Jean-Christophe BUISSON, journaliste spécialiste des Balkans et du monde slave, homme de radio où il anime plusieurs émissions historiques, nous présente son livre-album sur Le Siècle Rouge et les mondes communistes de 1919 à 1989.

Le 9 novembre 1989 disparaissait le mur de Berlin et avec lui, les dernières illusions de celles et ceux qui croyaient encore à un autre monde, plus juste, plus égalitaire et moins belliqueux que celui proposé par le modèle dit occidental. Il faudrait encore quelques années pour que les derniers vestiges du communisme disparaissent ainsi que les ultimes défenseurs d’un système totalitaire ayant fait, en moins d’un siècle sur tous les continents des dizaines de millions de victimes. Même si aujourd’hui, il reste dans quelques pays (Venezuela, Corée du Nord ou Cuba) des dirigeants politiques qui se réclament toujours du marxisme-léninisme.

Jean-Christophe BUISSON l’affirme sans ambages : le but de son ouvrage est de montrer ce que fut le tsunami communiste, une gigantesque vague (un tiers de la planète était rouge il y a à peine un demi-siècle) et qui ne cesse de se réduire. Ainsi, factuellement et sans jugement, l’auteur décrit les femmes et les hommes, les événements et les choses qui se suffisent à eux-mêmes. Ce qui permet de comprendre ce qu’ils signifiaient. Réduire le communisme aux horreurs qu’il a engendrées et charriées serait aussi antihistorique que nier leur réalité et leur ampleur inédite. Il serait également coupable d’omettre quels immenses espoirs il a suscité, quels progrès sociaux il a permis, quel rôle il a joué dans les des combats pionniers. Sans oublier le courage, la détermination et la foi de ses premiers militants, dont les profils et les destins font penser à ceux des chrétiens des catacombes sous l’Empire romain des premiers siècles après Jésus-Christ. Les premiers chapitres de l’ouvrage démontrent clairement la violence avec laquelle les « Rouges » furent traqués, réprimés et éliminés dans les années 1920. On découvrirait plus tard que cette violence n’était pas l’apanage du camp occidental et que la toute jeune Union soviétique l’avait aussi employée contre ses opposants extérieurs et bientôt intérieurs.

L’ouvrage a ceci de différent avec les milliers d’autres livres parus sur le sujet. Il se présente sous forme chronologique, commentée et illustrée et quoi de plus naturel que  d’utiliser l’image pour asseoir son pouvoir et propager des idées ? Partant de la naissance de l’Internationale communiste (Komintern) en mars 1919, l’auteur a découpé en sept parties cette histoire totale, globale et universelle des mondes communistes. Elles correspondent à sept décennies qui ont vu naître pour s’amplifier, triompher puis se scinder et se déliter un mouvement qui, pour n’avoir duré que le temps de la vie d’une femme et d’un homme, n’en a pas moins modifié durablement la marche du vingtième siècle. Par ce qu’il a mis en place mais aussi par la réaction qu’il a provoquée chez ses adversaires : ne jamais oublier que fascisme et nazisme sont nés, en premier lieu, de la peur d’une expansion du bolchevisme en Europe. Ce « siècle rouge » est donc aussi, par conséquent, une histoire de l’anticommunisme : Hergé, les généraux russes blancs, Chamalov, Tchang Kaï-chek, Franco, Kravenchok, Rousset, Aron, le général Mac Arthur, les insurgés de Berlin-Est, Budapest, Prague et Pékin, les « Contras » du Nicaragua y ont donc leur place.

De nos jours, pour une génération entière née après 1989, le communisme apparaît souvent comme un ovni. Beaucoup de jeunes gens, parce qu’il est désormais moribond, éprouvent à son égard une splendide indifférence. Ils peinent surtout à appréhender le poids des années 1950-1970 et le magistère intellectuel qu’il a exercé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, auréolé par le sacrifice de 26 millions de Soviétiques et la place centrale des militants communistes dans les mouvements de résistance en Europe. Le communisme aurait-il pu échapper à sa pente violente, totalitaire ? Certains historiens ne le pensent pas; d’autres estiment le contraire et un débat est toujours ouvert aujourd’hui sur la Révolution française et sa dégénérescence dans la Terreur. L’auteur pose la question : comment le communisme a-t-il pu, pendant des décennies, continuer à engendrer un tel phénomène de servitude volontaire alors que ses excès étaient régulièrement dénoncés par ses adversaires déclarés mais aussi par certains de ses anciens thuriféraires, revenus de leur engagement ?

Comment ses structures dirigeantes, souvent à la pointe du combat anti-fasciste, se sont-elles convaincues que la social-démocratie était aussi, si ce n’est plus, néfaste ? Et comment Staline a-t-il pu oser signer avec Hitler en 1939 un pacte de non-agression, déclencheur de la Seconde Guerre mondiale ?

Comment des esprits aussi brillants que Gide, Malraux, Barbusse, Rolland, Desnos, Prévert, Benda, Picasso, Léger, Aragon, Sartre, Merleau-Ponty, Sollers, Duras, Godard, Vada, Debray, Vailland, Cartier-Bresson, Huxley, Greene, Lessing, Wells, Shaw, Césaire, Semprun pour ne citer que ces intellectuels et artistes, ont-ils pu à des degrés divers, s’enthousiasmer pour un système idéologique d’essence totalitaire jusqu’à parfois  le défendre aveuglément ? Comment ses grands esprits ont-ils pu traiter Camus de valet de la bourgeoisie ? Ou bien écrire, après un voyage dans la Chine affamée de Mao que le rouge est la couleur du bonheur ? Approuver sans sourciller Fidel Castro affirmant que les élections, c’est une saloperie ? Saluer l’écrasement de la révolte de Budapest, l’éradication du printemps de Prague et l’entrée des sanguinaires Khmers rouges dans Phnom Penh ?

Pour tenter de comprendre ce que fut en effet ce passé d’une illusion (François Furet), Jean-Christophe Buisson, a tenté de dépeindre chacun des actes fondateurs du communisme et d’en décrire toutes les évolutions. Parmi le milliers d’entrées où figurent les grands événements, l’auteur a voulu aussi évoquer le jour de la naissance du parti communiste luxembourgeois ou de la publication du Manuel du guerrillero urbain du révolutionnaire brésilien Carlos Marighella, au risque de paraître peut-être superfétatoire. On y trouvera également les noms des fondateurs grecs, mongoles, scandinaves, palestinien, camerounais, guatémaltèque ou néo-zélandais, les activités de tous les partis ou mouvements insurrectionnels communistes, trotskistes, maoïstes, guévaristes, lumumbistes ou castristes, ou les soubresauts du PC américain.

Le livre-album de Jean-Christophe BUISSON est donc incontournable pour qui souhaite balayer ce siècle rouge et tenter d’en comprendre les soubassements politiques, artistiques et diplomatiques. Il faut également saluer, dans cet ouvrage, les centaines d’illustrations, souvent méconnues qui permettent de mieux appréhender l’itinéraire de trois générations de fondateurs, d’exploiteurs et de fossoyeurs.

Bertrand Lamon

pour les Clionautes