La machine à remonter le temps
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Serge Gruzinski

La machine à remonter le temps

Fayard, 2017, 368p., 21,90€

Guillaume Rageau
mercredi 3 janvier 2018

Serge Gruzinski enseigne à l’EHESS, à l’université de Princeton (États-Unis) et à l’université de Belém (Brésil). Son travail porte sur les manifestations de la mondialisation ibérique au XVIe siècle et sur les sociétés de l’Amérique coloniale.


Lorsque les Européens arrivent aux Amériques, ils découvrent ce qui est à leurs yeux un Nouveau Monde, avec un passé mais sans histoire. Car l’histoire, telle que la présente Serge Gruzinski, est une création européenne, une matrice imposée au passé des Amérindiens et bientôt adoptée par eux. Reproduit à l’échelle du monde, ce mécanisme conduit à la mise en histoire de l’ensemble des populations de la planète désormais contraintes de se regarder au « miroir de l’Occident » (p. 31).

Écrire l’histoire des Amérindiens

Dès leur arrivée, les colonisateurs mettent en œuvre « l’une des formes les plus insidieuses sinon les plus abouties de l’expansion occidentale, la capture des mémoires » (p. 27). En 1533, Andrés de Olmos est chargé d’écrire un livre sur les Indiens. A sa suite, une histoire des peuples mésoaméricains est entreprise par le franciscain Motolinía. S. Gruzinski analyse les cadres de pensée de ces missionnaires, marqués par la lecture de la Bible et des Écritures Saintes où ils vont puiser leurs schémas explicatifs. Motolinía parvient ainsi à une établir une correspondance entre le passé reconstitué des Indiens et l’histoire biblique. De la sorte, les populations d’Amérique sont intégrées dans un temps de conception européenne.
S’intéressant ensuite à la Très Brève relation de la destruction des Indesde Bartolomé de Las Casas, S. Gruzinski montre que malgré un objectif bien différent, ce récit participe du même phénomène. Pour Las Casas il s’agit de dénoncer l’oppression coloniale. Le Nouveau Monde devient exemplaire, supérieur à l’Occident, mais toujours comparé à lui. Même positive, la vision de Las Casas est eurocentrique.
Sous Philippe II, la question du passé préhispanique est réévaluée. L’Histoire universelle du franciscain Bernardino de Sahagún est interdite de publication. Pour éviter toute influence néfaste, on ne peut plus écrire sur les « superstitions » ou « la façon de vivre qui était celle des Indiens ». En parallèle est diffusée une version officielle du passé via les Decades de Antonio de Herrera y Tordesillas. A travers lui la Monarchie espagnole dicte son histoire au Monde.

La conception amérindienne du passé

Si les Européens se sont faits les historiens des Amérindiens, ce n’est pas parce que ces derniers n’ont pas su ou n’ont pas voulu raconter leur passé. Au milieu des années 1540, des codex peints représentent la naissance, l’essor et l’apogée de la seigneurie de Texcoco. Les peintres ont cependant dû concilier les attentes de l’aristocratie locale avec les exigences des autorités espagnoles qui traquent « l’idolâtrie ». L’interprétation que fait S. Gruzinski de ces codex laisse entrevoir une conception du temps différente de celle des colonisateurs. La succession des généalogies y dessine un temps non linéaire d’où ressort un processus de civilisation dont les Européens sont absents. En effet la conquête espagnole qui constitue une rupture profonde dans la vision occidentale ne semble pas être perçue comme un bouleversement aussi important du côté des Amérindiens.
En plus des codex, les chants, la danse, la musique sont autant de canaux de transmission d’un passé non historicisé dans lequel transperce un univers symbolique préhispanique.

L’historicisation du monde

Pour S. Gruzinski, « l’acclimatation de l’Histoire […] s’est jouée dans le laboratoire du Nouveau Monde » (p. 16), comme une première étape avant son universalisation. L’historicisation a consisté à imposer une pratique européenne de la représentation du monde qu’il qualifie de « colonisation de l’imaginaire » (p.300). Parmi les exemples, on peut citer la transcription alphabétique qui instaure un nouveau rapport entre écrit et oral inexistant chez les Indiens. Un nouveau sens de lecture s’impose, occidental, à l’inverse de l’usage traditionnel de bas en haut et de droite à gauche. Les glyphes disparaissent vers 1650 et avec eux une façon de penser et de décrire le monde.
Mais l’historicisation peut avoir des conséquences inattendues. Les Amérindiens accèdent progressivement aux livres européens, un danger dénoncé par certains Espagnols désormais renvoyés à leur propre passé de païens par des populations jugées barbares. « L’ambivalence de l’historicisme, que Dipesh Chakrabarty a longuement analysé dans Provincialiser l’Europe, atteint ici son paroxysme : c’est l’Occident qui dicte son passé à cette région du globe mais c’est lui également qui rend possible l’analyse et la dénonciation de l’expansion ibérique » (p.224).

C’est au final un ouvrage stimulant qui livre des clés de compréhension sur la construction de l’histoire. Il ne faudra pas y chercher une étude de la colonisation en elle-même mais plutôt de la façon dont les Européens ont construit une « machine à remonter le temps » qui leur a permis de dicter leur histoire au Monde.

Par Guillaume Rageau

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