Ce trimestre, « La Revue Dessinée » continue de manier le local et le global, le proche et le lointain. Près de chez nous la revue évoque le goût des fruits et légumes. En s’éloignant un peu, on part pour l’Allemagne afin d’examiner le modèle énergétique de notre voisin. Ensuite on embarque avec l’expédition Tara ou encore vers la Nouvelle-Calédonie. Mais il n’est pas uniquement question de voyage et on retrouve les préoccupations sociales du magazine avec un reportage effrayant sur le ranking.

Alimentation et environnement
« Fruits et légumes n’ont plus de goût » : voilà le genre de phrases que l’on entend souvent. Cela est dû entre autres à la standardisation de la nourriture. Le reportage pose de façon plus globale la question d’un certain modèle alimentaire marqué par le poids des pesticides. Virginie Le Borgne et Lisa Mandel remontent loin et partent du Moyen-Age puis évoquent le rôle de la Révolution industrielle. Jusqu’à la seconde guerre mondiale en tout cas, l’agriculture repose sur les semences paysannes. Dans les années 60, c’est la mise en place du « cov » ou certificat d’obtention végétale, condition sine qua non pour commercialiser les productions. Les années 80 représentent un boom des biotechnologies avec des entreprises comme Monsanto. La production agricole bondit mais, en parallèle, il y a de moins en moins de paysans et de diversité génétique. Le reportage pointe quelques conséquences de cette dépendance aux grandes entreprises comme l’endettement en Inde. L’humanité dépend aujourd’hui de seulement 17 espèces pour les trois quarts de son alimentation. Les auteurs se déplacent ensuite du côté des banques d’échantillons et en profitent pour pointer des aberrations. Ainsi, en Irak, en 1996, on a imposé la culture du blé pour macaroni sachant qu’on ne mange pas de pâtes dans le pays ! On trouve pour finir des exemples de projets alternatifs dans le monde comme avec Buzurna Juzurna. Du côté de l’environnement, on pourra découvrir le reportage intitulé « Une goutte dans l’océan ». Il s’agit d’une enquête sur le corail, ce mangeur de CO2, qui est un des poumons qui font respirer la planète. Le problème c’est qu’il blanchit. Christian Cailleaux a embarqué à bord d’une expédition baptisée « Tara Pacific ». Elle représente un voyage de plus de deux ans qui réunit près de 100 scientifiques, issus de 8 pays. Le bateau a parcouru plus de 100 000 km à travers 30 pays. L’objectif est de prélever 35 000 échantillons pour les analyser. On suit un peu du quotidien de ce genre d’expéditions.

Femmes, film, yoga et quidditsch
Les différentes rubriques de la revue proposent, comme à chaque fois, des thèmes pour le moins variés. Tout d’abord, l’une d’elles porte sur la conquête du droit de vote par les femmes. Si pour la Norvège la chose est acquise dès 1893, il faut attendre 1915 au Danemark et 1944 en France. La bande dessinée passe en revue les différents motifs évoqués dès le XIX ème siècle pour refuser en France aux femmes l’accès au vote. « Instantané » prolonge en quelque sorte cette histoire de l’émancipation des femmes avec un cliché de 1967. Sur celui-ci, on voit une jeune femme qui se voit interceptée après avoir pris le départ du marathon de Boston. Certains n’arrivaient pas à accepter qu’une femme puisse courir avec les hommes. Elle parvint néanmoins à terminer le marathon et, en 2017, à 70 ans, Kathrine Switzer a renfilé le dossard et a, à nouveau, terminé la course. « La revue des cinés » présente le film « La bataille d’Alger » de Gillo Pontecorvo. Ce film devenu culte en Algérie a été censuré pendant des années en France. Traitant de la guérilla urbaine, le film a servi aussi à l’armée américaine en formation. Du côté de la musique, « Face B » propose la découverte de Cosey Fanni Tutti, une carrière marquée par l’ art, le sexe et la musique ! Ensuite, le lecteur pourra se familiariser avec le yoga. Le phénomène est important puisqu’on estime qu’entre 2 et 3 millions de personnes le pratiquent aujourd’hui en France. Pour finir, un autre type d’activité avec le quidditch. Ce sport, créé à l’origine par JK Rowling dans Harry Potter, est devenu une réalité.

A qui le tour ?
Laetitia Cherel et Lionel Serre proposent un reportage glaçant sur une technique de management liée à la notation des salariés. Une double page explicative contextualise d’abord leur propos. Cette plongée dans un univers impitoyable est en rapport avec une enquête menée en 2017. L’action se déroule chez Sanofi. On suit Benoit, cadre dirigeant, qui reçoit une consigne qui dépasse la simple évaluation annuelle de ses salariés. En effet, on lui demande d’isoler un quota de 10 % de mauvais éléments. Les cadres organisent la résistance face à ce procédé et on assiste d’abord à un recul apparent de la direction. Le reportage explique qu’on est passé d’une « logique de promotion à une logique de purge ». Cette pratique dite de « ranking forcé » consiste en une sous-notation de salariés. Les chiffres peuvent monter jusqu’à 15 % et on passe maintenant par des consignes orales pour éviter toute levée de bouclier de la part de certains cadres. On est glacé de découvrir la « nine box », cette boite de neuf cases qui permet de classer les collaborateurs en trois catégories. Mais entre les entretiens annuels menés par les cadres et les pressions reçues de la direction, certains cadres se retrouvent à devoir déclassifier certains employés précédemment bien évalués.

Hôpital et Nouvelle-Calédonie
Caroline Coq-Chodorge et Léo Quiévreux livrent un reportage sur l’hôpital, ou plus précisément sur la question de la pratique de la tarification à l’acte. Partant du constat d’un malaise certain dans les hôpitaux, les auteurs relèvent par exemple que depuis 2007, les accidents du travail du personnel ont augmenté de 43 % ! Ils se focalisent ensuite sur la T2A, c’est-à-dire la tarification à l’activité. On suit l’exemple d’un médecin chargé de cela, ici en l’occurrence le docteur Tanquerel. À chaque acte médical correspond un code et donc un tarif : il y en a 2300 possibles ! Mais aujourd’hui, ce n’est plus lui qui gère cela mais une société extérieure. Cette gestion pour maximiser l’occupation des lits et donc tout événement, comme la grippe, peut aboutir à coincer le système. Le reportage prend aussi le cas des accouchements et souligne que les tarifs hospitaliers ne favorisent pas les accouchements physiologiques sans gestes techniques. Une maternité doit atteindre un certain nombre d’accouchements pour s’en sortir financièrement. La double page qui suit fournit d’utiles renseignements, comme le fait que la sécurité sociale se trouve quasi à l’équilibre aujourd’hui. Si la situation économique semble meilleure, on sent pourtant grandir le malaise dans les services d’urgence. Jenny Brifa et Florent Grouazel empoignent la réalité de la Nouvelle Calédonie, ce territoire situé à 17 000 kilomètres de la métropole. En novembre, les Calédoniens vont se prononcer sur leur éventuelle indépendance. Le reportage raconte le boom du nickel au niveau économique mais pointe également les grands déséquilibres dans la population à travers la fracture entre Kanaks et Caldoches.

Au programme de décembre, le Japon avec un reportage intitulé « L’Empire du soleil couchant » mais aussi Donald Trump ou la France des bas-côtés.

© Jean-Pierre Costille pour les Clionautes