Roman vrai, histoire romancée, roman historique ? Ces trois qualificatifs peuvent s’appliquer à ce récit inspiré de la biographie véridique de Joseph Lambert (1824-1873). L’éloignement géographique et chronologique ont effacé ce personnage de la mémoire collective, même régionale. Pourtant, cet aventurier breton mena une vie particulièrement entreprenante dans l’Océan Indien au cours du troisième tiers du XIXe siècle. Homme d’affaires polyvalent circulant entre l’île Maurice, Madagascar et les Comores, il fut marin, planteur, négociant, armateur, recruteur de main-d’œuvre indigène pour alimenter le système de l’engagisme. Mais Lambert ne borna pas ses ambitions aux seules opérations commerciales dans lesquelles sa réussite fut complète. Il se piqua aussi d’intrigues politiques, louvoyant audacieusement entre les rivalités coloniales entre la France et de l’Angleterre.

Dans ce premier volume d’une fresque appelée à en compter deux, la romancière Pascale Moignoux, elle-même Réunionnaise d’adoption, présente les antécédents de son héros, avant de centrer l’intrigue sur la délicate partie jouée par Joseph Lambert pour s’implanter à Madagascar. Il tente d’y ancrer l’influence française tout en faisant prospérer ses propres intérêts. Il va jusqu’à plaider l’idée d’y installer un protectorat français auprès de Napoléon III lui-même. Mais sur place Lambert est confronté à un rude adversaire, l’impitoyable reine Ranavalona Ière. Amadouant son fils et héritier le prince Rakoto, il y fomente un coup d’État au profit de ce dernier, de concert avec le petit noyau des colons français établi sur place. Mais le complot est déjoué en 1857. En rétorsion de leur rôle dans cette affaire, les Français sont expulsés sans ménagement de l’île. Pourront-ils y remettre un jour le pied ? Le deuxième tome devrait permettre de le découvrir.

Les péripéties du parcours de Joseph Lambert sont décrites dans un style alerte et très dialogué. Elles s’inscrivent en immersion dans la culture, les traditions et les décors de ces territoires lointains, dont on apprécie la restitution soignée sur le plan documentaire. Protagonistes réels, intrigues politiques locales et jeux d’influence coloniale entre la France et l’Angleterre sont présentés tout aussi scrupuleusement. Tout cela compose un cadre chatoyant pour l’épopée d’une ambition insatiable. Celle d’un inconnu breton qui tenta de se forger le destin d’un Citizen Kane colonial.

© Guillaume Lévêque