Ce catalogue publié à l’occasion de l’exposition du musée national du Moyen-Age de Cluny explore une période charnière de l’histoire de France et de l’histoire de l’art, à travers plusieurs chefs-d’œuvre.

A un moment où la guerre de Cent ans arrive bientôt à son terme, de multiples foyers artistiques émergent. En dépit de ces temps tourmentés, la production artistique est riche et dynamique, alimentée notamment par les commandes des élites (l’entourage royal, la haute noblesse, les officiers, les marchands…) auprès d’une nouvelle génération. Elle bénéficie d’un renouveau. Cette exposition permet d’en avoir un très bon aperçu.
Les chefs d’œuvre exposés sont nombreux. Tous les arts et techniques sont convoqués : peintures, sculptures, tapisseries, vitraux, orfèvrerie, et surtout les manuscrits enluminés. Des prêts exceptionnels ont été consentis, permettant la reconstitution du Triptyque de Dreux Budé.
Les auteurs de ce catalogue insistent sur la circulation des œuvres et des artistes. Dans la continuité de la période précédente, l’accent est mis sur l’influence flamande qui se poursuit. Ce XVe siècle, entre gothique international et Renaissance, à la croisée des modèles artistiques des Pays-Bas septentrionaux et de l’Italie, révèle un foisonnement de créations.
Une vingtaine d’essais structure ce catalogue avec diverses et complémentaires approches thématiques.

– La reconquête politique et artistique du royaume

Charles VII, la reconquête du royaume et la reconstruction de l’État (Olivier Mattéoni)

L’auteur montre comment le roi construit une refondation de l’État, s’appuyant sur l’administration, particulièrement les institutions judiciaires (le Parlement), ressoudant les élites autour de son projet de gouvernement, en menant une réforme de l’armée afin de conduire aux succès militaires. La fidélisation des hommes de guerre est nécessaire pour la victoire par les armes.
Il faut asseoir la légitimité du roi dans un contexte de pacification du royaume. Le traité d’Arras en 1435 scelle la paix avec le nouveau duc de Bourgogne Philippe le Bon.
Il s’agit aussi pour les auteurs du catalogue de s’écarter de l’historiographie ancienne en démontrant que Charles VII est un roi moins hésitant ou faible, et donc davantage politique.

La célèbre Tapisserie des cerfs ailés, conservée au musée de la rue Beauvoisine à Rouen, délivre un message plein de symboles, correspondant bien au contexte de l’époque. Un cerf ailé installé dans un jardin clos, où figure une targe fleurdelisée sur le plessis, tient un étendard représentant saint Michel terrassant le dragon. Hypothétiquement, le carton de cette œuvre pourrait être attribué à Jacob de Litemont, peintre de Charles VII. Les deux cerfs posant une patte à l’intérieur de l’enclos symbolisent les provinces de Normandie et de Guyenne – reprises des Anglais lors des batailles de Formigny (1450) et de Castillon (1453) – intégrant le royaume de France.

Lissier anonyme, sur un carton de Jacob de Litemont (?)
Tapisserie des cerfs ailés
Pays-Bas du sud ou nord de la France (?), entre 1453 et 1461
Laine et soie
Rouen, musée des Antiquités, inv 1854
© Eric Joly

Pour illustrer le conflit entre les Armagnacs et les Bourguignons, des enseignes politiques sont exposées. Elles devaient être cousues sur des vêtements ou des chaperons. Les Parisiens, soutenant majoritairement le parti bourguignon, utilisent l’emblématique de Jean sans Peur : le niveau de maçon (symbole d’un État stable) et le rabot. A cela s’ajoute la fleur de lys (pour la lignée capétienne du duc de Bourgogne) et la figure du patron de la Bourgogne, saint André, accompagné de sa croix.
Le parti d’Armagnac arbore le dauphin.

Enseignes politiques : parti bourguignon et parti du dauphin
France, premier tiers du XVe siècle
Plomb et étain moulés
Paris, musée de Cluny, musée national du Moyen-Age
© Eric Joly

Cette section permet de redécouvrir le Registre du parlement de Paris où figure au feuillet 121 le fameux petit portrait de Jeanne d’Arc esquissé par le greffier. En complément une missive dictée par la Pucelle à l’attention des habitants de Reims leur promettant la délivrance, datée du 16 mars 1420, est exposée.

Jeanne d’Arc
Lettre aux habitants de Reims
Sully-sur-Loire, 16 mars 1430, papier
Reims, archives municipales et communautaires de Reims, FAC 734, liasse 8
© Eric Joly

Avec le procès de Jeanne d’Arc, il s’agit de montrer que l’accès au trône de Charles VII, grâce au soutien d’une hérétique et sorcière, est illégitime.

Le manuscrit L’Arbre des batailles, d’Honoré Bouvet, commandé par le connétable de France Arthur de Richemont après sa reconquête de la Normandie (BnF, bibliothèque de l’Arsenal, ms. 2695), est connu des professeurs d’Histoire pour sa grande miniature au début de l’ouvrage. Elle présente en son centre le roi Charles avec le dauphin Louis et le connétable encadrés par la noblesse. Au registre supérieur, on distingue le pape, les cardinaux et la curie pontificale. Au niveau inférieur, tiers état et gens de l’Église se font face. L’affirmation de l’autorité royale est évidente. Il est en de même avec le journal du procureur Jean Dauvet dressant les procès-verbaux des séquestres et de l’adjudication des biens de Jacques Cœur.

Honoré Bouvet
L’Arbre des batailles
Angers, après août 1450, parchemin
Enluminé par le Maître de l’Arsenal 2695
Paris, BnF, bibliothèque de l’Arsenal, ms. 2695, f°6v
© Eric Joly

Une autre marque intéressante du rétablissement de l’autorité royale, est illustrée par un arrêt de renvoi du Parlement daté de 1453, dont le début du texte se compose par une calligraphie imposante sur la première ligne, avec ses trois lettres hypertrophiées : K (Karolus, Charles), U (Universis, à tous) et N (Notum facimus, nous faisons connaître). Les cadelures qui ornent ces lettrines participent aussi à l’éclat et la solennité du document.

Arrêt du Parlement renvoyant les conclusions d’un procès pendant entre Charles de Bourgogne, comte de Nevers et de Rethel, et le roi, au sujet des biens d’un bâtard
Paris, 22 février 1455, parchemin
Paris, Archives nationales, J 256 [Rethel], n°65
© Eric Joly

Les représentations de Charles VII (Séverine Lepape)

Séverine Lepape tend à démontrer dans cette section que le portrait royal individuel constitue un manifeste politique qui vise à asseoir la légitimité du pouvoir de Charles VII. Le célèbre tableau du Louvre peint par Jean Fouquet témoigne de cette volonté. Les dimensions imposantes de l’œuvre, la disposition et le contenu de l’inscription, ainsi que le motif des rideaux accentuent la sacralité du souverain. La théorie du double corps du roi, à la fois mortel (réalisme du portrait) et mystique (mise en scène avec le dévoilement autorisé par les rideaux), s’expose. Ce concept de dignitas transcende la personne du roi.
Le coussin sur lequel semble reposer les bras et mains du roi, fait penser à un prie-Dieu, ce qui pourrait confirmer la destination de cette œuvre. Il est supposé que ce tableau fut placé dans la Sainte-Chapelle de Bourges. On peut constater que la posture et le visage du roi renvoient à l’attitude des dévots, concentrés sur l’objet de leur dévotion.

Jean Fouquet
Portrait de Charles VII
Tours, vers 1450-1455
Peinture à l’huile sur panneau de chêne, 98,8 x 84,5 cm
Paris, musée du Louvre, département des Peintures, INV 9106
© Eric Joly

Les portraits de faveur du roi, commandés par de grands officiers, élargissent l’iconographie des représentations du roi. Exposée dans le Sanctuario du château de Chantilly, la miniature peinte par Jean Fouquet vers 1452-1460, pour les Heures d’Étienne Chevalier, constitue un exemple significatif. Au centre de la composition, Charles VII apparaît en Roi mage, agenouillé devant la Vierge à l’Enfant. On notera l’audace d’une telle représentation pour un usage dévotionnel. Les couleurs de sa devise : rouge, blanc, vert, sont omniprésentes. Elle figure sur la livrée de la garde écossaise qui l’accompagne.

Jean Fouquet
L’Adoration des mages
Heures d’Étienne chevalier
Tours, vers 1452-1460
Château de Chantilly, bibliothèque du musée Condé, Ms. 71
© Eric Joly

Acquis en 2010 par le Louvre, le dais de Charles VII est présenté à l’exposition. Il est l’unique exemplaire médiéval conservé. De ce dosseret (partie verticale du dais) émerge un grand soleil à douze branches dont les rayons font scintiller une multitude d’autres astres. Les deux anges en vol, aux tuniques fleurdelisées, probablement Michel et Gabriel, soutiennent une couronne. Cette mise en scène affirme de manière symbolique l’essence divine de la royauté de Charles VII.

Lissier anonyme sur un carton de Jacob de Litemont (?)
Dais de Charles VII
France (?), vers 1440-1450
Laine et soie
Paris, musée du Louvre, département des Objets d’art, OA 12 281
© Eric Joly

Le second sceau de majesté de Charles VII gravé vers 1444-1445 prend une nouvelle valeur symbolique. Tel un nouveau Salomon, le roi victorieux et pacificateur du royaume est assis sur un trône orné de deux avant-corps de lion. D’autres lions sont représentés à ses pieds. De nombreuses fleurs de lys occupent le reste de l’espace.

Second sceau de majesté de Charles VII
apposés sur une lettre d’abolition datée de 1449
BnF, département des Manuscrits, Mélanges de Colbert, 356, n°214
© Eric Joly

L’évocation des voyages du roi dans un contexte de reconquête et de contrôle du territoire est présentée par un feuillet extrait des Annales des capitouls de Toulouse (Archives municipales BB 273). On y voit l’entrée solennelle dans la ville de la reine et du dauphin (futur Louis XI) à cheval, le 26 février 1443, encadrés par les capitouls marchant à pied. Notons, qu’une autre enluminure (f°136), non exposé, montre Charles VII accomplir l’entrée à Toulouse le 8 juin 1442 avec le même cérémonial.

Annales des capitouls de Toulouse
Toulouse, 1353-1516, parchemin
Toulouse, archives municipales, BB 273, f°138
© Eric Joly

Charles VII ou la légitimité par le livre (Maxence Hermant)

Il n’existe pas d’inventaire de la bibliothèque de Charles VII. La reconstituer paraît donc difficile compte tenu que le roi n’a pas hérité à la mort de son père en 1422 de l’exceptionnelle librairie de Charles V contenant plus de 900 manuscrits. Jean de Lancastre, duc de Bedford, acquiert une grande partie de cette collection (plus de huit cents volumes) en juin 1425.
On sait toutefois que Charles VII possédait le Bréviaire de Charles V, composé de deux cent quarante trois miniatures, peintes par Jean Le Noir et le Maître de la Bible de Jean de Sy. La représentation de Charles V agenouillé en prière devant le Christ tenant l’orbe terrestre figure au feuillet 261. Il s’agit donc ici du seul manuscrit connu qui provenait des deux souverains précédents.

Pour illustrer les commandes de Charles un volume des Grandes Chroniques de France enluminées par le Maître de Marguerite d’Orléans a été choisi. Sa datation pourrait correspondre au sacre de 1429, au regard de l’iconographie originale du frontispice. On peut observer, en vis-à-vis, au feuillet 13, le Baptême de Clovis et le Combat de Charlemagne contre les Maures.

La commande artistique de l’entourage de Charles le Bien servi (Mathieu Deldicque)

De grands dignitaires de l’époque de Charles VII ont laissé des œuvres artistiques fameuses. Citons en quelques-uns.

Dunois (Jean d’Orléans), grand chambellan de France en 1436, est le fils illégitime du duc Louis Ier d’Orléans. Son frère, Charles d’Orléans, est fait prisonnier pendant la bataille d’Azincourt (1415). Il reste en captivité près de vingt-cinq ans en Angleterre. Grâce à l’intervention de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, il est libéré et retourne en France en 1440 et s’installe dans son château ducal de Blois. De là, il développe un mécénat en encourageant des poètes (dont François Villon) et des artistes. Il compose lui-même aussi des poésies.

Dreux Budé, garde du Trésor des chartes du roi, fait appel à des grands peintres : André d’Ypres (son nom de convention est le Maître de Dreux Budé) pour un triptyque ; Colin d’Amiens (Maître de Coëtivy) pour une traduction de Boèce (BnF, Ms. 1098).

Étienne Chevalier est un officier du roi qui a épousé Catherine Budé, la fille de Dreux Budé. Le livre d’heures qu’il fait exécuter par Jean Fouquet rend hommage autant au roi qu’à sa propre réussite. Démembré au XVIIIe siècle, la grande majorité des enluminures (40) du manuscrit a été achetée par le duc d’Aumale. Elles sont visibles aujourd’hui au château de Chantilly. L’exposition montre la seule que détient la Bibliothèque nationale de France : Sainte Anne et ses filles. Selon la légende dorée, sainte Anne eut trois filles de lits différents : la Vierge Marie, Marie Jacobé, fille de Cléophas (représentée avec ses quatre fils), la fille de Salomé, Marie Salomé (avec ses deux fils). Certains historiens de l’art reconnaissent Saint-Martin-des-Champs à l’arrière-plan.

Jean Fouquet
Sainte Anne et ses filles
Feuillet extrait des Heures d’Étienne Chevalier
Paris, vers 1452-1460, parchemin
Paris, BnF, ms. NAL 1416
© Eric Joly

Guillaume Jouvenel des Ursins occupe la charge de chancelier. Le fragment de tapisserie aux emblèmes de la famille montre un ours, portant un collier et une chaîne, grimpant dans un arbre aux branches élaguées. Sa patte droite tient un écu d’or à trois lionceaux d’azur (ajout postérieur ?). Le fond se compose de bandes alternées de gueules (rouges) et d’argent (blanches) ornées de la lettre J et plantées d’acanthes des jardins, que l’on nomme aussi pattes d’ours ou ursines. L’ours et l’ursine constituent ainsi les devises parlantes.

Fragment de tapisserie aux emblèmes de la famille Jouvenel des Ursins
Tournai, milieu du XVe siècle ?
Laine et soie
Paris, musée du Louvre, département des Objets d’art, OA 10 373
© Eric Joly

Un manuscrit met en scène Guillaume Jouvenel des Ursins priant la Sainte Trinité sous sa double condition, celle de chancelier et celle de chevalier. L’héraldique de la famille des Jouvenel des Ursins (bandé d’argent et de gueules au chef d’argent chargé d’une rose de gueules) se déploie sur le tabard.

Giovanni Colonna
Mer des Histoires
Angers, vers 1446-1455, parchemin
Feuillet enluminé par le Maître de Jouvenel
Paris, BnF, ms. Latin 4915, f°21
© Eric Joly

Si Charles VII ne peut rivaliser en matière de mécénat et de collection avec ses cousins René d’Anjou et Philippe le Bon, il s’entoure d’hommes issus d’une nouvelle classe de grands officiers amateurs d’art, fiers de leur réussite sociale et sachant rendre hommage à leur souverain.

– La diversité des foyers artistiques

Cette deuxième grande partie offre un panorama des productions artistiques du royaume de France par quelques exemples significatifs, en soulignant les spécificités et les dynamiques territoriales, ainsi que les contrastes. Les artistes circulent, diffusant styles et modèles, au gré des commandes de la bourgeoisie, du clergé et des grands princes (Bourbonnais, Anjou, Bretagne).

Nous présentons ci-après quelques repères. Les notices détaillées du catalogue donnent toutes les explications nécessaires pour apprécier au mieux les œuvres sélectionnées.

Les manuscrits enluminés sont majoritairement à l’honneur dans l’exposition. On peut notamment admirer le luxueux Bréviaire du duc de Bedford (BnF, ms. Latin 17294) pour la section sur Paris.

En Picardie, Jacques II Châtillon (grand panetier au service de Charles VII) a commandé un somptueux manuscrit, acquis en 2002 par la BnF (BnF, ms. NAL 3231). La miniature de la Nativité de la Vierge au feuillet 122, attribuée au Maître de Jacques de Châtillon, influencé par la peinture flamande, rappelle quelque peu les Heures de Milan-Turin (Nativité de Jean-Baptiste enluminée par van Eyck) pour son goût des realia.

Maître de Jacques de Châtillon
Heures de Jacques II de Chatillon-Dampierre et de Jeanne Flotte de Revel
Amiens, vers 1430-1440
Paris, BnF, ms. NAL 3231, f°122
© Eric Joly

Dans le Grand Ouest, la Touraine, l’Anjou et le Berry, régions fidèles au dauphin devenu roi, sont des territoires faisant preuve d’une importante vie artistique. Ainsi, le Maître de Rohan domine par son expressivité originale, son goût pour le pathétique et le méditatif, observables dans les Heures de René d’Anjou (BnF, ms. Latin 1156A), et surtout les Grandes Heures de Rohan (BnF, ms. Latin 9471, f°135).

Maître de Rohan et atelier
La Déploration du Christ
Grandes Heures de Rohan
Angers, vers 1430-1435, parchemin
Paris, BnF, ms. Latin 9471, f°135
Source : Gallica.bnf.fr

Le Bourbonnais est aussi une des régions qui affirme une intense activité artistique.
La célèbre page de l’Armorial de Revel (BnF, ms. Français 22297, f°369) montrant la ville de Moulins, vue du Sud-Ouest, met en valeur le château ducal, à la fois forteresse et résidence. Derrière la masse castrale apparaît le beffroi et la collégiale Notre-Dame. L’étendue du pouvoir de Charles Ier de Bourbon se distingue dans la partie inférieure du feuillet par la présence des armoiries de ses nombreux vassaux.

Guillaume Revel
Armorial Revel
Moulins, vers 1450-1460, parchemin
Paris, BnF, ms. Français 22297, f°369 (détail)
© Eric Joly

La Bretagne bénéficie d’un relatif dynamisme en matière de commande artistique. Les Heures de Pierre II de Bretagne (BnF, ms. Latin 1159) sont ouvertes au feuillet qui figure un saint Michel terrassant le dragon, accompagné dans la marge d’une scène de procession vers le Mont-Saint-Michel (f°160v). Celle-ci fait écho aux Heures de Marguerite d’Orléans (BnF, ms. Latin 1156B) où une belle et pittoresque marge montre le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle (f°25). Peut-être d’origine parisienne, le Maître de Marguerite d’Orléans reflète bien l’itinérance des artistes à la faveur des commandes. Imprégné de l’art des frères Limbourg en s’installant à Bourges, côtoyant probablement le Maître de Rohan à Angers, il exploite aussi des modèles du Maître de Boucicaut. L’originalité de cet artiste réside dans l’application à proposer des saynètes vivantes.

Maître de Pierre II de Bretagne et anonyme
Heures de Pierre II de Bretagne
Nantes, entre 1455 et 1457, parchemin
Paris, BnF, ms. Latin 1159, f°160v
© Source : Gallica.bnf.fr

Maître de Pierre II de Bretagne et anonyme
Heures de Pierre II de Bretagne
Nantes, entre 1455 et 1457, parchemin
Paris, BnF, ms. Latin 1159, f°160v (détail)
© Source : Gallica.bnf.fr

Maître de Marguerite d’Orléans
Heures de Marguerite d’Orléans
Blois (copie), 1420-1421 (?) ; Rennes (?), vers 1423-1424 et 1430 ; Paris, vers 1450
Paris, BnF, ms. Latin 1156B, f°257
Source : Gallica.bnf.fr

Le catalogue analyse par le détail d’autres œuvres et d’autres régions (Champagne, Languedoc, Normandie).

– Les germes d’un art nouveau

Au XVe siècle, un nouveau langage pictural prend forme en Flandre. On assiste à une révolution de l’optique qui s’applique à traduire avec fidélité le monde réel. En 1953, l’historien de l’art Erwin Panofsky baptise ce mouvement Ars nova, en référence au renouveau musical du XIVe siècle (notation, développement de la polyphonie) à l’époque de Guillaume de Machaut.

La puissance de la cour de Bourgogne favorise le rayonnement des artistes venus du Nord. Modèles, motifs et tableaux circulent. André d’Ypres (Maître de Dreux Budé) installé à Paris en est un exemple. Dans le Sud du royaume, Enguerrand Quarton documenté à Arles et à Avignon au milieu du XVe siècle est un célèbre propagateur de ce courant.

Familier de la peinture des Pays-Bas méridionaux, Jean Fouquet intègre dans son œuvre la perspective atmosphérique, le jeu et le rendu des matériaux et des surfaces, dans le goût flamand.

La réception des modèles flamands nous est connue par le réemploi de quelques motifs ou modèles. Ainsi Jean Haincelin (Maître de Dunois) a pu avoir l’opportunité d’admirer La Vierge du chancelier Rolin de Van Eyck (conservée au Louvre).
Une enluminure (non exposée) des Heures de Dunois conservée à la British Library de Londres met en évidence cette influence. On distingue nettement la fascination pour les lointains parcourus par un fleuve sinueux. Avant 1440, dans le contexte des conflits de la guerre de Cent Ans que traverse le royaume, les emprunts sont ponctuels et se font sur des motifs isolés, juxtaposés, sans réelle logique spatiale.

Allégorie de la Paresse
Heures de Dunois
Enluminées par Jean Haincelin (Maître de Dunois)
Londres, British Library, Yates Thompson MS 3 f°162

A partir de 1450, les nouveautés picturales du Nord circulent plus activement dans un royaume pacifié. En Provence, Barthélemy d’Eyck, peintre de René d’Anjou, dans son Retable de l’Annonciation d’Aix, montre qu’il a assimilé les compositions de Robert Campin et Jan van Eyck, caractérisées par la mise en page, la perspective architecturale, le rendu des matières, l’éclairage…

Barthélemy d’Eyck
Retable de l’Annonciation (panneau central)
Provence, 1443-1444
Huile sur bois, 155 x 176 cm
Aix-en-Provence, affecté à l’église de la Madeleine, déposé au musée du Vieil-Aix
© Eric Joly

Barthélemy d’Eyck s’illustre aussi dans la peinture de manuscrit avec Le Traité de la forme et devis comme on peut faire les tournois (dit Livre des tournois) de René d’Anjou. L’appelant, ici le duc de Bretagne, lance un défi au défendant, le duc de Bourbon, qui relève le défi. Il s’agit d’un affrontement à l’épée ou à la masse de deux groupes de chevaliers sous la bannière d’un chef. Les armes (« semés de fleurs de lys brisées d’une bande de gueules ») témoignent de la proximité avec la cour angevine et le roi de France. On peut souligner le choix l’artiste de réaliser sur la totalité d’une double page sa peinture de l’« Image de la façon de la venue du seigneur appelant et du seigneur défendant pour venir dans les lices faire les serments », sans presque aucune marge.

Barthélemy d’Eyck
René d’Anjou, Le Livre des tournois
Serment des tournoyeurs
Angers (?), vers 1462-1465, papier
Paris, BnF, ms. Français 2695, f°76v-77
Source : Gallica.bnf.fr

Dans un contexte où le trône de Naples passe temporairement à la maison d’Anjou à l’époque du roi René (avant d’en être chassé en 1442 par Alphonse V d’Aragon), le peintre napolitain Colantonio, affirme son intérêt pour l’Ars nova, peut-être par l’entremise de Barthélemy d’Eyck.

Colantonio
Actif vers 1440-1470
Saint Jérôme dans son cabinet
Huile sur panneau, 126 x 152 cm, 1444-1450
Retable franciscain pour l’église San Lorenzo Maggiore à Naples
Naples, Museo e Real Bosco di Capodimonte
© Eric Joly

On peut citer un autre exemple de la circulation des œuvres entre la France et l’Italie, avec un remarquable manuscrit commandé par Jacopo Antonio Marcello, un homme d’État et humaniste vénitien, et offert à René d’Anjou.

Giovanni Bellini
Strabon, Géographie, traduction latine de Guarino de Vérone
Marcello à genoux, prosterné devant René d’Anjou, offre l’ouvrage au roi
Padoue et Venise vers 1458-1459, parchemin
Albi, Médiathèque municipale Pierre-Amalric, ms 77, f°4
© Eric Joly

Enguerrand Quarton est aussi marqué par l’art flamand tant dans son travail sur chevalet que sur parchemin. André d’Ypres (Maître de Dreux Budé) s’inspire directement de Rogier van der Weyden.

Le plus célèbre des artistes français de la deuxième moitié du XVe siècle, Jean Fouquet, dépasse la simple application des figures et motifs flamands et en livre sa propre interprétation. Sans établir des emprunts littéraux, le peintre est aussi inspiré par les frères Limbourg, Haincelin de Haguenau (Maître de Bedford), le Maître de Boucicaut et le Maître de Jouvenel. Il se nourrit aussi de l’apport de l’art italien après son séjour à Rome. Il réalise ainsi une synthèse des divers courants et traditions artistiques, sachant utiliser les perspectives aérienne, linéaire et curvilinéaire.
L’intervention de Fouquet dans les Grandes Chroniques de France (cinquante et une peintures), les Heures à l’usage d’Angers (BnF, ms. NAL 3211, f°241) et les Heures de Simon de Varie (divisées en trois volumes depuis le XVIIe siècle) se traduit par une remarquable virtuosité du pinceau et une savante composition reposant sur un « art de la géométrie ». Il adopte d’amples points de vue et exprime un goût pour l’exactitude des lieux représentés.

Jean Fouquet
Heures à l’usage d’Angers
Saint François recevant les stigmates
Angers, vers 1450-1455, parchemin
Paris, BnF, ms. NAL 3211, f°2417
Source : Gallica.bnf.fr

Jean Fouquet
Grandes Chroniques de France
Tours, vers 1415-1420 et 1455-1460, parchemin
Paris, BnF, ms. Français 6465, f°442v7
Source : Gallica.bnf.fr

Jean Fouquet
Heures de Simon de Varie
Paris, vers 1455, parchemin
Los Angeles, The J Paul Getty Museum, MS 7
© Eric Joly

Jean Fouquet
Heures de Simon de Varie
Paris, vers 1455, parchemin
La Haye, Koninklijke Bibliotheek, ms 74 G 37a f°1v
© Eric Joly

 

Les notices des (130) œuvres sont précises et à jour des dernières recherches. La vingtaine de synthèses thématiques qui ponctuent ce catalogue, pourtant assez brèves, concentrent beaucoup d’explications et d’analyses, donnant ainsi toutes les clés de compréhension.
On constatera quelques répétitions d’un essai à l’autre, qui peuvent s’expliquer par la proximité des thématiques, mais qui permettent toutefois de procéder à une meilleure assimilation du propos.
Ce catalogue offre de belles et nombreuses reproductions en couleur (250 illustrations), preuve par l’image de la richesse des productions artistiques. Quel éblouissement !
Entre le Moyen-Age qui se termine et la Renaissance qui s’ouvre, les arts en France sous Charles VII émerveillent. Si la dimension politique des commandes artistiques n’est pas négligeable, c’est la dévotion qui l’emporte largement dans ce corpus d’œuvres présentées.