Voilà un an, le Musée du Quai Branly ouvrait ses portes. La fréquentation du lieu (plus de 1,7 million de visiteurs en un an) montre bien qu’il y a une véritable demande concernant la découverte de l’Autre. Ceci n’est pas nouveau. C’est ce qui a prévalu lors de l’organisation de l’exposition coloniale de 1931 ou celle du Musée de l’Homme en 1937. L’objectif de cet ouvrage est d’analyser la manière dont sont présentées les expositions sur les Autres au fil du temps. L’auteur part du postulat que la manière dont on expose les choses est révélatrice de nos représentations collectives sur l’Ailleurs.

Benoît de l’Estoile est anthropologue. Chercheur au CNRS, il enseigne à l’ENS. Il a mené des enquêtes de terrain au Brésil. Il a travaillé sur la genèse des savoirs en Afrique dans le cadre de la colonisation. Dans ce livre, il ne se limite pas à une étude sur le Musée du Quai Branly et sur la place de l’ethnographie au musée. Il s’intéresse aussi à l’engouement pour l’exotisme, renforcé de nos jours par la mondialisation et qui se manifeste dans des domaines comme la gastronomie, le textile, la décoration ou la religion.

De l’exposition coloniale au musée de l’Homme : le triomphe de l’ethnographie.

Pour De L’Estoile, le goût des autres prend naissance lors de l’exposition coloniale de 1931. Par son sens du récit, l’auteur, s’appuyant sur une riche documentation, fait revivre l’ambiance de l’évènement. Il insiste sur le fait que l’exposition coloniale était autre chose que l’expression cocardière de l’empire colonial. Il faut y voir un rituel colonial, la mise en ordre cognitive et politique du monde colonial, dans un contexte de contestation de la légitimité du processus. Il désapprouve Boetsch et Daeninckx qui font, d’après lui, référence à des méthodes de fin du XIX° siècle. Les travers dénoncés dans Cannibale ne sont pas le fait de l’exposition coloniale mais d’entrepreneurs forains au jardin zoologique. En 1931, au grand dam des anthropologues, il est désormais interdit de faire des mesures anthropométriques, au nom du respect des indigènes. Il faut donc porter un regard critique sur le texte du romancier et revoir le discours que l’on peut tenir aux élèves lors d’une séquence pédagogique sur le thème (cf. http://www.clionautes.org/?p=1244 )

A chaque organisation d’évènements (1931 ; 1937 ; 2006), les dirigeants, les scientifiques ont l’intime conviction d’être à la pointe de la science et de la recherche. Aujourd’hui, le Musée de l’Homme est présenté comme un endroit poussiéreux et vieillot par les hommes qui ont crée le Musée du Quai Branly, alors qu’à sa création, on y voyait le triomphe du scientisme. Successeur du Musée d’ethnographie du Trocadéro (créé en 1878), le Musée de l’Homme devait répondre au souci du respect des différences entre les civilisations. L’Homme devient objet de politique et de connaissances. La revendication de la différence ne s’oppose pas à la colonisation.
Le lieu est à la fois un musée, un laboratoire et un lieu d’enseignement. La vision des autres civilisations demeure toutefois passéiste. Le primitif est retenu et tout ce qui fait référence à l’époque contemporaine est occulté (guerres coloniales, enrôlement dans l’armée française, place de l’islam). Cela limite beaucoup l’ampleur du travail ethnographique. Dès les années 1970, le Musée de l’Homme apparaît comme un lieu de présentation d’une culture statique, même si les vitrines mises en place dans les années 1930 ont été l’objet de mises à jour au coup par coup (notamment avec la décolonisation). L’ensemble manque alors de cohérence.

Les musées des Autres entre mythe et histoire.

Depuis les années 1980, l’ethnographie a de plus en plus de mal à trouver sa place au musée dans le contexte de la mondialisation. Le musée du Quai Branly n’est pas un musée ethnographique. On assiste à une mutation des objets jusque là présentés comme ethnologiques en œuvres d’art. Comme dans l’exposition « Le regard des autres » (http://www.clionautes.org/?p=1237), l’auteur montre la genèse de cette mutation : comment on est passé du cabinet de curiosités au musée ethnographique puis au musée des arts premiers. Une spécialisation s’opère au cours du XIX° siècle avec l’ouverture des premiers musées d’histoire naturelle et d’ethnographie parallèlement à l’élaboration de disciplines scientifiques (ex : anthropologie). Le musée des colonies (comme celui de la Porte Dorée) n’a pas véritablement de fonction ethnographique. Les objets indigènes ne sont pas présentés pour eux-mêmes mais pour légitimer le rôle civilisateur de la colonisation. Puis, autour des années 1906 – 1907, quelques artistes d’avant-garde Allemands et Français commencent à s’intéresser aux objets ethnographiques, en tant que représentations de l’altérité. C’est l’entrée du primitivisme dans l’art moderne, vu comme un retour aux sources. La notion d’arts premiers (attribuée à Malraux par Kerchache) est associée à la revendication d’une « reconnaissance officielle » de leur place dans l’art universel et non plus vus comme l’enfance de l’art. La politique d’acquisition (exposée par Germain Viatte dans son ouvrage : http://www.clionautes.org/?p=1250) du musée du Quai Branly montre bien que désormais le marché de l’art a toute sa place dans la sélection des œuvres. Cet aspect rompt totalement avec la politique d’acquisition des musées ethnographiques, basée sur la collecte d’objets par ses membres.

L’auteur fait aussi le constat des difficultés de sa discipline à trouver sa place face au foisonnement d’associations qui prônent l’essor de l’écologie sauvage, mettant en avant un retour aux sources dans le cadre d’une quête de la sagesse ; à l’altermondialisme qui voit dans les peuples traditionnels les symboles d’une gestion équilibrée des ressources par opposition à une politique autodestructrice. Les efforts des anthropologues pour présenter dans toute leur complexité la richesse des groupes qu’ils étudient sont impuissants face aux raccourcis diffusés par les médias. Aussi, l’ouverture du Musée du Quai Branly a été perçue comme celle d’un musée romantique des civilisations perdues, montrant les vestiges de cultures détruites ou corrompues par la colonisation et la mondialisation. De même, la revendication, par des communautés autochtones, des objets des Autres conservés dans les musées occidentaux vient encore ébranler le travail des anthropologues. Une place de plus en plus grande est faite aux représentants des peuples premiers : la place et le rôle de chaque pièce est l’objet de négociations. Au sein des musées, les ethnologues passent au second plan. On fait appel à des artistes en résidence pour jouer le rôle de « passeur » entre une culture et une autre (cf. l’exposition Yanomami, l’esprit de la forêt, qui s’est tenue à la Fondation Cartier en 2003). L’anthropologue dénonce les travers de ces tendances qui se traduisent par un amoindrissement de la place du scientifique. Force est de constater : le Musée du Quai Branly marque la fin d’une époque : celle du monopole des ethnologues. Toutefois, la constitution d’un pôle d’enseignement et de recherche en son sein peut dynamiser l’anthropologie avec l’ouverture de nouveaux champs d’étude.

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