La forge gauloise de la nation - Ernest Lavisse et la fabrique des ancêtres
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Étienne Bourdon :

La forge gauloise de la nation - Ernest Lavisse et la fabrique des ancêtres

Lyon, ENS Éditions, coll. « Sociétés, Espaces, Temps », 2017, 290 pages, 30€ - ISBN : 978-2847888942

Guillaume Lévêque
dimanche 8 octobre 2017


La vieille barbe de « l’instituteur national » Ernest Lavisse vibre-t-elle encore ? Après la biographie récente que lui a consacré Jean Leduc, voici la haute figure de ce notable de la république des historiens à nouveau revisitée. Cette fois, l’intérêt qui lui est porté se polarise sur sa contribution à l’affirmation scolaire des origines gauloises de la France. En proposant une analyse documentée du discours et de l’iconographie scolaire lavissienne à ce sujet, Étienne Bourdon articule une argumentation solide et stimulante qui emporte l’adhésion du lecteur.

Devenus un objet d’enseignement depuis le programme scolaire arrêté par Victor Duruy en 1867, puis adoptés et confirmés par la IIIe République, les Gaulois ont connu une immense fortune pédagogique sous l’autorité du pape de l’histoire scientifique et scolaire de son temps que fut Lavisse. Éminent notable de la haute société républicaine, ce dernier a honoré de sa signature académique prestigieuse une majestueuse flotte de dix-sept manuels couvrant les différents niveaux, dont la diffusion cumule le vertigineux total de 630 éditions imprimées du vivant du maître. C’est dire combien la doxa scolaire lavissienne a pu imprégner l’imaginaire de référence de plusieurs générations d’élèves. Les stéréotypes bon enfant dont sont imprégnées les impérissables créatures d’Uderzo et Goscinny ne sont-ils pas le fidèle reflet ce savoir scolaire patrimonialisé ?

Drôle d’ancêtre pourtant que le Gaulois de M. Lavisse ! Premier repère scolaire de l’histoire de France, ce « brouillon du peuple français » (p.236) est l’objet d’une admiration équivoque. Car l’image qui en est donnée s’avère aussi imparfaite sur le plan scientifique que sur celui de l’exemplarité. Ancêtre fondateur, originel et exclusif, sans antériorité (la préhistoire reste confinée dans sa grotte) ni ethnogénèse, sans mélanges de population ni évolution spatiale, il est un symbole d’intemporalité territoriale et ethnique. Gaule et France se confondent aussi dans le caractère national, héritage gaulois dont le village d’Astérix semble le modèle réduit... Le peuple gaulois selon Ernest Lavisse est donc valeureux, sociable, ingénieux, de tempérament égalitaire (trait pré-républicain), mais aussi querelleur et désuni par de perpétuelles discordes. « Premier héros de notre histoire », Vercingétorix est une glorieuse incarnation de la résistance à l’envahisseur qui fait sens dans la perspective de la Revanche contre l’Allemagne. Pourtant, les Gaulois sont aussi décrits comme une peuplade primitive vivant dans des huttes au milieu des forêts et des bêtes sauvages, en un mode de vie barbare analogue à celui des peuples d’Asie et d’Afrique révélés par la colonisation. Ainsi leur défaite est-elle un mal nécessaire qui permet aux vaincus d’accéder à la civilisation grâce à la romanisation. Un modèle de colonisation positive qui confère une belle justification à celle conduite par le IIIe République… La question linguistique, potentiellement polémique, est escamotée, alors que la dénonciation de l’intempérance proverbiale des Gaulois est à mettre en relation avec la lutte menée par la IIIe République contre le fléau social de l’alcoolisme.

Ce tableau d’ensemble hautement contestable traduit les postulats du centaure des manuels scolaires. Sa matière est triée, hiérarchisée, mais aussi occultée, figée, datée et réductrice. Elle popularise des mythes appelés à une longue postérité (tels les casques à ailettes et les longues moustaches prêtés aux guerriers gaulois). Mais elle relaye peu, tardivement et sélectivement les progrès du savoir scientifique vivant et évolutif de l’époque, dont l’universitaire Lavisse tient pourtant compte dans les sommes savantes qu’il dirige. Le Lavisse éducateur, lui, reste obstinément fidèle aux postulats anciens et dépassés de la vénérable Histoire des Gaulois d’Amédée Thierry. Ses silences sur les acquis nouveaux de l’historiographie et de l’archéologie révèlent la logique de cette dissociation entre les deux Lavisse. Le prolifique auteur de manuels répudie les nuances de l’histoire savante pour mieux instituer l’unité nationale, assurée par la fusion organique et intemporelle d’un peuple et d’un territoire.

L’histoire scolaire lavissienne valorise délibérément les Gaulois qu’elle désigne comme les ancêtres fondateurs de la nation française. Cette place d’honneur est à la fois politique et patriotique. Elle en fait un objet d’éducation civique et morale, voire militaire. La continuité linéaire tracée entre la Gaule et la France renforce ainsi à la fois la légitimité idéologique du régime républicain et la cohésion nationale, à un moment décisif de leur sédimentation simultanée. Elle est bâtie sur une méthode rétrospective et déterministe dont toute contingence est abolie par la démonstration de l’évidence naturaliste d’une unité initiale. L’histoire prenant ainsi figure de leçon de choses, le Gaulois devient le support scolaire de l’identité nationale et de l’unité républicaine. Et c’est ainsi qu’en l’honorable Monsieur Lavisse, l’éducateur éclipse voire trahit l’historien. Le barde attentionné de « nos ancêtres les Gaulois » se dévoile en druide ardent du culte de la patrie.

© Guillaume Lévêque

Par Guillaume Lévêque

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