Colette Jourdain-Annequin, docteur d’État, a enseigné à l’Université de Grenoble II Pierre-Mendès-France. Spécialiste de la religion gréco-romaine, ses travaux ont porté également, entre autres, sur les Alpes dans l’Antiquité (on mentionnera, dans une riche bibliographie, un remarquable Les Alpes voisines du ciel. Quand Grecs et Romains découvraient les Alpes chez Picard).

Dans Le petit livre des Grands Mythes, l’auteur a sélectionné une série de récits regroupés autour de cinq grands axes thématiques : « les mythes fondateurs », « passions divines », « les mythes héroïques », « un peu de philosophie » et « A Rome, une appropriation des mythes ».

Dans son propos liminaire, Colette Jourdain-Annequin écrit que « le mythe est aussi, quoi qu’on en ait dit, le fruit de l’histoire, « une parole choisie par l’histoire » comme l’écrit avec bonheur Roland Barthes. Et, si ces récits lointains nous touchent tant, c’est parce que c’est de l’homme qu’il s’agit, de sa place dans un cosmos encore si mal connu qu’il paraît lourd de significations cachées, de sa situation sur cette chaîne verticale qui s’étire des dieux à l’animal ou sur cet axe horizontal qui est celui de la société…car le mythe aide à penser les rapports de l’homme avec le monde, avec les dieux, mais aussi les rapports des hommes entre eux ».

La première partie, « Les mythes fondateurs. Le monde enchanté et terrible des Grecs » débute par la cosmogonie hésiodique, de la naissance du monde à son organisation par Zeus.  Apparaissent après ce premier récit les figures transgressives de Tantale, Sisyphe et des Danaïdes qui, par hybris (« démesure »), ont violé des lois divines essentielles. Prométhée avec le mythe étiologique du rituel sacrificiel et le vol du feu du divin Cronide est ensuite évoqué, tout comme la « terrible punition » qu’envoie le roi des dieux aux hommes : Pandore et sa jarre contenant tous les maux. Le « mythe des races » d’Hésiode (« races » d’or, d’argent, de bronze, des héros et de fer) et la « nouvelle humanité » que font naître Deucalion et son épouse Pyrrha à la suite du déluge voulu par Zeus, viennent conclure cette première séquence.

La deuxième partie, « passions divines » s’ouvre sur les amours de Zeus avec la naissance de Dionysos dont le dieu assurera la gestation au sein de sa cuisse, le rapt d’Europe (dont le mythe nous renseigne sur les influences mutuelles entre monde asiatique et européen), la pluie d’or de Zeus par laquelle le fils de Chronos donna naissance, en s’unissant à Danaé, au héros Persée et Ganymède qui deviendra l’échanson des dieux.
L’enlèvement de Coré par Hadès, fille de Zeus et de Déméter suit, mythe étiologique expliquant le déroulement des saisons et la fondation des Mystères d’Éleusis. Parmi les autres récits des « passions » des Immortels, l’auteure a retenu la ruse d’Héphaïstos qui punit sa femme volage Aphrodite en la suspendant à un filet devant les Olympiens alors qu’elle se trouve avec son amant Arès, le sort de l’infortuné Actéon, transformé en cerf et dévoré par ses chiens, pour avoir vu Artémis nue, l’hybris de Niobé qui osa défier Léto, le char de Phaéton et le destin du devin Tirésias qui fut tour à tour homme puis femme.

La troisième partie, « Les Mythes héroïques. Paradigmes et rêves d’action pour les mortels » passe en revue de nombreuses figures de la mythologique grecque. Colette Jourdain-Annequin mentionne d’abord Narcisse, héros d’une beauté sans égale, qui finit par s’éprendre de son propre reflet, Orphée et Eurydice et les gestes de Persée et de Bellérophon, tous deux éradicateurs de monstres (la Gorgone Méduse pour le premier ; la Chimère pour le second).  Le développement sur les Amazones rappelle les grandes amazonomachies (combats contre les Amazones) menées par les héros mais aussi que ces guerrières sans pareil avaient, aux yeux des Anciens, une triple altérité : celle du barbare, celle de la femme et celle d’ « usurpatrice » de la fonction masculine. L’auteure écrit d’ailleurs (p.77) que les Amazones sont les « antithèses de l’épouse grecque idéale, furtive et discrète auprès de son métier à tisser, dans l’ombre du gynécée ».

Héraclès est d’abord évoqué lors de sa mésaventure chez Omphale, reine de Lydie, chez qui il est réduit à l’état d’esclave. Tueur de monstres et de bêtes sauvages, destituant également les despotes, Héraclès, en accomplissant ses athloi (« travaux ») se rend jusqu’ « aux portes du soir », « aux bornes occidentales du monde connu des Grecs ». Colette Jourdain-Annequin précise (p.86-87) que « la geste d’Héraclès en occident, enrichie et réinterprétée par les colons grecs partout où ils se sont établis, est devenue le mythe d’un espace à conquérir : Héraclès défend toujours contre le danger, mais ce danger est celui que représentent la nature encore brute des pays barbares et les mœurs encore sauvages des Barbares eux-mêmes. Il ouvre la voie et assure la sécurité de ceux qui viendront prendre possession des lieux, instrument idéologique d’une grande efficacité pour appuyer et justifier les entreprises coloniales des Grecs…et de Rome, qui saura fort bien, elle aussi, utiliser le mythe à son profit ».  L’aventure mythologique se poursuit avec Jason et les Argonautes qui accomplissent un véritable tour du monde connu des Grecs, Médée, Œdipe et la famille maudite des Labdacides, Dédale et Icare, l’exploit de Thésée face au Minotaure et l’abandon d’Ariane, Le choix de Pâris qui provoque la guerre de Troie, Oreste, la mètis (ruse) et les périples d’Ulysse (le cheval de Troie, Circé, Calypso, le cyclope Polyphème), Pygmalion et enfin Midas et ses oreilles d’âne.

La quatrième partie, « Un peu de philosophie. Les mythes platoniciens », reprend le mythe plaisant d’Aristophane dans le Banquet qui relate la naissance D’Éros. Les incontournables mythes de « la caverne » et de l’Atlantide sont présentés. A propos de cette dernière, « pays de nulle part » qui finit sous les eaux, l’historienne écrit (p.129) que « l’Atlantide pervertie qui s’attire le châtiment de Zeus ressemble fort, (…), à l’Athènes du IVe siècle av.J.-C. qui, abandonnant ses vertus terriennes, s’est amollie dans l’impérialisme et perdue dans la démagogie. Au-delà du pamphlet dont on peut trouver l’écho dans les milieux anti-démocratiques d’Athènes, c’est un vœu que forme Platon : la cité doit revenir à la constitution et au mode de vie de ses ancêtres ».

Le mythe d’Er, relatif à l’immortalité de l’âme (le philosophe croyait en la métensomatose) vient clore ce chapitre.
La dernière partie, « A Rome, une appropriation des mythes » est donc consacrée aux mythes de l’Vrbs. Picus, roi du Latium et fils de Saturne, par fidélité conjugale, se voit devenir pic-vert pour avoir refusé les avances de Circé la terrible magicienne ; Héraclès/Hercule obtient une grande victoire contre Cacus, bandit et fils de Vulcain, qui terrorisait les habitants de Pallantion, sur le site où serait fondée par la suite Rome ; Enée quitte Troie et, après une longue Odyssée, fonde Lavinium ; Romulus fonde la Ville et commet un fratricide ; Tarpéia tombe amoureuse du roi des Sabins, Tatius et accepte de livrer la citadelle de Rome en échange du mariage (elle finira écrasée par les boucliers sabins à la demande du roi lui-même) ; Amour et Psyché donnent naissance, après de multiples rebondissements, à une fille répondant au nom de Volupté.

Tous les récits sélectionnés par l’auteure sont narrés avec virtuosité et dynamisme et l’historienne convoque, dans ses analyses d’une grande clarté, artistes et savants. Colette Jourdain-Annequin, dans ses prolégomènes, s’était assignée un double objectif : « survoler le temps pour conduire le lecteur de la mise en place de l’univers aux aventures des héros qui disent, en réalité, tant de choses sur la condition humaine » et « mettre en relief les fonctions essentielles du mythe ». C’est là une parfaite réussite. Le Petit Livre d’une Grande Chercheuse.

C Grégoire Masson