Consacrer une biographie illustrée à Severiano de Heredia, personnalité de la IIIe République est une excellente idée, et la manière dont Antoine Ozanam l’a scénarisée et Isabelle Dethan illustrée est une réussite.

En effet, on suit la trajectoire du jeune Cubain, noir libre né en 1836 dans une riche famille de planteurs, de la plantation familiale à Paris, et du dilettantisme à la passion de la République.

Un parcours extrêmement riche, brossé rapidement (seulement 56 pages), mais retracé avec finesse et nuances, montrant les contradictions de l’homme (qui n’abolit pas l’esclavage dans sa plantation avant 1870 par exemple, et évoquant avec pudeur sa vie familiale (marquée par le drame de la mort de son fils.

Le récit commence par une évocation d’un Cuba très instable où les risques de révoltes sont grands, provoquant la mise à l’abri en France du jeune Severiano de 10 ans, qui hésite ensuite à se rebaptiser « Sévère » ou « Séverin » dans sa vie parisienne. Une question toute d’actualité ! Le jeune rentier organise son temps entre beuveries avec des amis plus ou moins bienveillants ou jaloux, sa maîtresse et sa mère, dans le Paris impérial. Mais il aime la poésie, les arts et écrire, et il finit par s’investir dans le journalisme, s’intégrant toujours plus dans la société. Son parcours maçonnique est abordé comme l’un des moteurs de sa prise de conscience politique. Il demande la nationalité française en 1870, se montrant opportuniste et calculateur en même temps qu’homme de réseau, homme d’honneur et amoureux de sa femme. Sa carrière politique est fulgurante, chez les radicaux, d’abord à Paris, où il devient Président du Conseil (fonction élective la plus élevée dans la capitale), puis député et enfin ministre. Son engagement et sa modernité sont soulignés : pour les ouvriers, pour l’enseignement, pour les femmes, pour les progrès techniques. Là encore, avec des répercussions personnelles: sa fille devient femme de sciences, mais il ne comprend pas pourquoi les ouvriers le rejettent lorsqu’il devient patron après sa carrière politique…

Le dessin d’Isabelle Dethan restitue l’ambiance de Cuba, celle du Paris du Second Empire puis de la IIIe République : elle introduit des réinterprétations d’œuvres connues, donnant un parfum artistique à l’ensemble, de Vernet pour l’arrivée au port du jeune Severiano (p. 6), aux impressionnistes comme le Champs de coquelicots de Monet (p.27), le Balcon de Renoir (p.26) dans les moments de bonheur familial, en passant par le réalisme de Daubigny ou Caillebotte pour le Paris misérable (p.37, 43) et reprenant la palette de Toulouse-Lautrec pour dans les lieux d’encanaillement (p.39). C’est dire le plaisir qu’il y a à s’immerger dans l’ouvrage, d’autant plus que le dessin très soigné donne aux personnages des silhouettes fines, élancées, très expressives et en mouvement (celui du train, du bateau, de la calèche, de la barque et enfin de l’automobile), ce qui entraîne le lecteur dans la dynamique positive et optimiste du personnage principal.

Severiano de Heredia est mal connu, mais sert d’emblème pour les universalistes (un Cubain noir qui a choisi la France et a accédé aux plus hautes fonctions) et de repoussoir pour les racistes et indigénistes (le « nègre de la République », selon l’expression d’un journal d’extrême-droite en 1889, expression reprise dans certaines recensions). Les sources sont rares, et le travail de recherche des auteurs est remarquable, on ne peut donc que regretter que les auteurs ne les aient pas plus mises en avant : certains personnages (hommes politiques) ne sont pas nommés, certaines dates ne sont pas mentionnées. Mais les auteurs montrent le cheminement de pensée de l’homme avec une remarquable pédagogie, loin du simplisme des symboles, sur l’esclavage, sur le statut social, sur le racisme ou l’ambivalence de la modernité. Ces scènes sont particulièrement soignées et permettent de revenir à un individu face à lui-même, avec toute son humanité et ses imperfections.

Cet ouvrage est donc particulièrement utilisable en classe, à partir de la 5e sur les discriminations ou le rôle d’un père dans l’éducation de sa fille, mais surtout en 4e, autour de l’esclavage, de l’industrialisation, de la place des femmes ou de la mise en place de la démocratie. Certaines pages sont idéales pour ouvrir un débat : celle sur la position de Heredia comme possesseur d’esclaves alors même que son parti y est opposé depuis longtemps (p.22-23), sur la colonisation (p.49) sur l’industrialisation et le monde ouvrier (p.52-53) et bien entendu sur le racisme.

Un ouvrage très accessible et très utile donc.

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Notre collègue Dominique Chathuant  propose son analyse dans la revue REvueAlarmer .