On avait rendu compte de la première livraison de la collection lancée en début d’année par Dupuis. Les trois volumes parus en juin confirment tout le bien du Fil de l’Histoire raconté par Ariane et Nino : quand la rigueur scientifique est mise au service de la vulgarisation, cela ne peut donner que de bons résultats. Appuyée sur un scénario attrayant et de bonnes illustrations, la collection est toujours recommandée aux plus jeunes, mais aussi à un public d’adolescents. À vrai dire, les adultes prendront beaucoup de plaisir à lire ces volumes, tout en rafraîchissant et en précisant leurs connaissances.

« Les Gladiateurs. Jeux de Romains ». C’est sur ce calembour que débute le premier album, sans que cela débouche sur un jeu de vilains. Comme d’habitude, Ariane profite d’une réflexion de son petit frère, Nino, pour se projeter dans le passé. Ici, c’est une vidéo sur Internet qu’il faut approuver ou non en cliquant sur un pouce. De fait, c’est sur ce cliché que démarre l’intrusion dans le monde des gladiateurs, sur leur mise à mort, etc. Qu’on se rassure : ces éléments de départ seront corrigés par la suite. En attendant, Ariane apporte des informations sur la façon dont se déroulent les compétitions, les équipes constituées par des notables, les origines des gladiateurs (esclaves, prisonniers de guerre, puis compétiteurs professionnels), leur formation, etc. Avec, parfois, la mort au bout des combats… La progression des principes chrétiens met à mal ces jeux, qui déclinent à partir du IV-Ve s.
Quatre personnages sont présentés : Cnaeus Lentulus Batiatus, laniste de Spartacus, Gneus Alleo Nigiduius Maiao, organisateur de jeux, et l’empereur Commode, qui a voulu être assimilé à un gladiateur en se mettant en scène dans les arènes. On voit que cette dernière pratique est encore en vigueur aujourd’hui, avec certains dirigeants politiques. Les auteurs détaillent les six grands types de gladiateurs, puis quatre « curiosités » : c’est là qu’on trouvera une évocation du débat historiographique concernant la signification du pouce renversé. Et comme toujours, un fil chronologique permet de replacer l’évolution de la gladiature, de 264 avant J.-C. (date d’apparition des premiers gladiateurs), jusqu’à son abandon au Ve s.

Le deuxième volume nous porte au Moyen Âge, avec « Les Croisades. Conflits en Terre sainte ». On sent ici que Fabrice Erre a eu à enseigner une question qui était dans le précédent programme d’Histoire de Seconde, qui concernait les relations entre les trois grandes civilisations autour de la Méditerranée, du XIe au XIIIe s. Il montre l’importance de Jérusalem pour les religions chrétiennes et l’islam, ce qui permet d’introduire les notions de « terre sainte » (sur quoi on reviendra), d’« infidèle », et les différents types de croisade (croisade populaire, jihad — qui se résume ici à l’aspect de lutte contre un ennemi). À l’aide de vignettes cartographiques, on peut suivre l’évolution des rapports de force en Syrie-Palestine, et la mise en place de l’organisation occidentale. Le déclin de ces expéditions militaires à caractère religieux aboutit à la dérive de 1204, et la prise de Constantinople.
On voit que les pays du Levant constituent la préoccupation majeure des auteurs. Pour autant, sont également évoquées les tribulations de Louis IX dans l’actuelle Tunisie ; une vignette montre la conquête chrétienne de la péninsule ibérique, dénommée « reconquista ». On peut ici regretter que le débat historiographique sur cette appellation n’ait pas été évoqué dans les pages de développement finales, comme on le trouve parfois, ou l’absence de personnages complexes comme le Cid, qui se battent aussi bien pour des princes chrétiens ou musulmans. De la même façon, l’implantation normande en Sicile aurait permis de montrer les relations entre les trois civilisations, mais cela aurait contribué à s’écarter du sujet strict. De plus, la quarantaine de pages impose des contraintes qu’on ne peut négliger. Cependant, on peut davantage regretter l’usage d’une terminologie qui place résolument le lecteur du côté occidental : on parle de « Terre sainte » (au lieu de la Syrie-Palestine, pour ne citer que le principal terrain d’affrontement), de « saint Louis » (ce qui n’a de sens que pour des chrétiens), de « reconquista » (ce qui revient à considérer que la péninsule ibérique était chrétienne avant l’implantation musulmane, alors que la religion dominant à ce moment-là, l’arianisme, a été déclarée hérétique donc non chrétienne). Enfin, il est dit que la progression turque et la prise de Jérusalem en 1078 empêchent les pèlerinages chrétiens : si ceux-là sont plus difficiles et plus périlleux, ils se poursuivent ; c’est précisément l’un des éléments qu’a colporté la propagande byzantine, repris par les prêcheurs occidentaux.

Enfin, la livraison de juin comporte « Louis XIV. Le Roi-Soleil ». Les auteurs expliquent comment le très jeune Louis en est venu à exercer le pouvoir, après les épisodes de la régence et de La Fronde. Ils insistent sur l’importance de la personnalité du monarque, qui contribue à donner à ce pouvoir une dimension absolutiste ; pourtant, il s’agit là d’une progression qui s’est développée bien avant lui. Quoi qu’il en soit, on voit comment ce type de monarchie fonctionne, ses ambitions (notamment territoriales et donc militaires), le gallicanisme, ses aspects symboliques en s’attardant sur Versailles. On comprend alors l’intérêt accordé aux arts, dont le développement rejaillit sur la renommée du roi et donc du pays. Pour autant, les auteurs ne négligent pas les aspects qui apparaissent aujourd’hui moins valorisants (mais qui n’étaient pas forcément perçus comme tels à ce moment-là) : le code noir ; la guerre interne pour réduire le protestantisme (dont la fidélité à l’égard du roi n’est pas assurée) ; la guerre européenne.
Le bilan est cependant présenté de façon trop ambiguë. Les auteurs parlent en effet d’un « Grand Siècle » puis citent Voltaire, mais le lien n’est pas fait pour expliquer comment le règne de Louis XIV est utilisé pour ternir et minorer celui de ses successeurs.

Les quelques critiques relevées dans les deux derniers volumes ne doivent pas entamer la réputation de sérieux que mérite la collection : on comprend bien que les contraintes restreignent la liberté d’action des auteurs, et que cela oblige à des choix. Elles n’empêchent que bon nombre d’ouvrages de vulgarisation devrait s’inspirer de l’esprit qui anime les auteurs du Fil de l’Histoire, au lieu de proposer au public les mêmes radotages à prétexte historique, génération de pseudo-historiens après génération. Cela doit nous amener à saluer le souci d’ouverture d’esprit et les liens tissées avec l’époque actuelle — ce qu’on n’a pas montré ici — qui caractérisent la collection.

À noter : la collection bénéficie d’un site particulier, qu’on ne doit pas se priver de consulter.


Frédéric Stévenot, pour Les Clionautes