Sur fond noir, un visage d’enfant qui nous regarde : telle est la couverture du coffret. Ensuite, on découvre ce qui le compose, à savoir un film de 54 minutes, un cahier, des ressources complémentaires ainsi qu’un site internet pour les enseignants. Cette jeune fille, c’est Susi Feldsberg, assassinée à Auschwitz, dont le photographe Guillaume Ribot a retrouvé un cahier d’école chez son grand-oncle. Comment est-il arrivé là ? Tel est le point de départ de cette enquête de mémoire qui nous conduira à travers toute l’Europe.

« Les yeux sur la Shoah »

Tel est le titre d’un article que Le Monde a consacré à Guillaume Ribot en 2008 et qui dit à quel point son travail est marqué par le sujet. Il a en effet, avant ce documentaire, réalisé un livre et une exposition sur la Shoah par balles, aux côtés du père Desbois. Il avait alors interrogé plus de 800 témoins. Tout au long du film, on le suit sur les routes mais, comme il l’explique dans un entretien, c’est une dimension qu’il souhaitait restituer : « le cahier de Susi rappelle la dimension transeuropéenne de ce drame du XXème siècle ». Son implication l’a mené aussi dans les établissements scolaires. Il rappelle que le traitement sous forme d’enquête qui progresse est un bon point d’accroche pour les élèves. Suivre une famille permet aussi de mieux appréhender l’abstraction que représentent certains chiffres donnés en millions. L’angle du film est donc clairement orienté du côté de l’histoire personnelle, ce qui peut gêner un peu au départ quand le photographe fait relire certaines pages du cahier par sa propre fille. Peu à peu, cette implication s’efface au profit de l’enquête.

L’histoire de Susi s’efface

Le film commence dans un village d’Ukraine à une époque où Guillaume Ribot travaillait autour de la Shoah. Il était parti à la recherche des témoins et le seul qu’il retrouva alors était un garçon qui avait 8 ans au moment des faits évoqués. Les traces de liquidation du ghetto ont disparu jusqu’à ce qu’une découverte archéologique en 2006 fasse resurgir le passé. Il se souvient alors d’une autre histoire, plus proche de lui, celle de Susi. Il nous entraine alors sur les traces de cette jeune fille, née à Prague, passée par le Lot et Garonne dans la ferme de sa grand-mère, et qui a terminé sa vie à Auschwitz. Plusieurs fois, Guillaume Ribot se heurte à des impasses, ce qui est logique, comme à Vienne où n’étant restée que 18 mois dans un immeuble, la famille n’a pas laissé de trace. Parfois, plus chanceux, il retrouve un ancien camarade de classe qui se souvient d’elle.

Une famille dans le tourment de l’Histoire

Guillaume Ribot nous fait sentir combien la destinée de cette famille fut, comme tant d’autres, broyée par l’Histoire. Les Feldsberg sont à Vienne à partir de 1937, mais le contexte général devient de plus en plus lourd. Ils cherchent à partir à l’étranger mais en réalité, seuls les enfants sont évacués. La Grande Bretagne accueillit alors 10 000 enfants : il faut imaginer les deux enfants embarqués dans un train : Susi a alors 8 ans ! Quelques rares convois allèrent en Belgique ce qui fut le cas du sien. Cela permet d’articuler l’histoire générale avec des déclinaisons personnelles. Elle vit un temps à la villa Johanna. En septembre 1939, la famille est finalement à nouveau réunie en Belgique.

Une histoire française

Si la déportation est une histoire européenne, elle est aussi une histoire française. L’auteur a enquêté dans le Lot et Garonne où habitait sa grand-mère pour retrouver une part d’histoire familiale jamais transmise. Elle s’incarne dans ce cahier. Seule autre trace, une photographie où l’on aperçoit la grand-mère avec des enfants juifs cachés. La rafle qui est fatale à Susi est une opération 100 % française. Elle demeure une semaine en zone libre fin août 1942 et en septembre, elle part en direction de Drancy.

Un cahier comme porte d’entrée

Ce document est aujourd’hui conservé au mémorial de la Shoah et comprend 68 pages. On y retrouve les dessins de Susi, ses rédactions ou encore la signature de ses parents. Le souci du réalisme a été poussé jusqu’à reproduire une page déchirée comme dans l’original. On y découvre aussi des exercices de mathématiques ou des exercices d’écriture. Il est indéniable que ce cahier constitue une porte d’entrée pour les enfants qui instinctivement s’en emparent pour le feuilleter. Le plus émouvant évidemment est de découvrir ce cahier interrompu en juin 1942. On pourrait se croire avec une nouvelle Anne Franck à cause de l’âge, mais les circonstances sont différentes car la petite Susi n’a pas livré de témoignage écrit de ce qu’elle a vécu.

Du côté de la pédagogie

Le site propose des fiches pédagogiques pour plusieurs niveaux (collège, lycée, lycée professionnel) pour travailler autour du film. On y retrouve des documents d’archives aperçus dans le documentaire. Une chronologie, des références sous forme de bibliographie, sitographie et filmographie sont également proposés sur le site. Les fiches sont au format pdf et proposent des activités parfois ciblées sur certains passages, mais la plupart du temps elles impliquent d’avoir visionné la totalité du film. Ceci rend son utilisation difficile dans le cadre d’un cours classique, et est peut-être à réserver au dispositif type éducation civique juridique et sociale.

Voici donc un document poignant qui nous fait voyager à travers toute l’Europe sur les traces du processus génocidaire. Guillaume Ribot, photographe engagé, livre un documentaire émouvant, comme une sorte de puzzle où la question de la mémoire et de sa transmission revient de façon lancinante.

© Jean-Pierre Costille, Clionautes.