Niall Ferguson est un historien britannique, spécialisée dans l’histoire de l’économie et de la finance. Conservateur, il est également considéré comme l’une des personnalités intellectuelles les plus en vue du monde anglo-saxon. Niall Ferguson est l’auteur de best-sellers internationaux, parmi lesquels l’ascension de l’argent, ainsi que de deux biographies remarquées : l’une consacrée à la maison Rothschild et l’autre à Henri Kissinger.

La place et la tour se veut, selon la présentation de l’éditeur Odile Jacob un : « livre ambitieux, foncièrement original dans sa démarche comme par son objet ». En effet, Niall Ferguson se propose de faire une histoire des réseaux. Pour cela, l’historien se penche sur l’histoire de l’humanité dans sa globalité et montre qu’elle est traversée par deux forces contraires : la première, celle où prédominent des institutions hiérarchiques puissantes (Eglise, Etat…) c’est-à-dire la tour du titre, et la seconde consacrée à l’émergence des réseaux (corporation, club, société secrète ou religieuse…) qui est la place.

Cette étude transdisciplinaire ambitieuse de 552 pages (444 si on exclut la bibliographie et l’index) est divisée en neuf parties à leur tour subdivisées en 60 sous-chapitres très inégaux, ces derniers faisant entre eux 3 et 15 pages chacun selon le propos choisi. Ce format de développement peut au fil de la lecture, frustrer le lecteur qui aurait souhaité un prolongement de la réflexion et des démonstrations plus conséquentes pour un tel sujet.

Après une préface intitulée : « l’historien en réseau » où l’auteur rappelle justement que : « nous vivons dans un monde en réseau », Neil Ferguson se penche sur son propre cas et expose la manière dont il a bâti le sien au fil de ses expériences personnelles dans les universités d’Oxford ou de Standford par exemple. Il élargit sa réflexion en notant que : « la plupart d’entre nous appartiennent pourtant un nombre plus grand de réseau que de hiérarchie » ne serait-ce que par notre présence sur les réseaux sociaux, Facebook et Twitter par exemple mais aussi les clubs les associations sportives, caritatives, culturelles…

La première partie qui est présentée comme une introduction, est intitulée : « réseaux et hiérarchies » ; elle est subdivisée en 10 chapitres, dont le premier et le dernier abordent le mystère des Illuminati. Niall Ferguson revient ainsi sur la création et les accusations portées très vite contre ce réseau créé en Allemagne et primitivement nommé l’Union des perfectionnistes. Néanmoins l’auteur souligne bien que la connaissance des Illuminati qui, pourtant, n’a jamais été un ordre majeur, se heurte à deux difficultés. La première est bien celle qui empêche de prendre ce sujet au sérieux du fait des discours farfelus en circulation. La seconde concerne les archives de ce réseau qui sont en réalité dispersées d’abord entre les différentes loges maçonniques auxquelles les Illuminés ont appartenu. Le deuxième chapitre fait un saut dans le temps : « notre âge des réseaux » permet à Niall Ferguson en cinq pages de poser l’importance actuelle des réseaux notamment lors de l’élection américaine 2016, ce qui lui permet ensuite de glisser au chapitre 3 vers la thématique « des réseaux, des réseaux partout » puis de poser la question « pourquoi des hiérarchies ? » au chapitre 4.

Les grands principes étant posés par divers exemples représentatifs, l’introduction se termine par une proposition de l’auteur pour qui les réseaux, structures profondément inégalitaires, reposent sur sept principes :

1) nul homme n’est une île

2) qui se ressemble s’assemble

3) les liens faibles sont forts

4) la structure détermine la viralité

5) les réseaux ne dorment jamais

6) les réseaux confondus réseau

7) le riche s’enrichit.

Une fois ces bases et ses fondements posés, Niall Ferguson rend revient à l’histoire des Illuminati pour mieux éclairer la particularité, les motivations et les sources d’inspiration de ce réseau volontairement secret créé par le lettré bavarois, Adam Veishaupt.

La deuxième partie ouvre une série de 8 chapitres à leur tour subdivisés en de nombreux sous-chapitres (46 au total !), le tout suivant une logique chronologique qui reprend soit une question générale soit une période ou un lieu en l’abordant via un exemple particulier jugé représentatif de l’organisation, du succès ou de l’échec des réseaux. Le chapitre II intitulé : « empereurs et explorateurs » rappelle que le réseau a été historiquement précédé par la hiérarchie avec les premiers groupes d’hominidés de la Préhistoire. Pourquoi ? Parce que la hiérarchie a de nombreux avantages en termes économiques et politiques, même si, dans le temps et dans l’espace on a pu observer des structures politiques plus distribuées (Athènes). Le monde a ainsi connu ainsi connu l’un avant l’autre, du fait de la distribution des rôles entre les individus, et de la nécessité d’avoir quelqu’un qui donne les autres tandis que les autres exécutent. C’est là l’occasion pour Niall Ferguson de nous faire philosopher sur cette réplique intemporelle de Sergio Leone : « le monde est divisé en deux catégories. Ceux qui ont un revolver chargé. Et ceux qui creusent. Toi, tu creuses. »

« Le premier âge des réseaux » s’intéresse au cas, au XIVe siècle de l’épidémie de peste bubonique dont la transmission passa par les réseaux de commerce eurasiatique. Mais ces réseaux étant si peu nombreux, il a fallu quatre ans à cette maladie pour traverser l’Asie pour enfin arriver en Europe où elle se propagea très rapidement puisqu’entre la moitié et les trois quarts de la population périt. Le sous-chapitre 13 « L’art des affaires à la renaissance » utilise le cas du marchand Benedetto Cotrugli dont la vie illustre la manière dont les réseaux européens ont évolué tout au long de la renaissance.

Le sous-chapitre 16 « quand Gutenberg rencontra Luther » revient sur le bouleversement engendré par l’invention de l’imprimerie et son rôle dans le succès et la diffusion de la réforme, analyse qui se poursuit dans plusieurs chapitres suivants. Naturellement, l’auteur développe également la question du réseau des lumières, et de ses animateurs comme Voltaire qualifié de « hub », l’idée étant illustrée par une carte présentant son réseau de correspondances à travers l’Europe. Le réseau des animateurs de l’encyclopédie, ainsi que le réseau propre à chaque pays (Écosse) ou à des individus spécifiques comme Benjamin Franklin. Logiquement après les Lumières, Niall Ferguson aborde les réseaux des grandes révolutions politiques de la fin du XVIIIe siècle ; il reprend ici en exemple les réseaux développés par Paul Revere en tout en réhabilitant le poids et le rôle joué par la franc-maçonnerie. Enfin, l’auteur développe la période de la première moitié du XVIIIe siècle et s’attarde notamment dans le sous-chapitre 25 sur la maison Rothschild et la construction de son réseau de communication au cours de la même période.

Le chapitre cinq « les chevaliers de la table ronde » dont le titre est emprunté au nom du réseau auquel John Bécane auteur du roman « les 39 marches », s’ouvre sur la question de l’empire colonial britannique et la manière dont celui-ci a su s’appuyer sur tous les types de réseaux existants dont les nouvelles technologies de communication engendrée par la révolution industrielle (câbles électriques chemin de fer…) et de la place relative occupée par l’autorité centrale. En effet, si certes le bureau principal est situé à Londres, l’homme de terrain est incontournable. Puis dans les chapitres suivants, l’auteur expose d’autres formes de réseaux existantes dans l’empire britannique. Les exemples de l’Afrique du Sud et celui des Apôtres de Cambridge marqués par la présence de Keynes et d’une forte minorité homosexuelle militante et méprisante sont développés. La Première Guerre mondiale a fait elle aussi l’objet de plusieurs chapitres. On pourra regretter que le conservatisme politique de l’auteur soit un peu trop lisible lorsqu’il ose apparenter une « variété mutante du marxisme élaboré par les bolcheviks russes » à un autre fléau qui éclate à la fin de la guerre : la grippe espagnole. Il tente ainsi d’analyser la question des idées révolutionnaires, en particulier communiste, qui éclatent durant la période, mais la démonstration reste peu convaincante. Les passages consacrés à la volonté de l’Allemagne de faire de l’Islam son allié durant la Première Guerre mondiale et de déclencher en vain un djihad dans les empires britanniques et français relèvent l’intérêt du chapitre.

Comme il se doit, l’auteur revient aussi sur la question des totalitarismes et au sous-chapitre 37 intitulé « le principe du chef » revient (trop) brièvement sur la manière dont les partis totalitaires se sont structurés et hiérarchisés. De démonstration complète. Le sous-chapitre chapitre 38 « la chute de l’international de l’or » revient sur l’antisémitisme en Allemagne et le discours du régime nazi affirmant l’existence d’un complot juif international. Le chapitre revient dans des propos, trop courts, trop secs et qui peuvent sembler maladroits, sur la surreprésentation des juifs dans les milieux de la finance et du commerce et aussi sur les particularités de ce groupe qui à l’époque, représente moins de 1 % de la société allemande.

Les sous-chapitres suivants abordent ainsi divers thèmes qui peuvent être lus à part ou de manière globalisante en fonction de l’intérêt du lecteur (le réseau de Kissinger ou celui d’Al-Qaïda par exemple). Mais les chapitres les plus intéressants de la dernière partie de cet ouvrage sont certainement ceux concernant la naissance et le développement d’Internet. Au cours des 7 pages du sous-chapitre « dans la vallée » consacré à Aparnet, l’auteur revient sur les premiers développements d’Internet, tandis que dans le suivant, Niall Ferguson évoque rapidement la tentative avortée de Victor Glouchkov de créer l’Internet soviétique pour mieux glisser vers le cas de la Pologne et les réseaux de l’opposition polonaise au début des années 80. Les chapitres suivants reviennent ensuite sur les développements de réseaux via l’informatique et notamment le cas de Linux, système d’exploitation mondial conçu et amélioré en réseaux grâce à des milliers de codeurs bénévoles. Mais le rêve de l’open source cesse avec l’arrivée des géants Microsoft et Apple. Les réseaux sociaux sont aussi analysés et notamment comment les propriétaires de sixdegrees.com n’ont pas vu venir un petit hacker de dortoir Mark Zuckerberg, dont la stratégie audacieuse lui a permis le premier réseau social du monde, succès qui s’est combiné à une utilisation judicieuse de la publicité et à l’explosion du téléphone portable. On regrettera cependant la candeur au mieux, le parti-pris au pire, de l’auteur pour le fondateur de Facebook dans la mesure où il évite d’évoquer une quelconque forme de responsabilité du patron-fondateur de Facebook dans le contexte du scandale Cambridge Analytica.

Cécile Dunouhaud