-soi d’abord » est expérimenté de 2011 à 2016. Il cible les SDF présentant des troubles psychiatriques. Sa réussite invite à généraliser cette pratique qui serait une première étape à la réinsertion et non une finalité. Le logement devient un moyen pour assurer une prise en charge.

Conclusion

Chacun d’entre nous a une opinion sur le sans-abrisme. Au croisement des sciences qui explorent plusieurs axes de recherches, on connaît mieux aujourd’hui cette population. L’enjeu de cet ouvrage consiste à donner de l’épaisseur aux figures urbaines que l’on nomme Clochards ou Zonards et de s’interroger sur la pertinence des réponses sociales apportées aujourd’hui où les inégalités n’ont jamais été aussi fortes. Pour les professeurs de géographie, un tel ouvrage s’avère fort utile même si les chiffres apportés datent de 2012 afin de nourrir nos cours sur la pauvreté en France.