On connaît Jacques-Olivier Boudon comme le digne héritier de Jean Tulard et donc comme l’un des plus fins connaisseurs de l’histoire napoléonienne. Cependant cet éminent chercheur est, une fois de plus, parvenu à nous surprendre en montrant qu’il est aussi un historien du long XIXe siècle, époque qui connaît depuis plusieurs décennies maintenant un incontestable renouveau historiographique.

Mais peu importe puisque c’est malgré tout sa passion pour l’Empire qui l’oblige d’une certaine manière à écrire cet ouvrage sur un menuisier des années 1880-1890. Car c’est en empruntant « la fameuse route Napoléon » en vue d’une publication sur les Cent-Jours que lui vient l’idée de commettre ce petit écart chronologique, quand, par curiosité, il décide de faire un détour par le château de Picomtal, situé sur la commune de Crots (à l’époque il s’appelait Crottes), lui-même enserré dans la vallée de la Durance. Le séjour est rapide mais se révèle capital tant les documents que lui procurent les propriétaires du château sont exceptionnels. Il n’est pas question pour une fois des lettres inédites d’un châtelain de l’époque révolutionnaire et impériale, encore moins des papiers de familles d’un notable de la première moitié du 19ème siècle. Non, ces documents sont ceux d’un humble menuisier qui œuvra dans le château au début de la IIIème République. Et quels documents en effet ! De simples planches installées lors de la première restauration du château et derrière lesquelles le menuisier décida de dévoiler une grande partie de sa vie, s’adressant, avec naïveté souvent, à son futur lecteur.En historien qu’il est, Jacques-Olivier Boudon comprend immédiatement qu’il a entre ses mains un document « inédit » et « exceptionnel ». Il en entreprend immédiatement l’étude en rappelant dans l’introduction que ce travail s’inscrit dans cette micro-histoire des humbles si brillamment mise en valeur par des pionniers tels que Carlo Guinzburg (Le fromage et les vers, Aubier, 1976) et Alain Corbin (Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, Flammarion, 1998). L’auteur défend néanmoins l’originalité de son sujet d’étude, d’une part le support à savoir le revers de planches, d’autre part le témoignage, celui d’un menuisier qui « livre ses pensées et ses réflexions sans tabou » sachant qu’il ne « sera pas lu » de « son vivant ».Ce sont en tout 72 textes et plus de 4 000 mots écrits au crayon noir sur la face cachée des lattes de parquet. Apportant des informations capitales sur une commune des Hautes Alpes à un moment important de l’histoire du 19ème siècle, le menuisier se confie en effet avec ses mots, parfois crus, très crus même. Jacques-Olivier Boudon éclaire alors ses propos. En neuf chapitres, après des recherches rigoureuses dans les différents dépôts d’archives, il parvient à reconstituer l’environnement complet de ce menuisier, Joachim Martin, né en 1842.

Le récit débute d’abord par la présentation de l’auteur fils d’un menuisier et d’une protestante, dont il parle peu mais qui a joué un rôle capital dans sa construction mentale et intellectuelle. Par la suite, il nous dresse le portrait de cette famille composée de huit enfants qui ne parviendront pas tous, comme on s’en doute, à l’âge adulte. Les menuisiers n’appartiennent pas au monde la notabilité locale mais les revenus du père leur permettent de vivre dans une « relative aisance ». À chaque fois, Jacques-Oliver Boudon trouve la source qui permet de restituer l’univers de ce menuisier. C’est là un vrai travail d’historien qui montre combien la recherche en archives est indispensable. Il continue en présentant dans les chapitres suivants les lieux. C’est l’histoire du village qui est révélé puis celle du château de Picomtal dans lequel Joachim a travaillé de longs mois. Ici une véritable enquête sociale et économique mais aussi une approche culturelle et politique. À Partir du 4ème chapitre nous entrons davantage dans la vie intime du menuisier. Ce sont des gestes quotidiens que M. Boudon rapporte tout en écrivant l’histoire politique du village en tentant de capter les opinions de ce menuisier anticlérical et sensible aux idées républicaines de Gambetta, le seul homme politique d’envergure nationale cité par Joachim. L’auteur n’oublie pas de montrer les différentes étapes du processus qui contribuent, dans cet espace soumis aux aléas rugueux de la montagne, à installer durablement le régime républicain. À partir du chapitre 6 on aborde la question sexuelle, les infanticides, la force des solidarités villageoises, les non-dits, le rapport aux femmes, à la religion, à l’espace et au temps. Il y a là des passages remarquables tant ils sont précis, étonnants et surtout inédits. On découvre ainsi un prêtre entreprenant qui non seulement fait des leçons de morale sexuelle aux femmes mais qui cherche aussi à les séduire, attitude à l’origine d’une véritable haine de Joachim à l’encontre de ce prêtre catholique. On n’est guère étonné de retrouver notre menuisier parmi les signataires d’une pétition ayant pour objectif le renvoi de ce personnage habillé pour plusieurs hivers montagnards.

Jacques-Olivier Boudon, dans un style clair et fluide, nous livre dans cet ouvrage une étude complète d’un village français de la IIIème République, sujet cher à Maurice Agulhon qui en aurait probablement apprécié la lecture. Les champs de recherche appartiennent autant à l’histoire politique qu’à l’histoire sociale, économique ou culturelle. Un livre désormais indispensable dans sa bibliothèque mais aussi un document extraordinaire pour les professeurs en quête de sources inédites pour un travail universitaire (voire un TPE en première après avoir choisi certains extraits car certains passages sont en effet très crus). En somme un livre qui, à n’en pas douter, fera date !

Il est à noter que le livre comporte une bibliographie, des notes situées en fin d’ouvrage, des photographies. En annexe l’historien a eu l’idée lumineuse de restituer le texte complet du menuisier. On peut regretter toutefois l’absence de cartes. Mais l’histoire est tellement palpitante qu’on ne se lassera pas d’ouvrir un atlas personnel pour suivre tous les chemins de Joachim Martin.

Stéphane CALVET