Le génocide voilé
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Tidiane N’Diaye

Le génocide voilé

Gallimard, col. folio, 2017, 312 p.

Christiane Peyronnard
lundi 3 avril 2017

Tidiane N’Diaye est anthropologue, économiste et écrivain franco-sénégalais. Ce livre, publié en 2008, est aujourd’hui ré-édité en poche. Il aborde le sujet de la traite orientale dont ont été victimes des milliers de Noirs africains durant 13 siècles, une ponction plus dévastatrice que la traite atlantique.

Les données statistiques sur l’importance de cette traite sont très fragmentaires, l’auteur appuie son étude sur les travaux de l’historien américain Ralph Austen. Il souligne l’oubli volontaire de ces événements par les populations noires islamisées comme si les descendants des victimes étaient devenus les obligés, amis et solidaires des descendants des bourreaux, sur qui ils décident de ne rien dire.
Il propose une enquête historique au long cours.

Les formes de l’asservissement en Afrique avant la conquête arabe

Ce premier chapitre fait le point sur ce qui fut longtemps la justification de la mise en esclavage des populations africaines, l’existence d’un esclavage noir traditionnel. L’auteur analyse plus généralement le phénomène esclavagiste depuis l’antiquité : Egypte pharaonique, Grèce classique, Empire romain avant de décrire la servitude africaine traditionnelle liée aux guerres locales et attestant d’une société hiérarchisée : captifs domestiques au champ ou dans la case, captifs-soldats comme les sofas qui combattent dans les armées de Lat Dior ou El hadji Omar au moment de la conquête coloniale du XIXe siècle.
Tidiane N’Diaye oppose ce système à l’esclavage mercantile qui arrive avec les Maures.

Le noir dans l’imaginaire collectif des peuples arabo-musulmans

Après les premiers contacts positifs à l’époque du prophète du fait de la présence d’esclaves noirs d’origine éthiopienne en Arabie, des témoignages attestent néanmoins d’un mépris pour les peaux sombres. L’importation d’esclaves noirs entraîna une généralisation de cette attitude négative puisant dans un discours à la fois religieux et raciste la justification de l’esclavage au moment de l’expansion arabe. L’auteur souligne la théorie de l’infériorité liée au climat dans les textes de Saïd Ben Ahmad Saïd (XIe s.) puis dans ceux d’Ibn Khaldoun. Malgré ce qu’en dit le Coran la conversion à l’Islam n’a pas protégé de l’esclavage les nouveaux musulmans, les références citées par l’auteur montrent aussi le mépris à l’égard du souverain malien Mansa Moussa malgré son pèlerinage à La Mecque et ses richesses.

La conquête arabe de l’Afrique
L’auteur rappelle les premiers contacts entre les peuples de la Méditerranée et le continent africain. Il propose un inventaire des voyages côtiers avant une description de ce qu’il nomme, à la suite des historiens anglo-saxons : la "Muslim connection". Au centre du continent il décrit des populations vivant dans l’abondance avec leurs coutumes et religions animistes petit à petit ruinées par l’avance des négriers arables venus de la côte.
Dans un second temps il aborde les étapes de l’avancée arabo-musulmane au Maghreb, à travers le Sahara vers l’empire du Ghana à la recherche de l’or et sur la côte orientale vers Zanzibar.

Après la conquête, l’islamisation et les complicités africaines

La capture des esclaves a été faite d’abord par le rapt organisé par les marchands arabes puis, après leur conversion, les chefs locaux sont devenus des intermédiaires efficaces. L’auteur renvoie aux travaux de l’historien sénégalais Boubacar Barry qui montrent comment la traite profite des guerres entre voisins [1].

Tidiane N’Diaye recherche les éléments culturels qui ont pu favoriser l’islamisation : polygamie, support de l’oralité, servage traditionnel qui a conduit les puissants à devenir des acteurs de la traite comme dans l’exemple du Bornou.

Résistance africaine
Des mouvements de révolte face à la traite se sont développés. L’auteur les évoque sans grand respect de la chronologie : Nasir al Din dans la vallée du fleuve Sénégal, Cheikh Ahmadou Bamba [2] qui incarne la double résistance face à la traite et face à la colonisation française, Ahmed Baba [3] à Tombouctou qui réfute la théorie de la malédiction de Cham [4] ou plus au Sud Chaka Zoulou.
L’auteur évoque aussi les révoltes sur le lieu de leur déplacement : Mésopotamie (689-694), Kurdistan (IXe s.)

Bestialisation, razzias et chasses à l’homme ou l’Afrique à feu et à sang
Les Noirs dans le système esclavagiste arabo-musulman
Ces deux chapitres sont consacrés aux aspects concrets de la traite à partir notamment des témoignages des explorateurs européens comme Livingstone. L’auteur décrit aussi la lutte ambiguë des Britanniques contre les bateaux négriers sur les côtes de la Mer Rouge ou face au travail forcé dans les plantations de clous de girofle de Zanzibar. On découvre ensuite l’utilisation des esclaves en Egypte, dans l’Empire ottoman, en Arabie et au Maghreb : ouvriers agricoles, soldats du sultan. Leur sort varie d’une zone à l’autre, une vie plus ou moins dure justifiée par le Coran. L’auteur évoque la longue évolution vers l’abolition de l’esclavage sous l’influence occidentale comme en Tunisie.

Extinction ethnique programmée par castration massive

La privation de liberté et le travail forcé ont été accompagnés d’extinction ethnique par le recours généralisé à la castration des esclaves noirs.
Il évoque les slaves devenus eunuques qui sont progressivement remplacés, après le contrôle de la Crimée par les Russes.
Au-delà de la surveillance du harem il semble que la castration des esclaves noirs fut une pratique courante qui justifie pour l’auteur l’emploi dans le titre de son ouvrage du terme de génocide.

"Syndrome de Stockholm à l’africaine" ou l’amnésie par solidarité religieuse

Pourquoi cette traite massive reste-t-elle ignorée alors que la traite atlantique est bien connue ? Si des historiens occidentaux en ont écrit l’histoire c’est aussi parce que le mouvement abolitionniste a pris naissance en Europe.
L’auteur revient sur les expressions de racisme anti-noir chez les penseurs arabes.
D’autre part il compare la place aujourd’hui des communautés noires descendantes des esclaves sur le continent américain à leur très faible présence dans les pays de la traite arabe. Si sa ponction démographique est difficile à évaluer, Tidiane N’Diaye s’interroge sur le silence qui l’entoure.

Par Christiane Peyronnard

[1voir Boubacar Barry, professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar : La Sénégambie du XVe au XIXe siècle L’Harmattan, 1988

[2fondateur du mouridisme voir pp. 145-146

[31556-1627

[4annexe pp. 283-284

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