Cet ouvrage publié sous la coordination de Véronique Dupont, directrice de recherche à l’IRD et Djallal G. Heuzé, chargé de recherche au CNRS, est un ensemble d’études sur la ville en Asie du Sud, ses dynamiques et ses recompositions. « Empilement de strates historiques », le poids de l’analyse se porte essentiellement sur les grandes métropoles du continent avec une idée de départ qui ne trouve pas totalement de réponse comme le précise D.G. Heuzé en conclusion : comment une si grande antériorité dans l’urbanisation avec un taux très faible en comparaison avec les autres régions urbaines dans le monde? L’objet de l’ouvrage est donc celui de l’analyse des processus et des phénomènes à l’œuvre dans le contexte de la mondialisation libérale actuelle et de ses conséquences sur les structures communautaires de la ville.
Les auteurs affirment avec force leur volonté comparative avec d’autres métropoles comme base de leur réflexion. Fort est de constater que l’étude croisée de ces métropoles d’Asie du Sud avec le Brésil et plus particulièrement Sao Paulo est une des très grandes réussites de l’ouvrage. On lira avec beaucoup d’attention pour son côté vulgarisateur mais encore d’actualité la thèse de « capitalisme cognitif » défendue par Christian Azaïc, Maître de Conférences à l’Université de Picardie, en s’attachant particulièrement aux développements à différentes échelles de l’Etat de Sao Paulo.

Quelles sont les spécificités de la ville en Asie du Sud ? Les auteurs insistent sur les particularismes ayant présidé à leur création comme de leur caractère universel. Le processus de métropolisation est loin d’être maîtrisé alors que cette partie du monde comprend cinq des vingt première mégapoles mondiales. La question des héritages est centrale. L’héritage pré-colonial mais aussi celui issu de l’indépendance créent de multitudes d’identités au cœur même de la ville. La ville, produit d’une histoire, d’une religiosité, vue comme creuset où se retrouve des populations d’origine diverse a disparu progressivement.
Une des forces du livre et la théorisation des espaces urbains à la lumière d’exemples pertinents comme celui du traitement des slums (bidonvilles) à Delhi. Les politiques d’éradication des bidonvilles ont eu un très fort impact dans les plans d’urbanismes locaux ou régionaux. Les auteurs, V. Dupont et U. Ramanathan engagent alors une réflexion sur l’évolution des politiques et des pratiques du développement urbain.

La morphologie actuelle dépend aussi de ses relations sociales et la volonté des classes aisées d’éradiquer ou de repousser hors des limites de la ville les populations en marge. La violence n’est jamais absente des analyses des différents contributeurs. L’épilogue convient de cette division de plus en plus nette entre les habitants de ces grandes métropoles. La présence de liens forts entre les habitants, ayant évolué avec les phénomènes de désindustrialisation et de précarité au sein de la ville, l’analyse sociologique délibérément revendiquée est une des forces de l’ouvrage. L’exemple de Karachi est emblématique de ces territoires fragmentés. La territorialisation communautaire sous forme de guerres civiles a des racines historiques que la sociologie et l’anthropologie contribuent à éclairer. Les tentatives avortées de réduction des poches de misère ont trouvé leur pendant dans les tentatives de planification urbaine. Elles ont pour conséquences visibles à moyen et long terme la création d’une morphologie urbaine spécifique.

Les auteurs envisagent enfin la ville sous le prisme du développement économique local et mondial. On lira (en anglais), l’article très stimulant de Loraine Kennedy « State-levels policies in Chennai and Hyberabad » pour sa contribution menée autour de l’intervention de l’Etat, des autorités locales sur les maux de la ville et l’accompagnement de la mondialisation libérale. L’article de Christian Azaïs sur Sao Paulo, pourtant assez théorique n’en apparaît que plus fondamental pour mieux comprendre les mécanismes en cours dans ce type de métropole et le jeu des acteurs et la concurrence effrénée en cours entre ces espaces.

Cet ouvrage, d’une lecture agréable est stimulante est d’un intérêt qu’il ne faut pas sous-estimer : porteur de novations au niveau de l’analyse, il permet de confronter ces métropoles d’Asie du Sud avec nos représentations mentales. La lecture des théories américaines de Storper, Walker et Scott, bien que non identifiées comme telles dans l’ouvrage, sera un complément indispensable à tous les géographes passionnés par la géographie urbaine. Les illustrations de très bonne facture permettront de se représenter plus facilement les espaces présentés. Cet ouvrage doit être considéré par les collègues du secondaire comme un ouvrage de référence pour la réflexion sur l’espace urbain et ses conséquences territoriales, économiques et sociales. Il devrait devenir rapidement un ouvrage de référence pour les étudiants en urbanisme ou en géographie urbaine des universités.

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