La recension de cet ouvrage qui est largement consacré à l’introspection est la conséquence d’une facétie de l’un des animateurs de la Cliothèque, qui s’est très opportunément souvenu de mes origines. Celles-ci sont en concordance avec celles de l’auteur de ce livre, appartenant à la communauté maltaise installée en Tunisie, tandis que pour ce qui me concerne j’appartiens à la communauté sicilienne, également installée dans le Beylicat de Tunis avant que des circonstances historiques particulières ne transforment ce territoire en protectorat français, avec les accords du Bardo de 1881.
Carmel Sammut a quitté la Tunisie au moment de l’indépendance, en 1956. Pour ce qui me concerne c’était bien plus tard, en 1968. À propos du titre, on pourrait discuter de l’utilisation du terme de pied-noir qui est tout de même assez connoté avec l’image des rapatriés d’Afrique du Nord, représentée malencontreusement d’ailleurs par une minorité active et bruyante, les nostalgiques de l’Algérie française, présente largement sur l’arc méditerranéen.

Les Européens de Tunisie, qu’ils soient d’origine italienne, maltaise, française également, ou plutôt tendance à se qualifier eux-mêmes de « Tunisiens ». Peut-être que l’auteur n’a pas forcément compris que ce lien reste toujours très fort. Il raconte d’ailleurs page 111, qu’il a le sentiment que les traces de cette spécificité tunisienne semblent disparaître.
Rien n’est moins sûr d’ailleurs.
Ce qui fait la spécificité de la Tunisie, en tout cas jusqu’en 1967, un épisode majeur de l’évolution de ce pays, c’est cette espèce de brassage culturel qui associait aussi bien les Maltais, les Siciliens, les juifs de Tunisie, la population de culture musulmane majoritaire, dans une forme de cohabitation que la France, pas forcément bienveillante d’ailleurs, pouvait garantir.
En réalité, c’est peut-être dans la période qui a suivi l’indépendance, entre 1956 et 1967, et malgré l’épisode malheureux de Bizerte, en 1961, que ce brassage culturel a peut-être été le plus fécond. La crise de Bizerte

Cet épisode majeur de l’histoire de la Tunisie, auquel j’ai d’ailleurs assisté, a été la réaction de la jeunesse à l’offensive israélienne lors de la guerre des six jours. C’était le 1er juin 1967, et en quelques heures, mes camarades de classe, les juifs de Tunisie et Tunisiens musulmans, qui étaient mes copains, devenaient d’irréductibles ennemis. C’était dans la cour de ce lycée Carnot, ou Carmel Sammut a passé une partie de sa scolarité, quelques années plus tôt.
Le départ d’une bonne partie de la communauté juive de Tunisie n’a pas été dénué de conséquences économiques, y compris pour les employés d’origine italienne et maltaise qui travaillaient dans les entreprises de l’agroalimentaire qu’il pouvaient diriger. De nationalité tunisienne, les juifs n’avaient pas été touchés par la réforme agraire qui était dirigée contre les « colons » européens. Et leur départ vers la France, les États-Unis, plus rarement pour Israël a été ressenti difficilement dans les régions rurales du nord de la Tunisie où de grands domaines agricoles, souvent gérés par des régisseurs italiens ou maltais, assuraient une large part de la production alimentaire du pays, sans parler de la production viticole, souvent mal connue.

Au crépuscule de sa vie, l’auteur aujourd’hui âgé de 82 ans, s’interroge sur son identité de Français par la force des choses et par les conséquences du protectorat.
Il partage avec moi l’origine de son grand-père maternel, dont les parents viennent de cette île perdue à quelques encablures du cap Bon au large de la Tunisie est qui s’appelle Pantelleria. Ce morceau de basalte où la seule eau potable est recueillie sur les dômes des maisons traditionnelles, au moment des pluies, était d’ailleurs relié à la Tunisie par une ligne de navigation plus ou moins régulière, assurée par des Liberty ships datant de la deuxième moitié de la Seconde Guerre mondiale.
Au fil de ses souvenirs, l’auteur montre sa nostalgie de ne pas avoir suffisamment entretenu cette histoire familiale, parce qu’il fallait en priorité s’intégrer à la France, et ne pas apparaître comme différent de ce que nous appelions alors, nous les Français par hasard, « les Français de France ». On ne dira pas évidemment les Français de souche. Carmel parlait le dialecte maltais à la maison et pour ce qui me concerne, avec ma grand-mère paternelle, j’utilisais cette version locale du dialecte sicilien que nous appelions entre nous le pantesque, en relation évidemment avec cette île de Pantelleria.
Nous faisions l’effort d’y passer quelques semaines l’été, et sur cette terre aride, bordée par des hauts-fonds dangereux, nous débarquions du navire qui avait passé une nuit en mer, à partir d’une chaloupe, car qu’il n’y avait pas encore de port susceptible d’accueillir autre chose que des bateaux de pêche. La famille de Carmel Sammut avait aussi des liens réguliers avec Malte, même si l’île est plus éloigné.

Les souvenirs de l’auteur rejoignent largement les miens, et notamment cette année terrible pour les Européens de Tunisie qui disposaient de domaines agricoles. Et notamment dans le nord-est du pays, ce territoire de Bou Ar Koub où étaient cultivées les oranges, des oranges maltaises d’ailleurs, les meilleures du monde assurément.
Seuls les Tunisiens pouvaient, à partir de 1964, posséder des terres agricoles. Les résultats de cette nationalisation ont été pour le moins discutables, d’autant que pendant une période assez agitée en Tunisie, d’un point de vue social, les autorités tunisiennes ont voulu aussi entreprendre une politique d’arabisation. C’était d’ailleurs pendant cette période que de façon assez brutale, les programmes scolaires d’histoire ont changé, à la rentrée 1965. Une chance d’ailleurs pour ce qui me concerne. Ayant commencé ma scolarité au primaire avec des programmes d’histoire de France jusqu’au CE1, je bascule l’année d’après avec l’histoire de la Tunisie, et après avoir appris par cœur les dynasties des Rois de France, j’apprends celles qui se succèdent sur le territoire tunisien, fatimides compris. Je me souviens avoir vécu la bataille de Poitiers des « deux côtés ». Victoire au CE1, coup d’arrêt à l’expansion l’année suivante. Déjà une initiation à l’histoire globale peut-être ?
La référence restait quand même l’histoire de France dans les « lycées français », comme celui de La Marsa ou le Lycée Carnot.

Au fil des souvenirs, Carmel Sammut prend évidemment la mesure des atteintes de l’âge, avec beaucoup de pudeur, mais aussi beaucoup de franchise. Et c’est évidemment dans le croisement de cette information qu’il reçoit en permanence, par le biais des chaînes de télévision en continu, qu’il s’interroge. Les attentats de Charlie, mais aussi les nombreux attentats en Tunisie, l’ont évidemment ébranlé. Car pour ceux que l’on appelle « les Tunisiens », cette violence sauvage est incompréhensible. Pays ouvert, tolérant, la Tunisie est devenue le pays qui a le plus fourni en pourcentage de sa population de djihadistes, partis combattre en Syrie en Irak mais aussi dans la Libye toute proche. Et en même temps le pays où la jeunesse a été l’initiatrice du Printemps arabe, de cette Révolution du Jasmin, cette fleur dont l’odeur est celle du pays pour les natifs de Tunisie.

Ces images de réfugiés, et notamment sur ses embarcations de Méditerranée, dont beaucoup finissent par couler, ne peuvent que l’interpeller, et m’interpeller aussi. Dans les années 20, c’était mon propre grand-père qui parcourait avec une chaloupe, à la force de ses bras, le bras de mer qui le séparait de son île natale, Pantelleria, vers la Tunisie. Comme l’auteur de ces lignes, Carmel Sammut a des images de ces cimetières, écrasés par le soleil d’Afrique. C’est là que ces mémoires reposent, même si les cimetières ont probablement été transformés en équipements pour les vivants. Il en reste sans doute peu de chose, si ce n’est des souvenirs.

Ce que cet ouvrage révèle, indépendamment d’un témoignage d’introspection, de la réflexion d’un homme au soir de sa vie, témoin de sa déchéance physique parfois, c’est justement cette rencontre de l’histoire et de la mémoire. Mémoire d’une période particulière, celle de ce protectorat français sur lequel la IIIe et la IVe République exerçaient une forme d’autorité qui n’était pas toujours bienveillante. Mais comme en Algérie, ce modèle de domination était en fait accompagné par l’implantation de ceux que l’on devrait aujourd’hui appeler des migrants. Ces Siciliens et ces Maltais qui quittaient leur terre trop aride, dominée en Sicile par de grands propriétaires terriens, pour trouver, dans ces terres conquises par les Français, l’occasion d’un nouveau départ. Et cela donnait cette culture particulière, métisse au sens premier du terme, que l’on retrouve à la fois dans la cuisine, dans des saveurs comme dans des odeurs, dans certaines expressions parfois, où des mots d’arabe se mélangent à ces dialectes des îles de Méditerranée.

Itinérance sans doute, au crépuscule d’une vie, bien remplie sans doute, riche de satisfactions intellectuelles, mais avec une lucidité sur une forme de sentiment de déclassement, celle de ces retraités modestes dont les parcours professionnels ont pu être chaotiques, entre le public et le privé.

Deux décennies me séparent de l’auteur et puisse le temps qui passe me permettre, au fil des actions, « pour l’histoire », d’écrire aussi « cette histoire particulière », dont nous sommes finalement assez peu nombreux à être les dépositaires.

Bruno Modica, pour Les Clionautes