Jean-Jacques BAVOUX est professeur émérite au département de Géographie de l’université de Bourgogne-Franche-Comté et membre du laboratoire CNRS THéMA (Théoriser et Modéliser pour Aménager).
L’information géographique est partout. La Géographie apparaît alors plus indispensable que jamais. Elle permet par exemple d’expliquer les nouvelles spatialités liées à la mondialisation ou de comprendre et de posséder les clés des conflits.
Pourtant l’image de la géographie est brouillée. Dans l’imaginaire populaire, la Géographie reste la science de l’érudition des localisations. Peut-être peut-on l’expliquer par la géographie scolaire qui est elle-même considérée comme une matière d’apprentissage. On « sait » la géographie, on ne comprend pas la géographie.

On peut donc dire que la géographie reste méconnue du grand public et parfois même de ceux qui l’enseignent qui ont majoritairement reçu une formation en histoire. Ce livre leur propose donc, ainsi qu’aux étudiants, une présentation des grands débats, les objets (quoi ?), des méthodes (comment ?) et des objectifs (pour quoi ? et pour qui ?) de la géographie.

1ère Partie : L’objet de la géographie

Il existe une incertitude sur les champs d’étude de la géographie. Le matériau de la géographie est a priori illimité et inclut tout ce qui existe à la surface de la Terre. Mais en étant partout, la géographie semble sans objet. Existe-il vraiment une unité de la géographie ?

Comme toute science, la géographie s’est constituée progressivement, s’est faite de « révolutions scientifiques ». Elle s’est adaptée aux mutations de la société et aux accélérations de l’histoire. Ces mutations sont stimulantes et indispensables à la formation d’une science. Mais il est aussi important de constituer un noyau dur indiscutable, de déterminer une organisation autour d’un pôle central de géographicité. Les géographes doivent tenter de se poser les mêmes questions fondamentales autour du même objet en fonction des mêmes objectifs.

La notion de paysage, polysémique comme souvent en géographie, est l’illustration de l’évolution de ses paradigmes. Le paysage est d’abord le terrain, le concret traduisant l’unité physionomique d’une aire donnée. La géographie classique met l’accent sur le visible. Les déterminants physiques et biologiques sont alors les plus importants. Puis le paysage apparaît comme la matérialisation des rapports entre les sociétés et la portion de l’espace qu’elles occupent. Le paysage est alors le « palimpseste conceptuel et matériel d’une transformation incessante ourdie par l’histoire passée et présente » selon MARCEL. Il devient ensuite une question sociale avec l’aménagement du territoire. Le paysage est aussi un objet culturel. Le patrimoine est une ressource voire une marchandise « fabriquée et consommée pour le tourisme par exemple ».

Les géographes ont donc d’abord privilégié l’étude des relations entre l’homme et son milieu physique. Il s’agissait de repérer les influences de la nature sur les actions et la répartition des hommes, de voir comment les groupes humains occupent l’espace en s’adaptant à leur support matériel. La géographie a alors souvent cédé aux facilités simplistes du déterminisme, suivant lequel tout phénomène est engendré par une ou des causes nécessaires telles que dans des conditions similaires, les mêmes causes génèrent les mêmes effets. Il naît de la volonté d’expliquer l’organisation et le fonctionnement des sociétés uniquement par les contraintes que leur impose le milieu physique. Parfois un retour de balancier excessif a ensuite entraîné la négation de toute contrainte physique sur l’organisation de l’espace des hommes. Aujourd’hui les géographes rejettent l’usage mono-causal et monodirectionnel, le monopole explicatif et on peut dire que leur objet d’étude n’est plus le cadre pour lui-même mais l’homme encadré.

La géographie est donc aujourd’hui considérée comme une science sociale, longtemps restée sous la coupe de l’histoire en France mais capable d’échanges fructueux avec la sociologie ou l’économie. C’est aussi une science spatiale. Elle étudie l’organisation de l’espace. Toute société génère en effet des lieux et produit de l’espace. Les acteurs de la production spatiale sont nombreux. « L’homme est un animal spatial » selon LUSSAULT. On peut alors définir la géographie comme l’étude de la spatialisation des groupes humains, de la manière dont ils produisent, utilisent, aménagent, pratiquent ou se représentent l’espace. Elle fournit une explication de la société par l’espace.

2ème Partie : Les méthodes de la Géographie

Dans son histoire, la géographie a été successivement « énumérative », « descriptive », « explicative ». Décrire, c’est restituer les objets et les phénomènes en énonçant le plus précisément et objectivement l’ensemble de leurs caractéristiques. Expliquer, c’est les rendre intelligibles en les rattachant à une structure logique, notamment causale. De la description à l’explication, les géographes cherchent de plus en plus à aboutir à des théories (à une généralisation, une abstraction), preuves que la géographie se veut une science avec une volonté d’objectivité, de rationalité, de restructuration des capacités conceptuelles.

Dans une volonté de davantage de scientificité, la Nouvelle Géographie postule qu’il existe des explications logiques à tous les phénomènes géographiques. Elle vise à répondre à une nouvelle question : « pourquoi là plus ou moins qu’ailleurs ? ». Ses 3 piliers sont la modélisation, la systémique et l’analyse spatiale. Par exemple, l’analyse spatiale vise à faire apparaître les structures, les fonctionnements, les dynamiques pour mettre en évidence une construction théorique de l’espace, un ordre géographique raisonné. Elle consiste à montrer l’existence de régularités, de règles voire de lois permettant d’expliquer l’évolution du monde. L’analyse spatiale permet de décoder les signes d’organisation spatio-sociale, les principes organisationnels majeurs. Cette Nouvelle Géographie profite du formidable développement de l’outil informatique. Les logiciels en libre accès sont nombreux pour fabriquer des cartes fixes ou interactives. Les navigateurs géographiques (de géo-visualisation, de géo-exploration ou de géo-analyse) se révèlent des outils très efficaces de représentation. Ils peuvent aussi être des outils d’aide à la décision qui intègrent des critères géographiques dans l’optimisation des actions commerciales.

Dans les sciences humaines en général et en géographie en particulier, on assiste toutefois à un retour remarqué du subjectif et de l’affectif contre les excès des spatialistes, centrés sur les structures, les dynamiques. Pour certains géographes, il convient surtout d’étudier le rapport entre les hommes socialisés et l’espace. C’est une approche plus sociologique des faits géographiques. Cette géographie est centrée sur l’homme dans son individualité. Par exemple, la notion d’habiter approfondit le rapport de l’homme avec son histoire, ses pratiques sociales et culturelles, individuelles et collectives dans les dimensions idéelles et imaginaires. Cette autre géographie souhaite ordonner les problématiques autour du sujet plutôt que de l’objet. Ainsi, nos pratiques spatiales dépendent des images que nous avons du monde et d’abord de nos perceptions issus des informations recueillis à partir de stimuli sensoriels en passant par des filtres cognitifs et affectifs. Un même paysage peut ainsi être perçu très différemment. Par ailleurs, nos représentations spatiales naissent de nos pratiques spatiales et influencent en retour nos comportements ou conceptions de l’aménagement de l’espace. C’est un construit idéel par lequel les hommes appréhendent l’espace. On peut ainsi distinguer espace vécu et espace de vie. La priorité doit-elle donc aller à l’espace ou aux sociétés ? Les 2 pour FREMONT qui définit la géographie comme l’« analyse des rapports sociaux au sein de systèmes spatialisés ».

3ème Partie : Les objectifs de la géographie

En premier lieu, la géographie devait rendre la planète intelligible autour de deux actes fondamentaux : se situer et se déplacer. Les géographes ont en effet commencé par repérer, mesurer mais aussi nommer. La géographie a été d’abord descriptive et à vocation encyclopédique. Elle a d’abord été orientée vers des finalités pratiques très diverses, à la demande d’utilisateurs variés, publics ou privés avec une forte utilité sociale. Elle fournissait des renseignements efficaces pour le commerce, la guerre, les marchands, les marins, les pèlerins. Avec la géopolitique, ses liens avec les pouvoirs se sont renforcés, parfois avec quelques dérives. Aujourd’hui elle est davantage au service de l’aménagement en proposant des scénarios fiables. Malgré un désapprentissage spatial (lié par exemple à l’utilisation du GPS), on assiste également à une sollicitation de plus en plus de renseignements géographiques. La géographie doit donc aider les hommes à mieux appréhender, mieux gérer les mutations spatio-fonctionnelles contemporaines. Elle doit maintenant apprendre à s’interroger, argumenter, discuter et favoriser la citoyenneté active. C’est le « mode d’emploi de l’espace humain » LUSSAULT.

La carte, outil privilégié du géographe, est un exemple de ces évolutions. Elle est d’abord un outil de repérage et de prévision (pour un déplacement par exemple). Elle a une fonction de mémorisation/description de la surface terrestre. C’est aussi un outil de travail, une aide à la décision et à la recherche. On peut la définir comme un moyen d’information et de communication délivrant une organisation d’informations localisées. Aucune carte n’est la réalité. C’est toujours une « abstraction du réel perçu ». Toute carte traduit une vision subjective du monde, une interprétation du monde. Elle est déterminée par sa problématique et ses objectifs, par son message. Une carte n’est jamais neutre. Il faut donc exercer un esprit critique, d’où une nécessaire une éducation citoyenne à la cartographie du collège à l’université.

La géographie est en effet une science profondément marquée par sa fonction de discipline scolaire. Quels sont donc les enjeux de l’enseignement de la géographie scolaire ? Elle vise d’abord à fabriquer des citoyens acteurs, utilisateurs de l’espace. Mais sur elle pèse le lourd handicap de simple science de la mémoire des lieux. Il est donc important de construire des questionnements, des outils généraux, des concepts, à apprendre à faire de la géographie, à « apprendre à penser le monde ». Il est nécessaire d’accentuer l’initiation de l’analyse spatiale, de fournir les clés fondamentales de la géographie très tôt en renforçant les acquis notionnels, pour permettre aux élèves de comprendre le monde. La formation et le recrutement des enseignants ainsi que les programmes sont pourtant 2 freins pour atteindre ces objectifs.

D’abord destiné aux étudiants qui débutent leurs études en Géographie, ce livre s’avère également essentiel pour les enseignants. Il définit précisément les objets, les méthodes et les objectifs de la Géographie, science foisonnante encore largement méconnue du grand public. Et finalement quelle définition doit-on retenir ? : centrée sur l’interface homme-espace, la géographie est une science qui étudie les hommes et les sociétés à travers leurs dimensions spatiales afin de les aider à valoriser l’espace dans lequel ils vivent.