La présente édition reprend les trois volumes publiés par les éditions Libre d’images, sous le titre Ermo, que Bruno Loth avait donné en 2006. C’était sa première publication. Depuis, l’auteur s’est fait connaître avec une série pour laquelle il s’est inspiré de la vie de son père, dont l’album intégral, Mémoire d’un ouvrierBruno Loth, Mémoire d’un ouvrier, éd. La Boîte à bulles, 320 p., 39 €., a aussi été édité par La Boîte à bulles.

Si Ermo a maintenant une petite douzaine d’années, il y aurait beaucoup de mauvaise de foi à prétendre que l’album a vieilli. Au contraire, on a une histoire qui tient en haleine tout au long des 160 pages (un beau volume, pour une bande dessinée…). Le dessin rappelle le coup de crayon de Jacques Tardi, avec un souci du détail qui en également proche.
Le seul reproche qu’on pourrait lui adresser tient au vocabulaire parfois employé par les personnages, trop contemporain, et qui apparaît ainsi anachronique dans le contexte de ces années d’avant-guerre mondiale« Nous devons sécuriser le port » (p. 32), qui rend plutôt compte de préoccupations bien actuelles. « J’ai reçu une bastos » (p. 139), alors que les cigarettes de cette marque oranaise — à l’origine de cette expression — ne semblent pas avoir été vendues en Espagne. , et quelques fautes d’inattention« Dangeureux », p. 26.. Mais les doigts d’une main suffiront pour dénombrer ces très rares erreurs, de ce fait d’autant plus pardonnables.
De la même façon, l’assistance de l’aviation allemande peut paraître légèrement prématurée. On voit des Junkers attaquer la colonne Durruti lors de son offensive sur Saragosse, à partir du 24 juillet 1936, alors que les premiers appareils allemands arrivent le 27. Les événements relatés dans l’ouvrage — en dehors des faits notoires — ne sont toutefois pas forcément datés avec précision, ce qui absout l’auteur qui s’est visiblement bien documenté, comme on le verra par la suite.

Il vaut donc mieux s’intéresser à l’histoire elle-même. Nous sommes plongés dans l’Espagne de l’été 1936, dans un contexte assez lourd que rend bien le recours à l’encre noire, à peine rehaussée de couleurs assez ternes. Une troupe de cirque a recueilli un enfant orphelin, Ermo, qui a en réalité imposé sa présence en se cachant, puis par ses talents de magicien. La compagnie a dû fuir précipitamment le sud du pays, où les phalangistes locaux préparent le coup d’État du 18 juillet. C’est à Barcelone qu’elle finit par arriver, dans un théâtre, le samedi 18 juillet 1936. Ermo devient l’un des éléments essentiels du spectacle de la troupe, en raison de ce qui est pris pour des dons extraordinaires. En réalité, il vit avec les fantômes de son père et de sa mère, avec qui il dialogue sans cesse. Ceux-là interviennent sans cesse, quand leur enfant est en danger ou a besoin d’aide, sans que cela puisse être perçu par les autres hommes.

Résumé comme cela, on a les ingrédients qui font une belle histoire pour les enfants. Ce serait oublier le contexte historique, bien restitué par Bruno Loth. Sitôt arrivé au théâtre barcelonais, la troupe est confronté à l’imminence du coup d’État, que des militaires et phalangistes préparent sans guère se cacher. Une partie de la population est en alerte, notamment un couple d’artistes, Luz et Lecha, affiliés à la CNT-AITCNT-AIT : Confederación Nacional del Trabajo, membre de l’Association internationale des travailleurs.. D’autres, quand les choses tournent en leur défaveur, s’enfuient : c’est le cas du propriétaire du théâtre, qui se réfugie en France. Bruno Loth montre les enjeux politiques et sociaux, vus à partir de la ville du sud, avec un curé caricatural (pervers à souhait) soutenant les forces réactionnaires face au péril communiste (ou pire : anarchiste). Mais on est aussi dans les casernes, où des officiers tentent d’embrigader (si l’on peut dire…) les conscrits, alors qu’une partie de l’armée, restée légaliste, se bat avec la population face aux insurgés. On suit le général Goded qui arrive de Majorque pour organiser la chute de Barcelone, avant que la sienne l’oblige à accepter de prononcer un discours destiné à éviter un bain de sang. On est aux côtés de la population, qui réclame des armes pour défendre la jeune République, et des artistes qui sortent affiche sur affiche, alors que la propriété privée disparaîtLe théâtre où s’est installée la troupe de cirque est rebaptisé « Teatro Bakounine ».. On est dans le palais de la généralité de Catalogne, avec l’incertain Lluís CompanysLluís Companys est aujourd’hui considéré comme l’une des figures marquantes de l’indépendantisme catalan., qui ne sait pas s’il doit céder ou résister à la pression populaire, et risquer d’aggraver les tensions. Les olympiades populaires, qui doivent avoir lieu à partir du 19 juillet au stade de Montjuic, sont même évoquées. On suit Buenaventura Durruti, qui part organiser une offensive visant Saragosse, le 24 juillet, défendue par le général Ponte. L’attaque républicaine cherche à rejeter les troupes nationalistes vers le nord et le sud, malgré les difficultés de l’intendance. Bruno Loth s’attache d’ailleurs à un angle de vue qui privilégie la CNT-AIT ; c’est à peine si l’on voit de temps en temps un drapeau rouge frappé de la faucille et du marteau, et un peu plus souvent le POUM.

Comme on le voit, les tribulations de Ermo« De Ermo », et non « d’Ermo » : il n’y a pas d’erreur. servent à la fois à entrer dans son propre monde intérieur, peuplé des fantômes de ses parents, mais aussi à suivre le bouillonnement qui caractérise la Barcelone de juillet 1936 et la défense de la Seconde République espagnole face au pronunciamento franquiste. C’est ce qui constitue l’intérêt de cette bande dessinée, en plus de l’aspect esthétique. De ce fait, on peut — on le recommande très vivement, d’ailleurs — la mettre dans les mains des élèves aussi bien que dans celles des adultes, d’autant qu’un court mais très précis dossier documentaire achève l’ouvrage, qui permet de mieux comprendre la période. On ne peut que saluer cette attention pédagogique.

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Frédéric Stévenot, pour Les Clionautes©