Robert Gildea1, historien britannique, professeur d’histoire moderne à l’université d’Oxford, est spécialiste de l’histoire de France au XXe siècle. Il a publié Fighters of the Shadows : A New History of French Resistance (Harvard University Press, 2015), Children of the Revolution : The French 1799-1914 (Harvard University Press, 2010), en français Comment sont-ils devenus résistants ? Une nouvelle histoire de la Résistance (1940-1945), Éditions Les Arènes – Collection Points Histoire en 2017 et a dirigé un ouvrage collectif sur Mai 68 en Europe, Europe’s 68 : Voices of Revolt (Oxford University Press, 2013).

L’auteur explique la genèse de l’ouvrage : « Quand j’ai commencé mon travail d’historien, je me suis inspiré à la fois de l’histoire marxiste et de l’histoire des Annales. C’est à l’école des Annales que j’ai découvert pour la première fois le concept de mentalité politique. Je me suis ensuite intéressé à l’histoire de la mémoire. J’ai écrit un livre sur Le passé dans l’histoire de France qui est à la fois inspiré par Pierre Nora et en même temps critique parce que je n’aimais pas la façon dont il donnait une liste d’objets ou de lieux autour desquels la mémoire se formait et se forgeait. Je voulais une approche plus dynamique. Alors j’ai essayé d’écrire un livre où la mémoire, la politique et la culture politique se trouvent imbriqués dans une relation dynamique. » 2

Dans ce nouvel ouvrage, il retrace l’histoire des empires coloniaux anglais et français, origines et mythes et leur retentissement dans l’histoire du temps présent. La comparaison entre les deux empires coloniaux est particulièrement intéressante. Sa réflexion montre comment les passés coloniaux et impérialistes influencent encore profondément les politiques étrangères et intérieures des deux pays : la décolonisation n’a pas mis fin à l’impérialisme néo-colonial notamment financier, la « fracture coloniale » persiste dans les métropoles3. L’étude explore des sujets variés, liés entre eux : colonisation, décolonisation, néo-colonialisme, immigration, fracture sociale, identité nationale qui ne peuvent laisser indifférent l’enseignant d’histoire notamment dans le cadre des nouveaux programmes de spécialité.

Pour l’auteur les empires coloniaux furent une réalité protéiforme, exprimant une volonté de puissance, une fuite en avant. Pour lui la mythologie impériale reste présente aujourd’hui et explique les politiques extérieures comme intérieures de la France comme du Royaume-Uni. Cette mythologie destinée à rendre acceptable la colonisation aux populations métropolitaines qui s’interrogeaient sur le coût et le risque de guerre tout en s’imposant aux populations indigènes. Il propose une histoire des empires commerciaux, depuis les compagnies de commerce, puis territoriaux ; domination qui n’a pas disparu avec les indépendances et forme de nos jours un impérialisme financier (FMI, Banque mondiale) et surtout est présente dans les métropoles avec les populations immigrées. Il voit dans la volonté française et britannique d’avoir un rôle sur la scène internationale comme le dernier avatar du fantasme impérial.

Les deux premiers chapitre traite de la période coloniale. La description de la construction des empires à l’époque moderne rappelle le poids des intérêts commerciaux, la violence et la domination des cultures non européennes, des espaces disparates nés des compagnies de commerce avant d’êtres organisés par des administrations centrales. Plus qu’un ouvrage d’histoire c’est un raisonnement, la démonstration d’une interprétation illustrée par des exemples, certes nombreux et bien documentés mais utilisés pour argumenter un propos, si bien qu’on passe d’un temps à un autre, d’un espace à un autre et qu’il est nécessaire d’avoir de solides bases pour appréhender l’intérêt de l’ouvrage.

Dans le second chapitre : Empires en crise il est question de leur déstabilisation par le recours aux troupes coloniales dans le premier conflit mondial et l’apparition des mouvements indépendantistes puis les échecs militaires de la seconde guerre face au Japon.

La décolonisation, qui est l’objet du chapitre suivant est replacée dans le nouveau contexte des relations internationales. L’auteur montre deux attitudes contradictoires, aussi bien dans l’empire britannique que dans l’empire français, selon des espaces Asie, Maghreb, Afrique Noire : lâcher-prise ou s’accrocher. Il développe une analyse du Commonwealth, de la défense de l’Union française entre mythe et échec. Il met en parallèle la décolonisation et les débuts de la construction européenne.

Le néo-colonialisme et le nouvel empire mondial est vu en partant d’une présentation de de la politiques des années 1960 en France : perdre l’Algérie mais gagner avec la « Françafrique » avec un exemple camerounais. Pour le Royaume-Uni c’est l’évolution de l45Afrique du Sud qui retient l’attention avec un parallèle entre les « Pieds-noirs » et les « Blancs » de Rhodésie.

Le paragraphe consacré à l’Ulster, « colonie de peuplement britannique »4 montre le choix idéologique de l’auteur comme également les évocations des Îles Falkland et de la Nouvelle-Calédonie.

Ce chapitre traite aussi de l’avancée de l’impérialisme financier dans les années 1970 (G7 et FMI).

Les chapitres suivants mettent l’accent sur ce que l’auteur nomme le « retour de bâton » avec les arrivées successives de migrants issus des anciennes colonies vers les « métropoles ».

Les difficultés d’intégration, même si les politiques britanniques et françaises sont différentes, expriment un refus et une réaffirmation des hiérarchies coloniales. Pour sa démonstration l’auteur s’appuie sur les violences (Notting Hill, 1959), les emplois subalternes, les quartiers périphériques mais aussi les campagnes politiques anti-immigration. (discours de Birmingham en 1968, théorie du grand remplacement, montée du FN).

L’opposition des positions françaises et britanniques dans la construction européenne est perçu comme une question sur l’abandon, ou non, de l’idée d’empire. Le refus de Maastricht est présenté comme l’expression des fantômes de l’ancienne domination allemande.

Les analyses proposées au chapitre 7 : l’islamisme et le repli nationaliste monoculturel interrogent sur les risques d’une lecture orientée de l’histoire, surtout très contemporaine quand l’auteur écrit page 249 à propos de l’intervention britannique en Afghanistan aux côtés des Américains : « Pour beaucoup de Britanniques, l’objectif de l’intervention militaire était moins de rétablir l’état de droit que de raviver l’épopée de la seconde guerre mondiale ». Il aborde dans ce chapitre la question de la crise d’identité : les versets sataniques et la législation sur le voile.

Un chapitre est consacré à la question irakienne, expression de l’« empire américain » et aux premiers attentats en Europe, expression de la « fracture coloniale sur le font intérieur ».

Le chapitre suivant qui mêle les événements les plus récents sous un titre ambigu : l’empire contre-attaque montre à la fois le soutien occidental aux printemps arabes comme une forme de réappropriation culturelle, le développement du djihadisme et l’arrivée des réfugiés comme un siège de l’occident ou le Brexit comme la revanche de la nostalgie coloniale.

La fin n’est plus un ouvrage d’histoire, au mieux un essai.

Un ouvrage idéologique, qui porte un éclairage, certes pas nouveaux, sur les effets de la colonisation jusque dans le monde très contemporain. Il a le mérite, malgré des erreurs ou des imprécisions (prise de Calcutta par les japonnais en 1942 ou la conversion des Algériens à l’Islam du fait de la politique coloniale) de soulever de nombreux débats et de poser des questions pertinentes.

3Sur ce thème : Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Dominic Thomas, Vers la guerre des identités? De la fracture coloniale à la révolution ultranationale– Editions La Découverte, 2016 ; Nicolas Bancel et Pascal Blanchard (dir) en collaboration avec Sandrine Lemaire, Culture post-coloniale (1961-2006), traces et mémoires coloniales en France, Autrement, «Mémoires / Histoire », 2007 ; Nicolas Bancel et Pascal Blanchard (dir) en collaboration avec Sandrine Lemaire, La fracture coloniale – la société française au prisme de l’héritage colonial, Editions La Découverte 2005

4Pages 172 et suivantes