Auteur de plusieurs livres sur des sujets divers, pour certains relatifs à l’Occupation, à la persécution des Juifs et à la Résistance, plus particulièrement dans les départements de l’Aube et du Doubs, Alain Gagnieux propose avec ce nouvel ouvrage une étude de l’épuration dans le département de l’Aube, envisagée sous ses divers aspects : judiciaire et extrajudiciaire, administrative, politique, économique et professionnelle.

Une étude historique à partir de sources primaires locales

Aux huit chapitres qui composent le livre, s’ajoutent quelques annexes statistiques, les sources et la bibliographie. L’étude s’appuie sur la consultation de sources primaires, essentiellement issues des archives départementales de l’Aube (cabinet du préfet, cour de justice et chambre civique), secondairement de celles de la Marne, et de quelques dossiers conservés au Service historique de la Défense, à Vincennes. La bibliographie témoigne aussi de la parfaite information de l’auteur, en particulier les ouvrages de Marc Bergère, Bénédicte Vergez-Chaignon, Fabrice Virgili, Jean-Marc Berlière et  Marc Olivier Baruch, pour citer les plus essentiels. On peut néanmoins s’étonner ou regretter de trop nombreuses références aux ouvrages d’Henri Amouroux, dont les complaisances vichystes ne sont plus à démontrer, et à l’opposé, l’oubli d’une étude majeure sur l’Aube sous l’Occupation, La Résistance dans l’Aube (CRDP de Champagne Ardenne dans le cadre de la campagne nationale de l’AERI, sous la direction de Sébastien Touffu, 2010), alors que l’ouvrage de Michel Roche, plus ancien et moins complet, est mentionné (L’Aube dans la guerre 1939-1945, Horvath, 1985).

L’auteur a fait le choix de maintenir l’anonymat de la plupart des condamnés pour fait de collaboration, « ne serait-ce que pour éviter de flétrir des patronymes encore fréquents dans le département de l’Aube », alors que la législation lui permettait de citer les noms. On peut le regretter pour beaucoup de cas, d’une part parce que rencontrer sans cesse des initiales complique la lecture du texte, d’autre part parce que les auteurs ont assumé des actions publiques de propagande collaborationniste (ainsi Emile M. a droit à l’anonymat alors qu’il fut secrétaire fédéral du PPF, membre de la LVF et l’un des responsables de la Milice), ont rendu leurs noms publics lors des procès, et ont parfois acquis une triste notoriété : ainsi nul n’ignore en pays d’Othe que « l’homme au chapeau vert » était en réalité Marcel Pigné. On peut aussi penser que l’histoire a tout à gagner à la clarté de ses informations, alors que le maintien des seules initiales peut conforter le côté que certains nostalgiques se plaisent à qualifier de « trouble ».

Avec l’historien Marc Bergère, rappelons l’essentiel des acquis historiques nationaux

Une grosse « poignée de misérables »

Dans un premier temps, les autorités, et de Gaulle en tête, évoquent les collaborateurs comme n’ayant été qu’« une poignée de misérables et d’indignes dont l’État fera justice ».  En réalité, l’épuration a été un phénomène plutôt massif, d’autant plus que la peine « d’indignité nationale » est créée spécifiquement pour stigmatiser ces citoyens qui ont failli. C’est une peine infamante mais non privative de liberté. Elle est plus légère que les peines de prison ou de mort prononcées par les cours de justice. L’indignité nationale a permis de toucher des formes de collaboration qui auraient pu échapper à la justice. Près de 100 000 personnes furent condamnées à l’indignité nationale. C’est la sanction la plus prononcée à la Libération. Cette peine atteint le condamné dans ses droits et dans ses biens, car l’indignité nationale s’accompagnait souvent de la confiscation au moins partielle de ses biens : surimposition fiscale, exclusion des dommages de guerre. Elle privait également de droit de vote et d’éligibilité et interdisait d’exercer toute une série de professions ou d’activités, dans la fonction publique, les professions juridiques,les médias, le spectacle. Les effets sur la vie quotidienne des condamnés étaient lourds et pouvaient parfois représenter une forme de mort civique.

Chronologie et formes de l’épuration

On distingue deux phases qui se suivent et se recoupent pour partie. D’une part, l’épuration légale, avec les cours de justice pour les crimes les plus graves (ceux de la milice, les dénonciations…) et les chambres civiques pour les délits plus mineurs (adhésion à un parti collaborationniste par exemple). La mise en place de cette épuration légale se fait au fur et à mesure de la libération du territoire sous la houlette des nouvelles autorités : préfets, commissaires de la République, comités départementaux de libération (CDL)… D’autre part, l’épuration qu’on appelle «extralégale », « extrajudiciaire »« sommaire » ou « sauvage ». Les historiens souhaitent aujourd’hui qu’on n’utilise plus ce terme de « sauvage », qui semble aller dans le sens des ennemis de la Résistance, qui l’accusaient d’avoir généré un bain de sang. Cette forme d’épuration populaire précède l’épuration légale et parfois l’accompagne aussi. Elle est très importante au moment de la libération, mais il y eut aussi un deuxième pic de violence populaire au printemps 1945 avec le retour des prisonniers de guerre et des déportés. Leur simple état physique témoigne des violences subies et réveille la colère populaire. On juge l’épuration légale trop clémente ou trop lente.

Concernant la chronologie de l’épuration, il faut aussi souligner un paradoxe. D’une part, elle a été plus longue qu’on ne l’imagine souvent, avec certaines procédures qui se poursuivent encore dans les années 1960. Et d’autre part, la « désépuration » commence assez tôt, dès la fin des années 1940 : par le jeu des recours en grâce, puis des lois d’amnistie, les peines réellement effectuées furent pour la plupart plus légères que les peines prononcées. Ce qui n’est pas sans influer sur la perception de l’épuration qu’on en a eu à l’époque.

Approche statistique

Les historiens du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale ont estimé à moins de 10 000 le nombre des victimes de l’épuration extrajudiciaire. Au niveau judiciaire, les poursuites ont concerné plusieurs centaines de milliers de Français et de Françaises. On estime que plus de 320 000 dossiers ont été ouverts en justice pour les cours de justice et les chambres civiques. Si on y ajoute la justice militaire, qui a beaucoup œuvré au tout début du processus, on arrive à près 400 000 dossiers ouverts. Et si on ajoute d’autres formes d’épuration, par exemple l’épuration économique avec les personnes frappées de « confiscation des profits illicites » (plus de 130 000), le chiffre grimpe encore. « Tout type de sanctions confondu » écrit Marc Bergère, « mon estimation, c’est que l’épuration a touché d’une manière ou d’une autre au moins 500 000 Français et Françaises (un chiffre sans doute plus plancher que plafond). Ça fait quand même une très grosse « poignée de misérables ».

Devant les cours de justice, il y a près de 7 000 condamnations à mort prononcées, dont 2 000 de manière contradictoire (en présence des prévenus) et les autres par contumace. Sur les 2 000 condamnations à mort prononcées de manière contradictoire, 767 sont exécutées. Si on y ajoute les 770 condamnés à mort par un tribunal militaire qui ont été exécutés à la Libération, on arrive à près de 1 500 personnes exécutées après un procès, dont plusieurs dizaines de femmes. Contrairement à une légende qui a longtemps couru toutes les femmes n’ont pas été toutes graciées. Quant au chiffre des personnes incarcérées après condamnation, il est d’un peu plus de 40 000 personnes. « C’est bien un moment exceptionnel dans l’histoire de la justice pénale française. On a rarement autant incarcéré et rarement autant exécuté sur un temps aussi court », fait observer Marc Bergère.

L’épuration administrative

Outre l’épuration légale devant les tribunaux, les autorités ont fait le choix de la multiplication et de la spécialisation des structures répressives. Immédiatement après la Libération, elles ont mis en place des internements administratifs dans des camps qui visaient à la fois à trier les collaborateurs et, parfois, à protéger les « suspects », moins exposés à la vindicte de la rue. Ensuite venait l’épuration judiciaire, si le dossier d’enquête le justifiait. Mais, même en l’absence de dossier judiciaire probant, il y eut des épurations administratives, professionnelles et économiques dans de nombreux secteurs : magistrats, policiers, gendarmes, médecins, enseignants, sportifs, syndicalistes… Avec des gens rétrogradés, mutés ou mis à la retraite d’office. Clairement le but était de demander des comptes au plus grand nombre.

Alain Gagnieux nous invite à une déclinaison auboise de l’épuration

Une approche thématique et vivante

Les chapitres structurent une approche thématique : épuration extrajudiciaire, judiciaire,  administrative et politique, économique et professionnelle, bilan statistique, et enfin approche de la réalité des sanctions par la « désépuration ». L’originalité réside davantage dans les neuf « Intermèdes » qui prennent place entre les chapitres et exposent des cas concrets tirés des dossiers judiciaires, qui permettent d’appréhender concrètement les comportements de collaboration et les décisions judiciaires qui en résultent. Citons quelques titres et laissons le lecteur découvrir les faits : « Une belle famille », « L’exécution d’une épouse à défaut du mari », « L’homme au chapeau vert » (ici, avouons notre déception que le riche dossier ne soit pas vraiment exploité pour montrer l’activité des dénonciateurs de maquis), « L’inspecteur chef Strouble visé par le Front national de l’Aube », « Le Petit Troyen, organe de propagande nazie et vichyste », « Emile M, ex-milicien, retrouvé dans une penderie », « Pierre D., entraîné par son cousin dans de « vilaines histoires ».

Femmes tondues, « fréquentations intimes » et collaboration

Dès le 27 août 1944, lendemain de la libération de Troyes, des femmes tondues et dénudées sont exhibées dans la ville, ainsi qu’à Romilly-sur-Seine. Par un « focus sur six Auboises », Alain Gagnieux s’essaie à une « typologie de la «  collaboration horizontale »», révélant la complexité des situations. Il montre que « de nombreux cas de « fréquentation intime » vont effectivement de pair avec des déclarations et des actes en faveur de l’occupant, et surtout avec une tendance notable à la dénonciation », que la réadaptation à la vie conjugale fut difficile et que beaucoup de ces femmes furent déférées devant les chambres civiques : leur cas dépasse donc le cadre de l’épuration extrajudiciaire.

Exécutions sommaires

L’auteur donne le nombre de 196 exécutions sommaires pour le département de l’Aube, mais il ne semble pas que tous les rapports de police et de gendarmerie, ainsi que la presse des années 1944 et 1945 aient été systématiquement dépouillés. En effet les enquêtes administratives, puis celles du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, demandent à être reprises. Il estime que ce chiffre est élevé, et s’explique par la présence de maquis nombreux dans le département.

L’organisation de l’épuration judiciaire

Abordant l’organisation de l’épuration judiciaire, Alain Gagnieux évoque quelques cas concrets de collaboration révélés par les dossiers d’épuration. Il présente ensuite les fondements juridiques de l’épuration judiciaire (ordonnance du 26 juin 1944 et articles 75 à 86 du Code pénal). Il expose ensuite les acteurs et l’organisation de cette épuration : commissaire de la République, comité départemental de libération (sans distinguer semble-t-il les comités cantonaux et locaux), la cour de Justice, la chambre civique.

L’épuration politique

L’épuration politique aboutit à l’inéligibilité des députés ayant voté les pleins pouvoirs constitutionnels à Pétain le 10 juillet 1940 ; les sources manquent pour une étude de l’épuration administrative, sauf en ce qui concerne les préfets de l’Aube dont les situations individuelles sont présentées. La mansuétude est grande : ainsi Georges Hilaire, qui après avoir été préfet de l’Aube de septembre 1940 à janvier 1942, devint l’un des proches collaborateurs de Laval, fut-il condamné à cinq ans de prison par contumace en mars 1947, puis gracié en janvier 1955, puis réintégré en qualité de préfet hors classe en décembre 1960, avec une indemnité de 170 000 francs ! Parmi les collaborateurs des préfets, onze personnes furent sanctionnées.

Dans la police

Dans la police, l’épuration fut modérée : sur un effectif de 218 agents tous grades confondus, neuf furent suspendus, sept furent mutés et quatre furent révoqués. L’intendant de police fut condamné à dix ans de travaux forcés par la cour de justice, et deux commissaires furent condamnés à cinq et vingt ans. Mais n’oublions pas que bien vite viendront les remises de peine, les amnisties et les libérations.

L’épuration économique

Il est bien difficile d’étudier  l’épuration économique, du moins sans une approche de l’histoire des entreprises et des divers comités professionnels. On aimerait en savoir plus sur les nombreux petits et grands patrons de la bonneterie troyenne. L’auteur ne semble pas avoir eu accès aux archives du comité de confiscation des profits illicites, composé de cinq fonctionnaires et de trois membres du CDL. « Pour la période allant du 28 novembre 1944 au 28 février 1946, l’activité du comité de confiscation des profits illicites se traduit par le règlement de 258 dossiers, plus 82 en cours de traitement ». Les confiscations prononcées s’élèvent à plus de 215 millions de francs et les amendes à près de 168 millions de francs, soit un total de plus de 380 millions de francs mis en recouvrement. Manquent des éléments d’appréciation et de comparaison.

Epuration de la presse locale

Le CDL de l’Aube décide qu’en raison de leur attitude pendant l’Occupation ; les journaux Le Petit Troyen et La Tribune de l’Est doivent disparaître définitivement. Le Petit Troyen est remplacé par Libération-Champagne ; la cour de justice prononce la dissolution et la confiscation des biens de la société anonyme Le Petit Troyen. Les dirigeants seront condamnés à de très faibles peines, dix ans de dégradation nationale. Il en va de même pour La Tribune de L’Est, remplacé par L’Est Eclair. Comme ceux du Petit Troyen, les dirigeants et rédacteurs affirmèrent qu’ils n’étaient pas le moins du monde responsables des ignominies, en particulier antisémites, qu’ils avaient publiées.

Lenteur des procédures

La cour de justice de l’Aube siège pour la première fois à Troyes, le 15 novembre 1944. Deux mois plus tard, elle n’a traité que 30 dossiers, faute de personnel. L’impatience monte, au point que le CDL organise une meeting à Troyes le 10 février 1945 pour protester à la fois contre la lenteur de la procédure, et contre l’insuffisance des sanctions prises. Le 19 février 1945, jour de la première audience de la chambre civique, elle a rendu 47 verdicts : elle n’a alors traité que 18% des affaires qu’elle aura à traiter, dont 13 acquittements et trois peines de mort. C’est alors qu’on observe une montée en flèche des classements sans-suite (449), résultats de pressions politiques, et de la volonté d’accélérer les procédures ! Certains de ces classements sans suite concernent des dossiers de collaborateurs notoires et de dénonciateurs. Classements sans suite, non-lieux et verdicts estimés trop indulgents suscitent campagnes de presse, protestations et pression du CDL, mais aussi des attentats à l’explosif contre les biens de justiciables relaxés.

Clémence des jugements

Les dossiers de 628 personnes ont été traités par la cour de justice et la chambre civique ; s’y ajoutent 449 classements sans suite, soit un total de 1077 personnes. Sur les 628 jugements rendus par les deux instances, on compte 32 peines de mort (dont 19 par contumace et 7 exécutées), 174 peines privatives de liberté et 314 dégradations nationales. Pour les 19 condamnés par contumace (16 hommes et trois femmes), la fuite a été salutaire car tous échapperont à l’exécution. La cour de justice prononça 47 acquittements, et la chambre civique 58. La notoriété, l’entregent, les moyens financiers expliquent « sans aucun doute » la clémence de certains jugements. Beaucoup de décisions furent perçues comme incompréhensibles, complaisantes ou disproportionnées, suscitant les protestations de la population et du CDL.

Un grand oublié

On aurait aimé que soit développé, ou au moins évoqué, le cas d’André Mutter : résistant, membre du Conseil national de la Résistance, il se fit le défenseur des collaborateurs dans l’immédiat après-guerre, milita pour l’amnistie, adhéra aux milieux d’extrême droite, dut affronter des accusations graves de la part de résistants, pour ses relations avec l’agent de la Gestapo Dupré et la trahison du Délégué militaire André Rondenay, avant de devenir un responsable gaulliste majeur dans le département.

Une rapide « désépuration »

Ces polémiques ne firent que s’exacerber avec le vote des lois d’amnistie du 16 août 1947 et du 9 février 1949, mais surtout celles du 5 janvier 1951 et du 6 août 1953, enfin celle du 31 janvier 1959. Il n’est pas exagéré de parler de « désépuration ». Sur près de 40 000 personnes emprisonnées en France pour collaboration, 13 000 seulement étaient encore en prison au mois de décembre 1948, 8 000 en octobre 1949, et moins de 4 000 à la veille de la loi d’amnistie de 1951. La grande majorité de ceux qui furent libérés n’avaient accompli qu’une fraction de leur peine. Sur les 13 peines de mort prononcées par la cour de justice de l’Aube en présence de l’accusé, six ont été commuées en travaux forcés, onze autres commutations ont porté sur des peines de travaux forcés à perpétuité (6), de réclusion perpétuelle (1), de dissolution de société (2) et de dégradation nationale à vie (2).  Des grâces et des remises de peine ont été accordées pour 73 condamnations prononcées par la cour de justice de l’Aube. Un(e) même détenu(e) a pu se voir accorder des grâces ou des remises de peine successives. Prenons l’exemple d’une cultivatrice, agent de la Gestapo : condamnée à mort le 5 mars 1945 par la cour de justice de l’Aube, elle vit sa peine de mort commuée en travaux forcés à perpétuité quinze jours plus tard, puis les travaux forcés à perpétuité furent commués en 20 ans de travaux forcés en octobre 1948, qui furent  abolis le 10 juin 1955 ! Avec la loi d’amnistie de 1953, les derniers condamnés pour fait de collaboration furent presque tous libérés.

L’intérêt majeur de l’ouvrage réside dans l’évocation de plus de 90 cas et près de trente portraits esquissés à partir des archives départementales de l’Aube. Trop de sources manquent pour une étude exhaustive et définitive. Le lecteur ne peut que ressentir une forte impression de clémence exagérée, et comprendre le mécontentement de ceux qui combattirent dans les rangs de la Résistance.