La recherche d’Alain Beyneix1 porte essentiellement sur les sépultures, les comportements funéraires et symboliques qui expriment la complexification sociale au sein des premières sociétés de bergers et de paysans du Néolithique occidental, entre le VIe et le IIe millénaire avant J.-C.2. Ainsi, « L’enfant et la mort dans l’occident néolithique3» est un ouvrage qui fait suite à cette thèse et à de nombreux articles4. Plus précisément, il recherche au-delà des comportements funéraires, [non plus] une évolution sociale qui consiste à capter un pouvoir de plus en plus étendu et de plus en plus réservé à une élite et qui préfigure les âges des métaux » mais « l’identité sociale des jeunes défunts et leurs rapport avec les vivants ».

Plutôt spécialiste du sud de l’Europe, s’inscrivant dans la tradition de l’École française du Sud (Jean Guilaine, Claude Masset), il est aussi un partisan affirmé d’une recherche au plus près des preuves, c’est-à-dire sans interprétation audacieuse, avec un sens critique aiguë, à l’image de J.-L. Le Quellec ou de A. Testart. Il se méfie donc, avec raison, des enseignements généraux «transférables » d’une situation à l’autre, au demeurant impossibles au regard de l’échelle géographique et chronologique traitée ainsi que de la multiplicités des données archéologiques, anthropologiques, démographiques voir même ethnologique.

Comme dans ces précédents travaux, l’auteur tient compte de toute la documentation disponible : les exemples sont nombreux ; la bibliographie et la liste des remerciements témoignent de l’étendue de l’enquête d’autant plus que « les traditions funéraires ont été envisagées au sens large et sous-entendent les architectures sépulcrales, les dispositions et les traitements des corps, la composition des effets personnels des défunts et des offrandes mortuaires (…) » et que l’étendue spatiale de l’étude va de l’Atlantique à l’Europe de l’est avec quelques incursions en Mésopotamie, au Levant et en Turquie.

Cependant, loin d’une liste exhaustive des tombes et nécropoles de l’époque, A. Beyneix nous montre juste ce qu’il faut d’exemples, riches, variés, récemment attestés, pour en présenter les points saillants. Comme il le dit, il « [pose] des jalons », [explore] quelques pistes » mais finit bien par « restituer l’identité sociale des enfants ». « Appréhender la place de l’enfant dans la société du vivant à partir de celle qu’il occupe dans le monde des morts », voilà bien le sujet circonscrit.

La mortalité infantile dans les premières sociétés agropastorales.

Comme il se doit, la première partie est un rappel sur ce que sont les différents âges de l’enfant et montre les différents aspects de la mortalité infantile dans les premières sociétés agropastorales. Les nombreuses causes de décès y sont présentées en commençant par les plus évidentes : mortalité endogène et/ou périnatale (les concepts sont discutés) ; celles qui proviennent de l’état sanitaire et donc des nombreuses maladies afférentes et celles, dans ce monde rural, dues à la proximité des animaux. « La délicate question de l’infanticide » est aussi posée sous tous ses aspects possibles en fonction des différentes cultures : meurtres d’accompagnement (éventuels meilleurs soins médicaux en fonction du sexe et pas celui qu’on croît souvent), pratiques eugéniques (même s’il est démontré qu’elles ont aussi leurs exemples opposés)…

Chaque exemple témoigne donc d’un cas particulier et éventuellement de son inverse. L’ensemble donne un panorama par petites touches, le seul d’ailleurs réalisable en raison des traces lacunaires et disparates laissées par les Néolithiques.

Les deux parties suivantes, nous montrent la compacité des cimetières mais surtout la diversité des pratiques funéraires familiales (environnement domestique) et collectives (nécropoles) entre le VIe et le IIIe millénaire. L’ouvrage aurait presque tendance à suivre le chemin d’une distanciation progressive de l’habitat vers la nécropole.

Inhumation et dépôts dans l’environnement domestique.

L’étude des sépultures à l’époque du Rubané prend appuis sur l’incontournable travail de Chr. Jeunesse5. Elles sont constituées en cimetière communautaires ou par des fosses à proximité de la demeure familiale. L’auteur constate que les les très jeunes défunts ont souvent été gardés à l’intérieur des éléments d’habitation. On pourrait croire que les enfants étaient dans ce cas marginalisés mais A. Beyneix démontre qu’il s’agissait seulement de la volonté de conserver au plus proche la dépouille (notamment entre la maison et la fosse latérale de construction de la maison), car les mêmes traitements, les mêmes soins ont été effectués que pour ceux retrouvés dans les sépultures collectives. Cette volonté se traduit aussi parfois par le dépôt de figurines anthropomorphes qui ne sont pour l’auteur que des jouets et non des symboles religieux comme on put le dire d’autres « archéologues [qui] ont tendance à [le] déduire un peu trop vite [et] systématiquement [au sujet] de découvertes matérielles pour des civilisations sans écriture ».

Pour l’époque du Campaniforme, d’autres inhumations sont étudiées notamment celles en vase grenier (initialement réservés aux stockages des denrées alimentaires) dans le contexte domestique et la question « d’une inhumation qui incombaient aux femmes » est posée.

Du berceau à la tombe, Les enfants parmi les morts et les sépultures doubles et multiples.

Les 24 pages suivantes concernent « les enfants parmi les morts » (partie III). Elle est suivie par les « sépultures doubles ou multiples » (partie IV). La présentation de l’inhumation en nécropoles communautaires et en sépultures collectives avec la question des zones qui seraient réservées aux immatures diffère bien entendu de l’inhumation d’un enfant et d’une femme qui elle, pose la question des relations mère-enfant.

L’espace étudié est là aussi vaste qu’elle est étendu dans le temps : culture du Rubané (néolithique ancien -5500 à -4700, du Cerny (fin du Néolithique ancien), du Chasséen en n’oubliant pas les cas des cistes des Chamblandes (Néolithique moyen, « à la croisée des tombes individuelles et collectives »), de la céramique cordée (Chalcolithique -3300 à -2200) et Campaniforme (Chalcolithique et Bronze ancien européen).

A chaque fois, le travail déjà entrepris est très détaillé et la condition des enfants en est extraite. Pour le Rubané, l’auteur pense, à la suite de Chr. Jeunesse, qu’il y a eu une transmission de statuts sociaux, un passage d’un « système égalitaire gérontocrate (…) à une élite héréditaire ». Cette hypothèse est prouvée par plusieurs exemples : par les monuments de Cerny pour lesquels le caractère transmissible de ces statuts privilégiés est perpétué dans la mort ; au Néolithique moyen du sud de la France par l’architecture de la tombe, une situation que l’auteur retrouve aussi dans le Nord-est de la péninsule ibérique.

Dans la seconde partie, toutes les hypothèses de la mort sont présentées : maladie, accident, violence, accompagnement… laissant les pistes ouvertes, ne refermant que celle des sépultures doubles : A. Beineix penche, au regard de la disposition des corps, pour un attachement d’une femme pour un enfant au-delà de la mort (mère-enfant?) même si, là aussi, la fin de la vie de l’adulte ne peut déterminer celle de l’autre (grippe, variole… strangulation ?).

Morts singulières.

Le chapitre le plus « spectaculaire » clos l’ouvrage. Il s’agit du « traitement des corps singuliers ». Il rejoint les précédents travaux de l’auteur sur la guerre6 et 32 pages lui sont consacrées, même si, « les cas avérés de mort brutale ou de tueries restent finalement peu nombreux au sein des premières sociétés paysannes d’Europe occidentale ».

Si le questionnement débute sur les défunts dans les structures domestiques désaffectées, on passe très vite aux morts d’accompagnement, à la bonne ou mauvaise mort (qui relève de l’ethnologie), aux relégués, aux sépultures de catastrophe, mais aussi aux massacrés, aux dépecés… avec des détails dignes d’une autopsie médico-légale. On y trouvera « L’énigmatique dépôt de la fosse 157 de Bergheim »7, « les enfants massacrés de Talheim » ou l’impressionnant « niveau de « guerre » de l’hypogée des Crottes à Roaix » et pour finir, la question des « mangeurs d’hommes au Néolithique ».

Conclusion.

Sur le fond, le travail est rigoureux, précis, établi sur un vaste champ de recherche pour lequel l’auteur fait le point des connaissances actuelles et tente de tirer des conclusions chronoculturelles : « pratiquement l’ensemble des critères communément retenus pour la compréhension du rôle et de la place tenus par les enfants dans les sépultures néolithiques trouvent ici des réponses claires et précises y compris ceux qui font encore débat entre spécialistes8 ». L’ouvrage devrait faire date.

Sur la forme, la structuration générale de l’exposé et le questionnement qui débute parfois les courts chapitres rendent la compréhension du phénomène plus aisé alors que le style personnel de l’auteur, qui n’hésite pas à interpeller le lecteur, donne à l’ouvrage une touche plaisante. L’ensemble est soutenu par de nombreuses illustrations composées de dessin du mobilier retrouvé dans les tombes, de représentations des sépultures ou de photographies des fosses circulaires ou de type silo, de tombes de maison avec leurs squelettes…

A. Beyneix a bien montré que l’enfant est une personne à part entière et qu’il est inclus dans la société du Néolithique qui est « complexe, clairement stratifiée et marquée par l’émergence d’une forme de pouvoir »9 : aux deux extrémité de la pyramide sociale, on trouve « d’un côté les élites parfois inhumées dans des tombeaux monumentaux, emportant dans la mort des attributs distinctifs signant leur statut de puissants ; et de l’autre, de petites gens, des indigents à la condition peut-être servile, dont les dépouilles pouvaient être reléguées dans des structures domestiques désaffectées ». Ainsi, au delà de la reconnaissance affective d’un attachement envers les enfant même en bas âge, A. Beineix nous montre bien la place des enfants dans cette société, celle-là même qui a généré des comportements sociaux et des gestes funéraires spécifiques en fonction de leur appartenance sociale.

Enfin, ce livre pourra donner de nombreux exemples utiles aux professeurs du cycle 2 dans le cadre du thème « Et avant la France ? » pour lequel « on cherchera de manière prioritaire à faire comprendre à l’élève que l’occupation de l’espace correspondant aujourd’hui au territoire français est ancienne » et « qu’il en reste des traces et des héritages » notamment des pratiques funéraires.

Plus encore, pour le cycle 3, avec la « révolution » Néolithique qui « constitue un changement décisif dans les rapports de l’humanité et de son environnement » et pour laquelle la hiérarchisation de la société de l’époque et la place de l’enfant dans celle-ci est un bon support d’études. En effet, les textes officiels mentionnent que « les conséquences de cette « révolution » sont multiples : sédentarisation en villages, augmentation de la population, naissance de conflits territoriaux (…). La propriété foncière apparaît [et] l’organisation sociale et politique s’est renforcée, et de nouvelles formes de domination sont apparues. » C’est donc bien dans ce cadre que cet ouvrage pourra trouver toute sa place pour celles et ceux qui voudront s’en saisir.

 

1 Alain Beyneix est Docteur en préhistoire (Muséum national d’histoire naturelle, 2002), il a été chargé de cours à l’université Michel de Montaigne, Bordeaux 3 et, est membre associé à l’UMR 7194 du CNRS.

2 Thèse de doctorat « Traditions funéraires néolithiques en France méridionale » (2003), Errance.

3 « La barrière des sociétés à lignage est communément placée au Néolithique dès lors que les enfants ont fait l’objet de traitement funéraire ».

4 Notamment « Les comportements funéraires au Néolithique en France méridionale : une vue d’ensemble », L’anthropologie 111 (2007) p. 68–78. doi:10.1016/j.anthro.2006.12.001

5Pratiques funéraires au Néolithique ancien. Sépultures et nécropoles danubiennes (5500-4900 av. J.-C.) , Éditions Errance, Paris 1997.

Les pratiques funéraires du Néolithique danubien ancien et l’identité rubané : découverte récentes, nouvelles tendances de la recherche, in : Ph Chambon et j. Leclerc [dir.], Les pratiques funéraires néolithiques avant 3500 av. J.-C. En France et dans les régions limitrophes, Société Préhistoriques Française (Mémoire, 33), Paris p. 19-22, 2003

6 « Reflexion sur les débuts de la guerre au Néolithique en Europe occidentale », L’Anthropologie, 111, p. 79-95.

8 Primitiva Bueno Ramiez in Préface de l’ouvrage p.10

9 « Caïn, Abel, Ötzi. L’héritage néolithique, éditions Gallimard, Paris 2011, p. 117-130.