Un coup de cœur pour ce très beau livre e

Au milieu des années soixante, dans un pays situé sur la rive sud de la Méditerranée où la télévision était encore une curiosité, un jeune lecteur avait dévoré un livre de Joseph Peyré, l’escadron blanc, paru la première fois en 1934 et publié ensuite à la bibliothèque verte. Ce roman d’aventure racontait, sur le mode romanesque la trajectoire de deux officiers des spahis à la tête de leurs goumiers, poursuivant un rezzou de pillards berabers dans cette zone des confins algéro-marocains.

Quarante ans plus tard, cet ouvrage de Sophie Caratini déclenche chez un lecteur qui n’est plus tout jeune le même émerveillement.
Cette éducation saharienne, cette quête initiatique n’est pas sans laisser des traces une fois les dernières pages refermées. Le désert renvoie à l’essentiel, celui de la condition de l’homme acteur de son destin, solitaire et solidaire de l’autre pour sa survie. L’immensité des espaces, le sable et la pierre tranchante sous les coussinets des dromadaires et voici le décor planté. Le sable du désert c’est celui de l’arène de la vie, le terrain de tous les possibles dès lors que l’on a ce pouvoir de se dépasser.

Sophie Caratini a recueilli le témoignage de ce jeune officier, sorti de Saint Cyr en 1933, héritier d’une lignée de soldats du Périgord. Le texte des cent cinquante heures (au moins) d’entretien datant de 1991 a été rédigé à la première personne et l’auteur les retranscrit à la première personne. C’est donc avec Jean du Boucher que l’on apprend à monter le méhara en voltige, car il n’est pas question de le faire baraquer. C’est avec lui que l’on monte la garde dans ces trous creusés dans le sable où l’on passe la nuit. Au loin, l’ennemi, les salopards qu’il n’a jamais vus, ces dissidents et ces rebelles qui n’acceptent pas la domination française. Ils forment des rezzous, des bandes de pillards, attaquent les camps de nomades ralliés et les pillent, remportant des chameaux de prise.
Insaisissables adversaires, comprenant très vite, à défaut de les accepter, les subtilités des découpages frontaliers entre la Mauritanie sous contrôle français et et les possessions espagnoles, ils finissent par forcer le respect de ces officiers de la coloniale, de ces képis noirs, ces marsouins de l’infanterie de marine devenus chameliers.

Au fil des saisons…

Ce précieux témoignage recueilli ne comporte que très peu de scènes de combat, si ce n’est contre soi-même, contre la douleur et la soif, contre les maladies aussi, auxquels seuls les plus forts des européens résistent.

Ils ne sont qu’une poignée de « blancs » dans ce GN, ce groupe nomade, rassemblant des tirailleurs sénégalais de diverses ethnies, bambaras et toucouleurs, des goumiers mauritaniens, venus avec troupeaux, enfants et femmes, et finalement ils vivent comme leurs adversaires. Seule la cérémonie du salut au drapeau les distingue des autres campements nomades.

Ce texte qui s’égrène au fil des saisons est une belle chronique, une déclaration d’amour aussi à pays et à ceux qui y vivent.
Aucun préjugé dans le discours de cet officier qui a fini Général mais au contraire, après les premiers contacts avec ces insoumis, les tribus Rgaybat, un immense respect pour ceux qu’il n’appelle plus alors les salopards mais des Seigneurs. La prise de conscience est même politique lorsque Jean du Boucher se dit qu’après tout, c’est bien la France qui, coupant les lignes de leur commerce traditionnel, les a fait entrer en dissidence.

La relation coloniale ne se limite pas à une exploitation brutale des hommes ou à une prédation de ressources. Ici c’est la valeur de l’homme qui fait le chef. C’est le guerrier que le goumier reconnait comme un des siens parce qu’il vit comme lui face au désert.
Ces soldats sont aussi accompagnés de l’officier géodèse, celui qui établit les cartes de ces terres inconnues. Il sort à l’étape son théodolite et l’astrolabe et pointe la carte du ciel dans l’immensité d’une nuits ans nuages. Il écrit alors la geste scientifique de l’épopée coloniale.

Ces soldats sont avant tout des chameliers et malheur à cet officier venu de métropole qui ne veille pas sur son troupeau. La mission la plus importante que l’on confie à Jean du Boucher c’est celle d’amener ses chameaux se refaire une santé dans des pâturages. On en profite surtout pour soigner de la gale les bêtes à grand renfort de goudron fabriqué sur place à partir de recettes étranges. On sent l’odeur des chairs brûlées, on entend les blatèrements des chameaux et leurs dents broyer les épineux. Rien de bien glorieux en apparence et pourtant, Jean du Boucher est alors le maître absolu d’une communauté d’hommes.

La Croix du sud

Seigneur du désert, il se doit alors de prendre femme sur place et l’Islam permettant mariage temporaire et la répudiation il se mariera deux fois. Deux femmes vivront sous sa tente. Si la première est intéressée par l’argent, la seconde Aïchatou, sait émouvoir son cœur et apaiser ses sens de jeune homme.

Guerrier saharien, il regarde avec mépris les légionnaires pillards qui chassent l’autruche et la gazelle en camion, rejette ces administrateurs de la coloniale qu’il voir arriver en avion dans les postes avancés. Au bout du compte lorsque sa mission s’achève, lorsque le point d’eau de Tourassine, étape qui relie les zones des confins algéro-marocaine à la Mauritanie, est atteint, il inscrit son nom sur la pierre, en gage d’éternité.
En refermant ce beau livre on aime à penser que quelque part, dans cet espace que les prédateurs modernes du Paris Dakar ont fini par fuir, ce poème gravé dans la pierre a résisté à l’abrasion éolienne.

On finira pourtant par un petit regret, les non spécialistes de l’anthropologie auraient bien aimé trouver une petite mise en situation historique de la colonisation de ces territoires. En savoir un petit peu plus aussi sur ces fameux dissidents et puis peutêtre une petite carte aussi, une de celles dressées par l’officier géodèse, ancêtre des utilisateurs de systèmes d’informations géographiques. (SIG)
De quoi situer encore mieux dans le temps et dans l’espace ce que ce beau récit d’aventures a d’exceptionnel.

Cet ouvrage a déjà été édité en 2002 et avait fait en son temps l’objet de plusieurs recensions.

Sophie Caratini, L’Éducation saharienne d’un képi noir. Mauritanie 1933-1935
Paris, L’Harmattan, 2002, 381 p., bibl., gloss., cartes, plans

http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=LHOM&ID_NUMPUBLIE=LHOM_167&ID_ARTICLE=LHOM_167_0319

http://lhomme.revues.org/index19642.html