Pascal Payen est professeur d’Histoire grecque à l’Université Toulouse – Jean Jaurès. Ses travaux portent sur l’histoire grecque, naturellement, mais pus particulièrement sur l’histoire culturelle et sociale, la réception de l’Antiquité entre le XVe et le XXe siècles et l’historiographie ancienne.

On lui doit notamment Plutarque. Grecs et Romains en parallèle (1999), un Dictionnaire Plutarque (Gallimard, 2001) et plus récemment Les Revers de la guerre en Grèce ancienne (Belin, 2012), dont on retrouvera une trame actualisée dans la cinquième partie du présent ouvrage.

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On rappellera le compte-rendu de notre éminent collègue, François Trebosc, déjà publié sur la Cliothèque, et auquel le présent compte-rendu s’efforce d’apporter un modeste contrepoint : https://clio-cr.clionautes.org/la-guerre-dans-le-monde-grec-viii-i-siecle-av-j-c.html

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Voici la présentation par l’éditeur :

Contrairement à un lieu commun qui a longtemps prévalu, les Grecs des cités ne passaient pas leur temps à faire la guerre. Parce qu’elle met en jeu le sort de chaque individu et l’existence de la collectivité, la guerre n’est jamais une évidence.

Les Grecs n’aimaient pas la guerre, mais ils avaient appris à s’y préparer, au sein de leurs assemblées, dans leur organisation sociale, par des choix concernant l’éducation, dans l’analyse historique et la réflexion philosophique. Sans cesse, les sociétés grecques soumettent la guerre à discussion et remettent en cause son prétendu caractère naturel. La guerre est une construction sociale, reposant sur des valeurs communes et délimitée par un cadre anthropologique. Elle comporte aussi une part d’ombre concernant les formes d’exercice de la violence, toujours organisée à défaut d’être supportable.

À travers un ensemble de dossiers classiques et de questions nouvelles ou peu abordées, ce livre renouvelle le regard d’ensemble porté sur la guerre appréhendée comme phénomène culturel.

Et la table des matières :

Première partie : La guerre est-elle au centre des sociétés grecques ?

  1. La guerre est-elle un état permanent des sociétés grecques anciennes ?
  2. Nouvelles enquêtes
  3. Existe-t-il une culture de guerre chez les Grecs anciens ?

Deuxième partie : Les guerres au fil du temps. Chronologie et nature des conflits.

  1. L’univers homérique de la guerre : modèles et anti-modèles
  2. Guerres au long cours : petite géopolitique des conflits
  3. Vivre avec ses ennemis
  4. Paix, trêves et alliances
  5. Diplomatie et relations internationales. Nouvelles approches

Troisième partie : Les moyens de la guerre : armées, ressources, techniques

  1. La guerre terrestre : l’hoplite, la phalange et « les autres guerriers »
  2. La guerre maritime
  3. Les ressources de la guerre et l’économie
  4. Poliorcétique et guerres défensives
  5. Le commandement : stratégie, tactique et politique

Quatrième partie : Les sociétés grecques dans la guerre

  1. Contre la guerre : des institutions politiques et sociales
  2. La guerre et le sacré en Grèce ancienne
  3. Guerre, idéologie civique et éducation
  4. Mémoire des guerres, mémoire de la guerre

Cinquième partie : La guerre et ses « revers »

  1. La violence de guerre
  2. Pillages, destructions, massacres
  3. La guerre au féminin
  4. Conditions et traitement des prisonniers
  5. Sortie de guerre, après-guerre : surmonter les défaites

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Cette lecture est le résultat d’un malentendu. Mais d’un malentendu dont on sort l’esprit aiguisé.

Ça commençait bien, pourtant ! Le lecteur avide d’histoire militaire se léchait déjà les babines à la citation d’un de ses meilleurs grands prêtres, John Keegan, qui posait la guerre comme un acte culturel. Même Platon, dans son Protagoras (tous les hellénistes se souviendront d’une de leurs premières versions, « Protagoras est arrivé ! »), énonce que « l’art de la guerre est une partie de l’art politique », et l’on se prend à penser à Clausewitz !

Las ! Le propos de Daniel Payen est d’analyser « comment la guerre conçue et pratiquée par les Grecs est imbriquée dans le social et comment la dimension politique constitue l’assise de cet échange ». L’objet est « non une histoire militaire de la guerre, mais une analyse des cités en guerre, des sociétés engagées dans un conflit armé ». A la réflexion, cet angle d’attaque devient passionnant.

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Contrairement à ce que nombre d’auteurs ont précédemment avancé, la guerre n’est pas omniprésente dans le monde grec et constitue un problème pour les cités, un problème qu’elles cherchent à régler dans toutes ses dimensions : politique, matérielle, économique, psychologique et affective. Daniel Payen s’appuie sur les travaux récents liés à la Première Guerre mondiale, sans complètement choisir sa chapelle (Prost, Becker, Audoin-Rouzeau, Rousseau ou autres Cazals). Il tente avec succès, parfois avec brio, toujours avec culture, d’appliquer au monde grec antique les concepts de culture de guerre, de violence, de brutalisation. L’ensemble – même si on ne suit pas toujours l’auteur – est très stimulant intellectuellement et on en sera reconnaissant à Daniel Payen, qui livre ici une synthèse en forme d’essai, appuyée sur ses longues recherches.

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Était-ce toutefois bien la place de cet essai dans la classique collection U ? L’auteur ne pousse-t-il pas le balancier un peu loin dans cette nouvelle direction ? Les sources ne sont-elles pas, de l’aveu même de l’auteur, un peu forcées dans le sens nécessaire à la démonstration ? Pourquoi se plaindre que celles-ci « restituent, trop fugitivement certes, d’autres regards » ? Pourquoi « trop » ? Pourquoi confier que celles-ci « hésitent à dire » ? N’y a-t-il pas, dans ce cas, des attendus projetés par l’auteur sur son objet ? Les Grecs parlent tellement de guerre qu’on voit mal comment celle-ci ne pourrait être omniprésente. C’est pourtant le but de la démonstration.

Au fond, comme on pourrait le dire à propos de certaines recherches récentes sur les conflits mondiaux contemporains, cette histoire de la guerre dans le monde grec ancien semble parfois mal à l’aise avec l’idée de guerre, comme si la civilisation de notre temps et de notre espace était incapable d’en accepter l’idée, la prégnance, les lois. On peine ainsi à suivre l’auteur dans son chapitre sur « la guerre au féminin », où il faut fouiller bien loin dans les sources pour trouver en quoi les femmes sont des spécialistes de la guerre défensive… ou en quoi elles peuvent parfois constituer « une armée régulière » quand les sources sont, de l’aveu même de l’auteur, des « formes d’utopie ». Mais, susciter le questionnement, n’est-ce pas là le propos de toute bonne recherche historique ? Ce en quoi on approuve pleinement la démarche, presque engagée, pourrait-on dire, de l’auteur.

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Cet ouvrage jouit d’annexes très riches, dont on ne saurait trop recommander la consultation au lecteur, et l’inspiration aux auteurs à venir. Qu’on en juge :

  • 31 pages de documents, classés selon la table des matières de l’ouvrage, qui présentent le plus grand intérêt ;
  • 7 pages de cartes, certes classiques, mais qui permettent de localiser certains paragraphes ;
  • 11 pages d’illustrations rapidement commentées, car toutes les sources ne sont pas textuelles ;
  • 7 pages d’une chronologie très utile, classée par grandes périodes, qui court de la Grèce mycénienne à la provincialisation du monde grec dans l’empire romain ;
  • 18 pages d’une riche bibliographie multilingue (français, anglais, allemand, italien) qui va de 1851 à 2015 ;
  • 8 pages d’index.

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Au chapitre des regrets de détail, l’esprit chagrin pourra signaler :

  • Une très curieuse redite sur la révolution hoplitique et l’équipement du dit hoplite : les mêmes paragraphes, parfois terme à terme, sont repris aux pages 63-66 et aux pages 112-114.Sans doute s’agit-il d’un oubli, ou d’un bégaiement du plan, qui hésite entre la révolution hoplitique comme moment et l’équipement de l’hoplite comme moyen (voir la table des matières ci-dessus).
  • Comment écrire le grec ancien ? Faut-il vraiment le restituer phonétiquement en alphabet latin ? « Polémos » plutôt que « 𝛑𝛐𝛌𝞮𝞵𝞸𝛓 »? Cela apporte-t-il vraiment quelque chose ? On aurait pu en rester à l’alphabet hellénique. Soit on lit le grec, et « 𝛑𝛐𝛌𝞮𝞵𝞸𝛓 » signifiera quelque chose, soit on ne le lit pas, et « polémos » ne vous parlera guère ! Pas besoin d’être Trissotin pour cela.
  • Le malaise qui peut s’emparer du lecteur lorsque, au détour d’un propos sur la bataille classique, l’analyse rejoint la dissuasion nucléaire (sic). L’auteur assume sa révolution culturelle, mais il n’est pas toujours facile de le suivre.
  • La manie d’une bibliographie classée par ordre alphabétique, alors qu’il aurait été tellement précieux d’avoir des références par chapitre !
  • Le mélange bibliographique d’ouvrages consacrés au monde grec et à la Première Guerre mondiale, qui se justifie pour les raisons évoquées ci-dessus, mais qui peut agacer le lecteur quand cette insertion n’est pas signalée. Audoin-Rouzeau en même temps que Garlan, Rousseau (celui de la Guerre censurée, pas le promeneur solitaire !) dans la même liste que Vernant… stimulant ou déroutant ?
  • L’absence dans la dite bibliographie de quelques titres qui pouvaient apparaître majeurs aux yeux du non spécialiste, tels les travaux de Hammond.
  • La relative faiblesse de l’appareil cartographique… mais dont la profusion n’eût sans doute pas cadré avec le vrai propos du livre.
  • Les illustrations – déjà signalées – en noir et blanc. Quel dommage que cette absence de couleurs ! Alors, évidemment, la céramique grecque antique n’est pas Matisse ou Van Gogh, mais on aurait bien aimé quand même profiter de cet aspect aussi.

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Au final, on ne peut que recommander la lecture attentive, parfois méditative, parfois exaspérée, toujours stimulante, de ce livre sur la Guerre dans le monde grec. Nul besoin d’être toujours d’accord avec l’auteur pour reconnaître l’ampleur de sa culture, la richesse de son propos, la pertinence de ses questionnements, la nouveauté de sa démarche. Daniel Payen met à notre portée des problématiques originales. Ainsi va la recherche.

Christophe CLAVEL

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