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La Russie.

Questions internationales.

Septembre – Octobre 2007, N°27. 127 pages.

CR de Catherine DIDIER – FEVRE, professeure au collège du Gâtinais en Bourgogne à Saint Valérien.

Dans la perspective des élections russes (législatives en décembre 2007 et présidentielles en mars 2008) et de l’actualité des questions au concours d’enseignement, la revue Questions Internationales consacre à la Russie un dossier de 60 pages. La Russie a beaucoup changé depuis l’élection de Poutine en 2004. L’évolution actuelle soulève beaucoup de questions. Les évènements récents remettent déjà en cause une partie des analyses de certains articles (annonce par V. Poutine de sa volonté de rester aux commandes de la Russie d’une manière ou d’une autre, victoire en Ukraine de Ioulia Timochenko…).

L’équipe d’universitaires et de journalistes, choisie par Questions Internationales, propose à la réflexion du lecteur un panel d’articles analysant le chemin parcouru par la Russie depuis la disparition de l’URSS. Serge Sur considère ainsi que la situation actuelle de la Russie est comparable à celle de la France en 1815, qui peina à retrouver sa place pendant près d’un siècle, dans le concert des nations.

La Russie et son empire.

Le territoire russe est le résultat d’une politique de conquête entamée au XVI° siècle par les tsars. Après la Révolution de 1917, les Bolcheviques ont rapidement reconstitué l’empire russe en signant des accords de dépendance avec les territoires devenus indépendants à la fin de la première guerre mondiale. La mise en place d’une fédération en 1922 achève l’intégration de ces territoires. Aussi, l’éclatement de l’URSS en 1991, comme le formule Vladimir Poutine, est vécu comme « la plus grande catastrophe du XX° siècle ». L’organisation du territoire russe vole en éclats avec l’indépendance des Républiques. C’est un choc pour le peuple russe dont la répartition géographique ne correspond plus aux frontières de la Nouvelle Russie. L’expression « étranger proche », pour désigner les républiques ex-soviétiques, montre la difficulté à appréhender l’espace qui s’est détaché de la Russie. La fin de la pression soviétique, symbolisée par la Perestroïka, a révélé les désirs d’indépendance des peuples jusque là soumis par la force. La CEI est restée une coquille vide. La Russie ne dispose plus d’un monopole sur son ancien empire, surtout dans le contexte des « Révolutions de velours » (voir Viatcheslav AVIOUTSKII. Les révolutions de velours. Armand Colin, 2006. 230 pages. ) . Toutefois, V. Poutine n’hésite pas à user de l’arme énergétique pour faire entrer dans le rang les anciennes possessions russes.

Les signes timides d’une renaissance de la puissance russe.

Le second mandat (et en principe le dernier) de V. Poutine est marqué par des signes encourageants de relèvement tant que le plan économique (forte croissance, forts IDE, …) que politique (opposition au projet d’un système de défense antimissile en République Tchèque et en Pologne). Cette renaissance se fait dans le contexte de l’affaiblissement des Etats-Unis, suite à leur engagement controversé en Irak. Depuis 2004, la Russie se permet d’affirmer ses divergences lors du double élargissement de l’OTAN et de l’UE. Ce retour sur la scène internationale n’est pas sans souffrir de contradiction (le soutien à l’Iran, à la Syrie, au Hezbollah libanais et au Hamas palestinien fragilise les bonnes relations entretenues jusque là avec Israël).
A l’intérieur du pays, les méthodes employées sont elles aussi discutables : généralisation du clientélisme (voir la maxime : « mieux vaut avoir 100 amis que 100 roubles » qui souligne l’importance des réseaux), violation des droits de l’Homme (et ce, malgré l’adhésion de la Russie au Conseil de l’Europe depuis 1996), intimidation des journalistes (symbolisée par l’assassinat de Anna Politkovskaïa en octobre 2006), réduction de la liberté de la presse (avec l’adoption de la loi contre l’extrémisme en 2002 et de celle contre le terrorisme de 2004, suite à la couverture médiatique des prises d’otages du théâtre de la Doubrovska et de Beslan). L’abstention massive caractérise les élections. Les Russes n’attendent rien de la démocratie représentative.
Par ailleurs, l’économie est basée sur une économie rentière, s’appuyant sur l’exploitation des hydrocarbures et leur exportation. La bonne santé économique s’explique aussi par une réforme fiscale qui a recentralisé les revenus à l’échelle fédérale. Si la dette publique n’est plus que de 8% (contre 153% en 1998), la dette des entreprises a, en revanche, fortement augmenté. Les bons résultats sont donc faussés.

La nouvelle société russe

Née sur les décombres de la disparition de l’URSS, cette nouvelle société est fortement inégalitaire même si une classe moyenne a émergé. Cette dernière est la clé de voûte de la stabilité sociale. Attachée à sa situation actuelle, la classe moyenne soutient Russie Unie, le parti de Vladimir Poutine. L’individu type de la classe moyenne est jeune (30 – 35 ans), moscovite, diplômé (les 2/3 ont fait des études supérieures), propriétaire (un appartement, une datcha et une voiture). Ses revenus lui donnent la possibilité de prendre des vacances, y compris à l’étranger. En dehors de ce noyau (20% de la population pour certains analystes russes, 70% pour d’autres !), se distinguent deux autres catégories que l’on peut résumer sous la formule choc : « 33 milliardaires, 33 millions de pauvres ». La paupérisation a touché plus particulièrement les personnes âgées dont les retraites ne suffisent plus pour vivre. En revanche, l’ancienne nomenklatura a su profiter du changement de régime économique pour convertir son capital politique en capital tout court. La mise en détention du patron de Ioukos et le démantèlement de ce géant pétrolier ont profité à des entreprises contrôlées par des proches de V. Poutine.

Ce numéro de Questions Internationales permet d’actualiser les faits exposés dans la Documentation Photographique. (Jean Radvanyi. La Russie entre deux mondes. N°8045, 2005) notamment grâce aux articles relatifs à l’économie, la démographie et les sociétés. Ainsi, l’article de Katerina Kesa sur Le déclin démographique permet de revenir sur des idées reçues. Ce déclin ne date pas de l’effondrement de l’URSS mais remonte au milieu des années 1960, date à laquelle l’URSS a eu du mal à soigner les maladies cardiovasculaires et les infections, en raison d’une dégradation du système de santé.
Quant aux articles de géopolitique (ils sont ou seront rapidement désuets comme le montrent les dernières déclarations de V. Poutine), ils sont très utiles à la compréhension l’actualité politique qui agite ce pays en cette fin d’année 2007.
Le dossier consacré par Questions internationales est très riche. Nombreux sont les graphiques, les chronologies, les cartes et les encarts (voir notamment celui sur la Tchétchénie, qui montre comment la paix actuelle a été achetée en plaçant Kadyrov à la tête de la région) qui apportent des éléments très utiles à la réflexion. On regrettera toutefois que les nombreuses cartes reproduites dans la revue ne fassent pas l’objet d’un commentaire apportant des facteurs explicatifs à la localisation de certains phénomènes.

Au sommaire de ce numéro, on trouvera d’autres articles fort intéressants sur l’entrée de la Turquie dans l’Europe, la cour pénale internationale, la mondialisation de l’enseignement supérieur, sur l’entrevue de Tilsit (1807 : Napoléon – Alexandre Ier) ainsi que la reproduction d’un extrait L’empire des tsars et les Russes de Anatole Leroy-Beaulieu. 1881-1889. 3 tomes.

Copyright Les Clionautes.

A propos de l'auteur

Catherine  Didier-Fevre

Professeure agrégée d’histoire - géographie en classes préparatoires littéraires au Lycée Sainte-Marie Lyon (69005) Elle a soutenu une thèse de géographie à Paris Ouest Nanterre La Défense le 29/09/2015 : The Place to be ? Vivre et bouger dans "l’entre deux" : Mobilités et jeunesses dans les espaces périurbains. Mention très honorable. http://www.theses.fr/s75353 Activités dans l’association : - rédactrice de la Cliothèque de géographie - administratrice et rédactrice de Clioprépas

La Russie

Questions internationales N°27 septembre octobre 2007

La documentation française.

Alors que la presse vient d’annoncer que Vladimir Poutine qui préside aux destinées de la Russie depuis 2000 semble avoir trouvé un moyen de conserver le pouvoir en devenant Premier ministre, après avoir désigné ipso facto son successeur au Kremlin, la parution de ce numéro de questions internationales vient à point nommé. Souvent présentée comme une puissance affaiblie, la Russie héritière de l’URSS connaît une évolution surprenante. Ce pays dispose par exemple des troisièmes réserves de change du monde, alors qu’en 1998 l’état Russe était en cessation de paiement. De quoi faire réfléchir… Ce pays vient de s’engager dans une nouvelle aventure militaire dans le Caucase, en Ingouchie, proche de la Tchétchénie, de relancer les patrouilles de bombardiers stratégiques près du pôle Nord et s’oppose fermement à des sanctions majeures contre l’Iran. Même l’industrie nucléaire civile, longtemps plombée par la catastrophe de Tchernobyl marque des points à l’exportation et vient concurrencer Aréva.
Ce numéro consacre huit articles à la Russie et permet d’appréhender les questions majeures que l’on peut se poser sur le pays, sans toutefois prétendre à l’exhaustivité.

Deux articles envisagent les mutations spatiales de la Russie. Anne de Tinguy chercheur au CERI, (Sciences po.) situe historiquement la formation de l’espace russe, composée d’expansions et de contractions. Ce passé expansionniste de la Russie, interrompu par la formation de la CEI et l’implosion de l’URSS, n’est pas forcément à mettre aux oubliettes de l’histoire. Les russes restent attachés à la grandeur passée, y compris pré-soviétique, et parlent volontiers de l’étranger proche pour caractériser l’ensemble formé par les ex-républiques soviétiques. De ce fait Anne de Tinguy évoque un syndrome post impérial.
En fait, depuis la fin de l’URSS, les deux présidences de Boris Eltsine et de Vladimir Poutine ont été marquées par des politiques étrangères sensiblement différentes. Les difficultés économiques de la Russie ont limité la marge de manœuvre du tombeur de Gorbatchev tandis que la relative renaissance, liée à la rente énergétique semblent redonner à Moscou une certaine capacité d’intervention, y compris de nuisance. De ce fait, associant pression énergétique, présence militaire, ventes et fournitures d’armes, la Russie est de retour sur la scène internationale.

Arnaud Dubien, rédacteur en chef de Russia intelligence et d’Ukraine intelligence revient plus précisément sur les évolutions récentes des marges de la Russie. Les révolutions de couleurs en Georgie, un Ukraine ou au Kirghizistan ont pu être contenues, la Biélorussie reste dans l’orbite russe, ce qui n’exclut pas certaines tensions récentes, et le Kremlin a mis en œuvre une tactique efficace de pressions énergétiques.
La place de la Russie en Europe est évoquée par Thomas Gomart, qui revient sur la question de l’identité européenne de la Russie. La Russie n’est certes pas candidate à l’entrée au sein de l’Union mais elle reste quand même pour une partie de son territoire enclavée dans L’Europe des 27 et les échanges énergétiques créent, on l’a vu, un lien étroit.
La politique extérieure de Vladimir Poutine vise, et on l’a vu lors de la rencontre avec Nicolas Sarkozy, à mettre en avant la spécificité de la Russie, de son mode d’organisation politique, de sa présence sur ses marges et sur son autonomie de décision. De ce point de vue, l’objectif affiché de la diplomatie française d’infléchir cette approche ne semble pas devoir être atteint.
Dans l’opinion publique et même l’intelligentsia russe, la tentation est à la réaffirmation d’une puissance perdue pendant les années de la transition. Vladimir Poutine qui a clairement affirmé sa volonté, à 54 ans, de se maintenir au pouvoir même après la fin de son mandat de Président, cette fois comme premier ministre, joue sur cette volonté de l’opinion publique. De ce fait, la Russie joue sur des relations bilatérales, sur des accords basés sur les avantages mutuels, un discours qui n’est pas sans rappeler celui tenu par Gromyko, le ministre des affaires étrangères de Léonid Brejnev à l’époque soviétique.

Dans qui gouverne la Russie ? Jean-Robert Raviot, maître de conférence à Paris X, répond en introduisant certaines nuances. Certes, beaucoup d’auteurs, redevenus kremlinologues, comme au temps de l’URSS, évoquent un retour du soviétisme mais cela apparaît comme devant être discuté.
Vladimir Poutine a sans aucun doute pris acte de la défaite de l’URSS pendant la guerre froide, mais il entend clairement reprendre la main, dans les affaires intérieures d’abord, sur la scène internationale ensuite et développer une politique de puissance en s’appuyant sur une bonne santé économique évoquée dans le dossier par Yves Zlotowski, ( la singulière renaissance de l’économie Russe, sur un capitalisme administré et sur une recentralisation politique. Paru avant l’annonce par Poutine de sa volonté de devenir premier ministre après la fin de ses deux mandats présidentiels, l’article évoque les prétendants de l’époque Segueï Ivanov, Dimitri Medvedevet Vladimir Yakounine. En septmebre dernier, un troisième homme est apparu, le nouveau premier ministre M. Zoubkov. Le poste de premier ministre, souvent considéré en Russie comme un tremplin potentiel vers le fauteuil présidentiel, place M. Zoubkov sur un pied d’égalité avec les autres candidats potentiels à la succession de Vladimir Poutine. Jusque-là, les prétendants les plus cités étaient les vice-premiers ministres Dmitri Medvedev et Sergueï Ivanov. Ce dernier, omniprésent dans les médias, était même donné favori.
Dans son article consacré à la singulière renaissance de l’économie Russe, Yves Zlotowski évoque avec bonheur ce qui est appelé la maladie hollandaise. Le renchérissement des matières premières dont la Russie dispose donne à ce pays l’illusion d’une prospérité que la faible productivité de son secteur manufacturier rend vulnérable. Le pays dispose d’un matelas de devises qui est finalement gelé. La Russie dispose d’un excédent budgétaire de 7.5% en 2006 paradoxalement trop important qui devrait être réduit par plus de dépenses, année électorale oblige en 2007 et 2008.
Toutefois une éventuellement augmentation des dépenses devrait s’accompagner d’une meilleure gouvernance et donc d’une plus grande efficacité de l’État, un défi que la Russie n’est pas encore en mesure de relever.

Parmi les articles particulièrement importants de ce numéro de questions internationales on appréciera également la synthèse de Myriam Désert, qui s’interroge sur la façon dont la population a supporté le bouleversement induit par l’effondrement du système soviétique. Le pays qui est ouvert aux sondages d’opinion a sans aucun doute changé. Une hausse du niveau de vie moyen a été constatée et ressentie par la population qui pour 50 % d’entre elle estime avoir gagné aux réformes. Une classe moyenne semble également émerger et le sentiment d’appartenance à cette catégorie concerne 40 % de la population. Toutefois cela concerne les urbains, essentiellement moscovites et saint-Petersbourgeois, les campagnes et les petites villes restant encore largement attardées.

On appréciera aussi dans cet dossier les très intéressantes remarques sur le déclin de la Russie, sur le dépeuplement des régions orientales et la projection d’une Russie à seulement 50 millions d’habitants au milieu du siècle. La population, depuis 1989 diminue régulièrement de 1.9% par an mamlgré un solde migratoire de 5.5 % qui est amené à se tarir en raison de l’arrivée des pieds rouges, ces populations russes qui vivaient dans les anciennes républiques soviétiques devenues indépendantes.
La population semble avoir également perdu ce sens des solidarités fondamentales qui lui permettait de survivre à l’époque soviétique. Le chacun pour soi s’impose et le fort taux d’abstention, l’indifférence aux partis politiques et un certain fatalisme font sans aucun doute des ravages et ne permettent pas l’affirmation d’une vie politique effectivement démocratique. De ce point de vue, le Parti présidentiel Russie Unie s’est substitué en partie au PCUS, un tremplin de promotion sociale avec lequel il vaut mieux ne pas être en désaccord.

En dehors de ce dossier sur la Russie, on citera également la mise au point sur le processus d’adhésion de la Turquie a l’Union européenne de Claude Blumann, un article d’autant plus intéressant que la position du Président français semble plus nuancée sur cette question que celle du candidat.
L’article de Francis Vérillaud devrait également permettre de relativiser les différentes communications des instituts internationaux la performance des systèmes universitaires. Dans l’article intitulé : la mondialisation de l’enseignement supérieur et de la recherche, l’auteur vient très opportunément rappeler que les pays qui ont les systèmes d’enseignement supérieur les moins performants subissent des coûts plus importants que les autres dans le cadre de la mondialisation, de quoi alimenter une réflexion qui ne semble pas achevée en France malgré le vote d’une loi sur l’enseignement supérieur qui a été finalement assez limitée dans ses ambitions comme dans ses effets.
Pour ce qui concerne la justice pénale internationale, Julian Fernandez propose une mise au point très commode sur les ambiguïtés de cette création et sur les limites de leur efficacité.

A propos de l'auteur

Bruno MODICA

Agrégé d'histoire, Chargé du cours d'histoire des relations internationales Prépa École militaire interarmes (EMIA) Chargé du cours de relations internationales à la section préparatoire de l'ENA. (2001-2006) Enseignant à l'école supérieure de journalisme de Lille entre 1984 et 1993. Rédacteur/correcteur au CNED de Lille depuis 2003. Correcteur de la prépa. Sciences-po Paris. Master 1. Rédacteur CAPES ( CNED Vanves) Rédacteur du cours prépas IEP Professeur d'histoire-géographie au lycée Henri IV …

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