Un livre décevant qui ne tient pas sa promesse

La quatrième de couverture présente un projet séduisant : « À travers une enquête fascinante, l’auteur brosse le portrait, enlevé et savant, d’un éventail d’espèces et révèle comment les animaux, domestiques ou sauvages, ont joué un rôle catalyseur dans le développement cognitif, émotionnel et social d’Homo sapiens. ». Mais la lecture ne nous a nullement fascinée et le caractère savant est masqué par un fouillis agaçant.

 

Une enquête archéologique peu lisible

Archéologue et universitaire roumain, Cătălin Pavel, auteur d’essais tels que L’Archéologie de l’amour : de Néandertal au Taj Mahal (2022) et de romans comme La Septième Partie du monde (2017), ne réussit pas son pari, de « faire découvrir les liens profonds, surprenants et parfois mystérieux, qui unissent les humains et les animaux depuis la préhistoire ».

Le livre ne souffre pas la comparaison avec deux livres récents sur la même thématique :

– Animaux & humains : une histoire partagée de la Préhistoire au XXIe siècle de Clémentine Girault, Violette Pouillard et Pierre Serna, Margaux Spruyt. Les auteurs parviennent à déconstruire, avec brio, la simplification des rapports humains-animaux, en refusant de les réduire à une opposition manichéenne. Ils écrivent, à quatre mains, non pas une histoire sur les animaux, mais une histoire avec eux, en reconnaissant leur rôle fondamental dans l’évolution humaine. Leur projet, très réussi est servi par un riche panel d’illustrations.

Voir le CR dans la Cliothèque du 9 avril 2026, de ce beau manifeste visuel d’une histoire avec les animaux : https://clio-cr.clionautes.org/animaux-humains-une-histoire-partagee-de-la-prehistoire-au-xxie-siecle.html

– Nous étions si proches – Les relations humain-animal de la préhistoire à nos jours de Marylène Patou-Mathis. La préhistorienne adopte une démarche scientifique rigoureuse et décapante pour revisiter la fascinante histoire de nos origines, au prisme de nos relations avec les animaux. Elle interroge, avec finesse, l’éloignement et la fin du compagnonnage long de plusieurs millénaires, basculement récent à l’échelle de l’humanité, qui s’avère crucial pour le devenir de notre espèce et des autres vivants.

Voir le CR dans la Cliothèque du 10 mars 2026, de ce livre, érudit et limpide https://clio-cr.clionautes.org/nous-etions-si-proches-les-relations-humain-animal-de-la-prehistoire-a-nos-jours.html

Le livre de Cătălin Pavel ne partage pas la même rigueur scientifique. Certes les mentions des sites archéologiques sont nombreuses mais le savoir scientifique peine à être dégagé, noyé dans un mélange de positions de l’auteur, de simulacres de points de vue des animaux et d’opinions non étayées. Les débats scientifiques sont totalement éludés et seul le point de vue de l’auteur est mis en avant, sans qu’il soit démontré.

Les références restent vagues et il est impossible au lecteur de pouvoir approfondir le sujet en s’appuyant sur d’autres travaux. Les notes de bas de page sont rarissimes. La seule référence précise concerne un passage de L’Odyssée (cité page 240). Pour le reste, le lecteur doit se contenter de formules génériques non référencées : « la préhistoire américaine » (p.56) ; « les ethnographes de cette population » (p.57) ; « une synthèse récente » (p.86) ; « les chercheurs d’université huppées » (p.91) ;  « comme l’a rappelé un égyptologue » (p.128) ; « pour la littérature scientifique allemande » (p.145) ; « des chercheurs qui les ont étudiés » (p.146) ; « Les données ethnographiques modernes » (p.148) ; « certains spécialistes » (p.177) etc. Aucune source précise n’est donnée…C’est, à mes yeux, le défaut rédhibitoire du livre : l’impossibilité d’identifier les sources scientifiques, pour un livre qui est classé dans la collection « Sciences » !

Une bibliographie figure en fin d’ouvrage sans que les auteurs ne soient cités dans le corps du texte. C’est au lecteur de reconstituer le puzzle des débats scientifiques pour chaque sujet. Cătălin Pavel est prompt à se mettre en avant, sans offrir un raisonnement clair justifiant ses choix.

Les illustrations ne sauvent pas l’ouvrage car elles sont rares et de qualité moyenne. Nous sommes loin de la beauté iconographique du livre de Girault et al. (2026)

 Une critique non étayée de ses collègues archéologues

L’auteur semble méconnaître les travaux de ses collègues, en particulier français (Cf. les deux livres cités ci-dessus), qui promeuvent une approche pluridisciplinaire.

Dès l’introduction, Cătălin Pavel affirme : « De nombreux livres ont été publiés sur le thème des animaux dans l’Antiquité. Dans la plupart des cas, bien qu’illustrés par quelques séduisantes photographies de mosaïques, ils ne traitent que des sources écrites. J’espère parvenir à prouver, dans les pages qui suivent, que les sources archéologiques sont d’une richesse toute comparable. » (p.10).  Cette affirmation est démentie par de nombreux livres dont ceux de Girault et al. (2026) et Patou-Mathis qui montrent le primat de l’archéologie, tout en se nourrissant des autres disciplines (ethnographie, linguistique, sociologie, philosophie…). Ces auteurs sont loin de s’en tenir aux sources écrites !

Le livre est ponctué d’a priori sur ses collèges ; par exemple : « Il est clair que les hommes et les objets pouvaient se déplacer sur des distances plus importantes que ne semblent vouloir l’admettre nos chercheurs sédentaires d’aujourd’hui. » (p.52). L’auteur semble aussi ignorer les avancées de l’archéologie : « Dans l’imaginaire collectif, l’archéologie éclaire nos liens avec les animaux, le plus souvent réduits aux animaux domestiques élevés pour l’alimentation. C’est une erreur de perception perpétuée par l’archéologie qui se focalise souvent de manière exclusive sur ce sujet. » (p.19). Là encore, les travaux de ses collègues européens démentent cette affirmation.

Il jette arbitrairement l’anathème sur ses collègues : « Devant une découverte inhabituelle, les archéologues sont immédiatement tentés par des explications religieuses. C’est une erreur qui alimente le folklore de terrain de toutes les grandes écoles nationales d’archéologie » (p.200)

Il affirme bizarrement : « En archéologie, les synthèses font souvent défaut, et en archéozoologie plus encore que dans d’autres domaines de la discipline. Lorsqu’il s’en trouve, ces dernières s’adressent rarement au grand public. Une des grandes difficultés de la vulgarisation scientifique – et cela d’autant plus lorsqu’il s’agit de chiots et de chats – vient de la crainte d’être lu par les spécialistes (crainte d’ailleurs injustifiée) et de les supposer douter de notre sérieux. Voilà pourquoi je me porte, dès maintenant, garant de mon sérieux – et cela même après avoir passé une heure entière à l’intérieur d’une niche de chien. »  (p.16) Cette autojustification et ce postulat d’antagonisme entre vulgarisation scientifique et science ne peuvent que surprendre. Les ouvrages d’excellente vulgarisation scientifique ne manquent pas et ils sont souvent rédigés par des spécialistes qui rendent accessibles leur savoir sans user d’un humour qui tente vainement d’établir une pseudo connivence avec le lecteur comme le fait Cătălin Pavel. Son attitude apparaît parfois racoleuse et suscite, à la longue, de l’agacement. (Cf. « la digression boueuse » (p.45) ; le « chouchou des artistes » (p.93) ; « les ouailles de mon coin de campagne » (p.94) ; la recette d’extraction de l’huile des os de baleine, pour le lecteur pressé, (p. 53-54). Cette forme d’humour n’apporte rien et n’est nullement empreinte de poésie. La définition scientifique du hérisson prête à sourire (comme l’adresse du hérisson à l’auteur -p.302) : « Pour ne pas être accusé d’amateurisme, donnons d’emblée une définition scientifique : le hérisson est cette bête qui nous manipule systématiquement en usant du contraste assumé, entre, d’un côté, la sagacité des yeux et du museau travaillé tout en finesse et, de l’autre, un corps de bourgeois, telle une boule de pain enveloppée de paille, dans laquelle il élit domicile. » (p.278)

Les découvertes scientifiques sont parfois polluées par des opinions de l’auteur ou des perspectives anthropomorphiques inintéressantes : « détail sympathique » (p. 93), l’émotion face au sacrifice de chats dans la culture égyptienne (p.106) ; « trois tombes comme les archéologues souhaitent en découvrir le jour de leur anniversaire » (p.111) ; « J’ai un faible pour les objets qui mêlent différents matériaux (p.153) ;  « la question-clé, peut-être la seule qui compte – en tout cas aux yeux du hérisson. Était-il adoré comme un dieu depuis l’Antiquité ? » (p.294) ; « Je voudrais parfois qu’en lieu et place des discours stéréotypés de Tite-Live, on ait pu conserver des pages de mémoires écrits à Rome par ces ours polaires » (p.175) ; « les oiseaux jaloux » (p.384) etc.

Quelques bizarreries mystérieuses émaillent le texte comme la « sonorité du site archéologique de Zvejnieki » (p.192) ou l’affirmation : « L’archéologie a l’habitude de nous balancer de temps en temps une microfiction » (p.386).

Le lecteur a aussi le sentiment d’être infantilisé quand, par exemple, l’auteur rappelle des évidences, la nécessaire méticulosité de ceux qui pratiquent la fouille archéologique (p.279) et la stratégie de récupération des os qui ne doit pas reposer sur la simple consigne « Vous mettez tout ce que vous trouvez dans tel seau » (p.282). On ne saisit pas quel type de lecteur est visé.

Une organisation confuse fourre-tout

Le livre est organisé en huit chapitres :

-Chapitre 1. Jardin zoologique de poche

-Chapitre 2. Baleines, dauphins et un petit poisson

-Chapitre 3. Le chat

-Chapitre 4. L’ours

-Chapitre 5. Le chien

-Chapitre 6. Le hérisson

-Chapitre 7. Le cheval

-Chapitre 8. Les oiseaux

L’intérieur de chaque chapitre relève d’un capharnaüm où s’entrechoquent la liste de sites et de découvertes, des descriptions de représentations, sans que le raisonnement ne soit apparent. Ce défaut structurel est révélé par le nombre incessant d’interventions personnelles de l’auteur : « je dois commencer par me débarrasser d’un souci : les momies » (p.101) ; « je ne manquerai pas d’ajouter » (sans lien avec ce qui précède) ; « J’introduis volontiers ici une autre brève étude » ; « j’aurais peut-être dû me débarrasser plus tôt d’une précision fastidieuse (p.74) etc.

Cela laisse une impression de brouillon qui rend souvent la lecture pénible.

Pour ma part, je me suis astreinte à lire l’intégralité des 460 pages pour rédiger un compte-rendu le plus objectif possible mais cela fut plutôt une aventure rébarbative qui ne me procura aucun plaisir. Le style de l’auteur, peut-être alourdi par la traduction, s’avère confus. Sa posture faussement connivente dessert plus l’archéologie qu’elle ne la sert. Il faut dégager les animaux, « ses héros » (p.9) de la gangue des opinions personnelles de l’auteur pour atteindre le savoir scientifique les concernant.

En conclusion, ce livre laisse un sentiment de profond gâchis par rapport au corpus archéologique cité qui aurait pu permettre l’écriture rigoureuse d’une histoire passionnante.