L’histoire de la guerre de Sécession a été largement étudiée par les historiens américains. Ils l’ont étudiée avec précision et dans tous les domaines et continuent de lui donner une place de choix et une attention toute particulière encore de nos jours. Et l’on peut aisément comprendre pourquoi. Ce fut une guerre civile, terriblement moderne, où des Américains tuèrent d’autres Américains. 620.000 morts dans un pays qui comptait, alors, près de 31 millions d’habitants. Farid Ameur avait déjà exploré le continent américain avec ses ouvrages sur le Klu Klux Klan, les guerres indiennes et la conquête de l’Ouest sauvage et de sa mystique « last frontier ». Il a décidé, avec ce nouvel ouvrage, d’explorer une page d’histoire de France largement méconnue et de s’interroger sur la place des Français dans ce conflit lointain qui a déchiré les Etats-Unis. Il n’est pas ici question d’analyser la stratégie diplomatique du Second Empire mais d’analyser les faits qui ont pousser des milliers de Français à franchir l’Atlantique pour s’enrôler qui dans les armées du Nord (l’Union) qui dans les armées du Sud (les Confédérés). Ce ne fut pas une participation massive, loin s’en faut. Cependant, des figures politiques de premier plan n’hésitèrent pas un seul instant à rejoindre les Etats-Unis. Trois princes de la famille d’Orléans, le comte de Paris, le duc de Chartres et le prince de Joinville choisirent, ainsi, le camp d’Abraham Lincoln. A l’opposé, Camille de Polignac, lui aussi pur produit de l’aristocratie française, embrassa la cause du Sud. Tous étaient animés par l’esprit et les exploits du marquis de La Fayette. Comme si, en 1861, un nouvel épisode de la guerre d’Indépendance se jouait à nouveau, comme si, près d’un siècle plus tard, les liens entre la France de Louis XVI et les Insurgents de George Washington se retrouvaient revigorés, régénérés par cet afflux de jeunes gens venus de l’ancien continent.Mais il y a d’autres réalités, autrement plus basiques et prégnantes. Lorsque le conflit éclata, près de 100.000 Français avaient, des années auparavant, fait le choix de s’implanter en Amérique pour y faire fortune, pour des raisons politiques, pour y construire des communautés utopiques ou pour encore y tenter l’aventure. Bien qu’ils ne furent qu’une poignée au regard des immigrations anglaise, allemande ou irlandaise, ils n’en constituaient pas moins la cinquième minorité nationale. Mais à la différence des autres populations, ils ne cherchèrent pas ou éprouvaient des difficultés à se fondre dans la société américaine. Ils restaient des Français d’Amérique et n’étaient pas encore des Américains d’origine française. La guerre de Sécession bouleversa cet état de fait. Comme les aristocrates français, ils s’engagèrent dans un camp ou dans l’autre en créant des régiments rappelant les unités militaires française. Leur participation au conflit fut modeste et se borna à des contrôles de police mais ils participèrent aussi, parfois avec brio, aux batailles de cette guerre civile.

Un communauté française présente avant le conflit

La France du Second Empire adopta, dès le début du conflit, une position de stricte neutralité. Mais, au fil des mois, isolément ou par petits groupes, des centaines de Français traversent l’océan atlantique pour offrir leur service à la cause de leur choix. Alors qu’Alexis de Tocqueville Alexis-Henri-Charles Clérel, comte de Tocqueville 1805 – 1859 – De la démocratie en Amérique, publié en deux livres, le premier en 1835, le second en 1840. venait de prédire l’essor irrésistible de cette toute jeune nation, les fracas de la guerre et son cortège d’horreurs allaient jeter, durant quatre années terribles, des millions de personnes dans les affres de la pénurie et de la misère. Peu connue du grand public français, la guerre de Sécession, restée longtemps l’apanage des chercheurs américains, sort peu à peu de son ethnocentrisme. Le prisme quelque peu déformant de l’étude des batailles et des grandes figures laisse le jour à l’étude critique des problèmes sociaux – hormis l’esclavage – aux aléas diplomatiques et à l’impact des événements internationaux. Comme l’indique Farid Ameur, il fallut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour voir apparaître l’émergence des revendications des minorités et la présence importante de groupes culturels sur le territoire américain pour que de nouveaux chercheurs s’intéressent désormais à la participation des immigrants à la guerre de Sécession. Ainsi, depuis la fin des années quatre-vingtsBurton W., Melting Pot Soldiers : The Union’s Ethnic Soldiers, Ames, Iowa State University Press, 1988.. conscients de la pertinence d’étudier les effets de la lutte sur la société américaine, plus personne n’ignore aujourd’hui les acquis et les progrès de la recherche historique sur ce sujet. Les immigrants ont joué un rôle considérable dans le conflit, y compris à l’effort de guerre de chaque camp. On estime qu’environ 500.000 Foreign-born participèrent, pour plus de la moitié dans les armées du Nord, à cette guerre civile. Bien entendu, les études sur les immigrants eurent droit à des inégalités de traitement avec une prépondérance pour les Allemands ou les Irlandais, suivis par les Anglais, Canadiens, Mexicains ou encore Italiens. Farid Ameur vient combler cette carence avec une première étude sur la participation des Français qui ne se résume plus, désormais, à quelques figures romantiques.

Une résistance de la communauté française à l’américanisation

A la veille du conflit et malgré les restrictions des autorités impériales qui s’échinent à détourner les départs de Français en direction des colonies, ces derniers participent malgré tout à l’immigration et à cet appel de l’Amérique qui ne cesse, depuis sa création, d’attirer de plus en plus d’hommes et de femmes. Le pays est vaste, les institutions sont neuves et libres (pacte constitutionnel de 1787), le développement économique en plein essor tranchent avec les soubresauts et les révolutions en Europe. Cette nouvelle terre promise devient le fantasme de nombreux jeunes qui espèrent y faire fortune. L’explosion démographique du pays coïncide aussi avec la famine de la pomme de terre en Irlande, la paupérisation des campagnes allemandes et les troubles sociaux qui secouent l’Europe notamment en 1848. Selon une étude statistique du gouvernement américain de 1866, les Foreign-born représentent près de 13,01 % de la population totale. Cependant, les immigrants français n’aspirent pas, a contrario des autres communautés, rester aux États-Unis. Ils espèrent retourner en France après avoir fait fortune. Ils exaltent ainsi leur différence culturelle, entretiennent le culte, par nostalgie ou bravade, de la mère patrie, ne se précipitent pas avec entrain dans le creuset de nationalités proposé par le Nouveau-Monde et restent volontairement à l’écart du mainstream (courant d’opinion dominant à un instant donné) en pleine fermentation. Leur répugnance à lever la barrière de la langue est un des signes les plus profonds de cette résistance communautaire Keskydees pour Qu’est-ce qu’il dit ?, sobriquet donné aux immigrants Français en Californie posant sans cesse cette question aux traducteurs.. Car malgré l’attrait de la jeune république pleine de promesse et de prospérité, l’Amérique reste, pour les Français, une zone de transit tout au plus, un espace d’opportunités sans lendemain. La communauté française porte en elle les germes de la division. Elle n’a pas d’influence, reste hétéroclite, désunie et disparate. Sur toute le territoire américain, les Français restent dispersés. An New-York, ils sont noyés par le gigantisme ­ déjà ­ de la ville millionnaire. A la Saint-Louis, les French born ont cédé le pas et la gestion des affaires aux Américains. Idem en Californie. Partout, les implantations de communautés utopistes périclitent, comme à La Réunion dans la banlieue de Dallas où l’expérience de la colonie fouriériste de Victor Considérant tourne à la débandade. Même son de cloche à Cheltenham, dans le Missourri ou à Corning dans l’Iowa où les disciples d’Etienne Cabet ne se compte plus que sur les doigts de la main à communier autour de l’idéal communiste CREAGH R. (dir.), Les Français des Etats-Unis, d’hier à aujourd’hui, Montpellier, Espaces 34/université de Montpellier III, 1994.. Pire, isolés et où qu’ils se trouvent, les Français relâchent leur lien et se dénigrent entre eux alors que la propagande du Second Empire se plaît à les décrire comme des immigrants solidaires. Ces hommes et femmes démontrent ainsi qu’ils ont importé avec eux les clivages politiques, sociaux, religieux, économiques de la société du Second Empire.

Farid Ameur, en s’intéressant aux French-born, cette population qui conserve comme principal lien son origine, a voulu voir comme la colonie française avait vécu la guerre de Sécession et son déroulement. Les quatre années d’hostilité ont représenté une épreuve dont personne n’avait pu prévoir la longévité et surtout l’ampleur. A défaut de tracer une ligne de conduite ou de consolider ses structures et de renforcer les liens unissant ses membres, la guerre de Sécession risquait de briser définitivement la communauté française et de la diriger à marche forcée vers l’américansiation, ce à quoi elle avait toujours été rétive. Cependant, enrôlé par milliers sous les drapeaux, ce sont ces volontaires que l’auteur a voulu étudier. La participation a ce conflit représente donc la forme la plus aboutie à l’effort de guerre. Et ce contribution militaire de la communauté française n’est pas anodine puisqu’elle fut, dès le départ, illégale. Au nom de la neutralité qu’il entendait observer, Napoléon III interdit à ses sujets résidant en France ou à l’étranger de s’engager, sous peine de poursuite, dans les armées belligérantes. Aux contrevenants, il brandi également la perte de la nationalité française. Le but de cette étude importait également de pénétrer au cœur de l’expérience de ces Français, d’exposer leurs motivations, leurs conditions d’engagement et de suivre leurs parcours dans les armées américaines. Afin d’appréhender la diversité des profils, l’étude a été étendue à la classe des aventuriers, mercenaires et chevaliers errants venu offrir leurs épée depuis le Vieux Continent.

Je ne peux que vivement recommander ce livre, très bien structuré, doté d’une abondante bibliographie et sources américaines. Il s’agit donc, avant tout, d’une étude portant sur les Français déjà installés en Amérique puis rejoins par d’autres immigrants. La guerre de Sécession servi, ainsi, de puissant catalyseur à l’immigration française. Une lecture passionnante qui nous éclaire sur l’attitude de nos lointains aïeuls et sur les clivages de la société du Second Empire !

Bertrand Lamon
Les Clionautes