« Parler de ‘’la France d’Ancien Régime’’, c’est évoquer les trois siècles qui vont de l’arrivée des Européens au Nouveau Monde en 1492, dans le sillage de Christophe Colomb, à la Révolution de 1789, laquelle précisément renverse cet ‘’Ancien Régime’’, et invente l’expression pour désigner le monde ancien, que nous appelons aussi la ‘’période moderne’’. […] La notion d’’’Ancien Régime’’ est donc une appellation posthume, puisque l’expression apparaît au moment où la réalité qu’elle désigne est abolie. Elle renvoie à tout un système social et politique, marqué par l’inégalité de naissance entre les personnes, et toutes sortes de privilèges qui façonnent des identités sociales fortement distinctes. »

Vincent Milliot, Philippe Minard,

La France d’Ancien Régime. Pouvoirs et société

Éditions Armand Colin, Collection « Cursus », 2018, p. 11.

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Présentation de l’éditeur

« La France d’Ancien Régime constitue un univers à la fois fascinant et dépaysant pour l’observateur contemporain : la société tout entière est organisée de façon hiérarchique et pyramidale, autour des deux piliers que sont la monarchie et l’Église catholique qui, ensemble, gouvernent la vie de 20 à 28 millions de Français, appelés à louer Dieu et vénérer leur roi.

Nourri des recherches les plus récentes et appuyé sur une longue expérience pédagogique, ce livre propose des clés pour comprendre les structures et le fonctionnement de la société française des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. De manière claire et vivante, il restitue les conditions de vie, les manières de croire et de penser des différentes catégories de Français, et analyse de façon dynamique la lente construction de l’État royal ainsi que les contradictions qui exploseront en 1789.

Une attention particulière a été portée aux outils et instruments de travail destinés à faciliter la réussite des étudiants de Licence auxquels ce livre s’adresse en priorité. »

Les auteurs

Vincent Milliot est professeur d’histoire moderne à l’université Paris 8 Vincennes Saint-Denis et chercheur à l’IDHE.S.

Philippe Minard est professeur d’histoire économique et sociale à l’université Paris 8 Vincennes Saint-Denis (IDHES, UMR 8533-CNRS) et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales.

Sans prétendre à l’exhaustivité, Vincent Milliot et Philippe Minard s’attachent dans ce manuel à décrypter les structures d’une société compartimentée, pétrie de religion et de sens du sacré, essentiellement rurale et paysage pour en comprendre les ressorts, les inerties et les dynamiques, puis analysent l’essor et le fonctionnement des institutions monarchiques (p. 11). C’est donc sous l’angle de l’exercice des pouvoirs et des rapports que les différents secteurs de la société entretiennent avec ces pouvoirs que l’Ancien Régime est présenté dans cet ouvrage.

La société d’Ancien Régime : ordres et privilèges. La société de la France d’Ancien Régime s’organise selon une tripartition fonctionnelle et idéologique. Celle-ci est ordonnée de façon hiérarchique, fortement imprégnée de la religion chrétienne. C’est les juristes (notamment Charles Loyseau) et les clercs qui ont théorisé et imposé cette hiérarchie sociale correspondant à un ordre naturel voulu par Dieu.

L’autre trait général de cette période c’est qu’il s’agit d’une société de privilèges doublée d’une société de « corps ». Cette métaphore du « corps » est omniprésente et correspond à une représentation organiciste de la société. Avant 1789, l’individu n’est rien par lui-même et il n’a d’existence juridique et sociale qu’à travers le groupe, la famille ou le corps dont il fait partie.

Population et structures démographiques. Jean Bodin disait en 1577 « Il n’y a de richesse ni de force que d’hommes ». Pays le plus peuplé d’Europe avec 500 000 km² de superficie et plus de 20 millions d’âmes sous Louis XIV, la démographie française sous l’Ancien Régime fait figure de modèle en la matière : importance pour les États modernes du « nombre des peuples » et donc pour le pouvoir de disposer d’instruments administratifs suffisamment performants pour compter avec précision les hommes et évaluer une démographie en croissance (doublement de la population française au cours de la période moderne). Cette dernière suit des tendances bien documentées. Un des traits structurels de la démographie de type ancien c’est bien entendu les crises démographiques fréquentes et graves. La célèbre prière médiévale : « a peste, fame, bello, libera nos, Domine » (Seigneur, libère-nous de la peste, de la faim et la guerre) résume les trois grandes causes de la récurrence de ces crises toujours très fortes à l’époque moderne et qui sont souvent d’abord et avant tout des crises de subsistances.

La France paysanne : domination et contraintes. « La France d’Ancien Régime est un monde d’abord et avant tout rural : au XVIe siècle, 90% des habitants vivent à la campagne, 85 % au XVIIe, et au moins 80% à la veille de la Révolution. Parmi ces millions de villageois, les paysans forment l’immense majorité (85 à 90%). C’est leur inlassable labeur qui alimente la richesse du pays et des groupes dominants. La noblesse, l’Église et la monarchie vivent en grande partie des prélèvements qu’ils opèrent sur le travail paysan » (p. 45). À l’époque, le village est donc la cellule de base et s’organise selon l’héritage médiéval très contraignant de la seigneurie. Le poids des prélèvements (droits seigneuriaux, dîme ecclésiastique et impôts royaux) varie selon les régions et la conjoncture économique mais indique « à quel point le monde paysan est pressuré, comme le révèlent certaines révoltes, et comme le signalent certains cahiers de doléances ruraux de 1789 » (p. 56).

La France agricole : structures foncières et régime agraire. Si l’essentiel de la richesse de la France d’Ancien Régime provient de l’agriculture et du travail harassant de millions de paysans, les rendements à l’hectare et la productivité de ce travail sont faibles. Ainsi, la précarité est le trait dominant de la France agricole durant cette période (p. 57). Inégalité d’accès à la terre, diversité du monde paysan, primauté accordée aux céréales, système de la jachère… sont autant d’aspects développés dans ce chapitre.

Une France chrétienne. La France d’Ancien Régime c’est tout un pays empreint de religion, une société « saturée de christianisme » (Daniel Roche). Des espaces aux hommes, jusqu’aux comportements et normes, l’importance de la religion est telle qu’elle justifie également la position éminente donnée au clergé, lui-même très hiérarchisé. Le catholicisme s’est imposé tout au long de la période moderne et demeure à la fin du XVIIIe siècle, une « religion du concret, fortement ritualisée, parfois bien éloignée de l’idéal beaucoup plus exigeant des clercs » (p. 80).

Le poids des noblesses. Si la noblesse est un groupe social très minoritaire (1 à 2% de la population selon les époques) soudé par de nombreux privilèges, elle détient les principales charges de l’administration, dispose de revenus importants et prend une part active aux activités commerciales et financières. Sa puissance est fortement corrélée aux relations multiples et complexes qu’elle entretient avec l’État monarchique. La noblesse c’est un art, un véritable « genre de vie » et durant notre période, l’État royal a imposé un contrôle de plus en plus fort sur la validation de la qualité de « noble ». Héritière des bellatores, l’une des missions idéales de la noblesse est de défendre Dieu et le roi par l’épée. Enfin, on peut parler de « noblesses » au pluriel, tant les situations et les acteurs qui la composent sont multiples et divers.

La France des villes. Largement minoritaire sous l’Ancien Régime (15 à 20% des Français sont citadins, les grandes villes sont qu’une poignée…), l’urbanisation (expansion urbaine et transformation des villes) est un phénomène qui s’accentue au cours de la période et le poids des villes, centres de pouvoirs politiques, économiques et culturels, excède « largement leur seule importance démographique » (p. 97). Les conceptions de la ville tendent à changer parallèlement au phénomène d’expansion urbaine avec une diversification croissante des populations qui y habitent.

Les cultures de l’imprimé. Si tout au long de notre période, les formes de communication orales conservent un rôle fondamental, les usages du livre et de l’écrit, longtemps le monopole des clercs, tendent à se répandre dans la sphère du profane. L’alphabétisation et la scolarisation font des progrès notamment après la Réforme et tout au long du XVIIIe siècle mais ces derniers sont lents et variables selon les catégories sociales et les espaces étudiés…

Le pouvoir royal aux XVIe et XVIIe siècles. Le « pouvoir royal repose à la fois sur des institutions et des fondements objectifs (la force militaire, la contrainte fiscale) mais aussi sur une force d’imposition symbolique capable d’obtenir le consentement à la soumission » (p. 131). Le roi est tout autant « empereur en son royaume » (formule inventée entre les XIIIe et XIVe siècles par des juristes de l’entourage de Philippe IV le Bel) que « lieutenant de Dieu sur terre » (Bossuet). La théorie du « double corps » du roi (mystique et politique d’une part, naturel d’autre part) s’est renforcée tout au long de la période. Celui-ci est le garant du bon gouvernement du royaume en activant notamment deux leviers essentiels que sont la justice et la guerre.

Le fonctionnement de l’État royal. Si l’absolutisme se met en place avec la modernisation autoritaire des structures administratives et gouvernementales de l’État au cours de la période moderne, le pouvoir doit sans cesse négocier et composer avec les réalités françaises du moment, notamment économiques.

La crise de l’Ancien Régime. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, « en dépit d’un contexte économique favorable, du fait de la croissance d’ensemble, le régime se heure à des difficultés politiques et financières croissantes » (p. 165). Cette crise est multidimensionnelle : idéologique avec la diffusion des Lumières et de la critique et de l’affirmation naissance d’une opinion publique mais aussi sociale (avec par exemple l’émergence d’une bourgeoisie qui bouscule la répartition tripartite des trois ordres) et économique et financière (déficit important suite aux guerres de Louis XIV, dette qui augmente, fiscalité de plus en plus lourde et de moins en moins acceptée…). Une étincelle ne pouvait qu’embraser le tout, et accélérer le cours de l’histoire.

Ce livre est solide et très plaisant à lire, très pédagogique. Renforcé par des annexes faisant partie intégrantes de l’ouvrage (lexique et index des personnages cités, une chronologie synoptique et des suggestions bibliographiques adaptées), il conviendra à un public de licence auquel il s’adresse en premier lieu mais il sera également une base solide à (re)consulter pour les étudiants et étudiantes se destinant aux concours de l’enseignement (Capes et Agrégations externes d’Histoire et de Géographie) qui ont à plancher sur la question : « État, pouvoirs et contestations dans les monarchies française et britannique et dans leurs colonies américaines (vers 1640 – vers 1780)

 

 

©Rémi BURLOT pour Les Clionautes