Ce livre a pour ambition de retracer le temps long des confrontations entre autochtones d’Amérique du Nord et colonisateurs. Le sujet n’est pas particulièrement original et bien des ouvrages ont été écrits sur le sujet.Néanmoins, au contraire de la plupart des ouvrages de ce type qui ne parlent que de combats perdus et de massacres subis, l’oeuvre de Pekka Hämäläinen nous offre une toute autre vision du contact : celle de la longue résilience des Premières Nations, du XVIe siècle à nos jours.
Pekka Hämäläinen, enseignant l’histoire américaine à Oxford et à l’université A&M du Texas, s’est fait connaître en France par deux ouvrages magistraux consacrés à deux peuples des grandes plaines : les Comanches L’Empire comanche, Anarcharsis, 2012 et les Lakotas L’Amérique des Sioux. Nouvelle histoire d’une puissance indigène, Albin Michel, 2022. Il y développait déjà l’idée d’entités indigènes dotés de leur propre politique impériale et capable de dicter leur volonté aux colonisateurs blancs.
L’ouvrage est divisé en huit parties, des origines au XIXe siècle, regroupant chacune plusieurs chapitres courant souvent d’un bout à l’autre du sous-continent. Au fil des siècles les natives s’y trouvent confrontés aux Espagnols, aux Français, aux Hollandais, aux Anglais puis aux Euro-américains.
Naissance du continent indigène
L’auteur insiste sur l’importance de la maîtrise des ressources nutritives pour le peuplement du continent : grands herbivores et « route du varech » d’abord, triade mais-courge-haricot ensuite.
Le sous-continent est d’abord dominé par des sociétés égalitaires qui se hiérarchisent peu à peu avec notamment des élites théocratiques. Pekka Hämäläinen se livre ici à une description des premières sociétés agricoles évoluées (Hohokams et Mogollons, Anasazis, Mounds Builders) avec des allez retours chronologiques parfois déstabilisants et des incursions jusqu’en Mésoamérique.
On est pas ici au cœur de l’expertise de l’auteur et cela se ressent notamment avec une confusion entre Tenochtitlan et Teotihuacan.
L’essor et le déclin de ces premières communautés organisées doivent beaucoup aux variations climatiques. Ainsi, le petit âge glaciaire complique la situation pour les sociétés d’agriculteurs et marque l’avènement dans les grandes plaines des sociétés de chasseurs basées surtout sur l’exploitation du bison. De façon plus générale la majorité des natives adopte un mode de subsistance basé sur la polyvalence et deviennent « aussi bien fermiers que chasseurs ou cueilleurs ». C’est le moment où l’Amérique du Nord un entité distincte du reste du continent.
Au XVe siècle les sociétés autochtones se trouvent confrontées à un nouveau défi : les « premiers » contacts avec les Européens.
Le long XVIe siècle
Les premiers contacts, espagnols avec l’Amérique au Nord du Rio Grande commencent par la tentative de conquête de la Floride, les expéditions jusqu’au Mississipi et les déboires de divers conquistadores à la recherche de l’or.
Sur le littoral medio-atlantique la rencontre des peuples de langue algonquine avec les Anglais ne survient qu’à partir la fin du XVIe siècle. L’auteur insiste fortement sur le fait que ces premières implantations anglaises sont très précaires. La présence de ces newcomers n’est possible que parce que les différents peuples amérindiens y voient la possibilité de les intégrer dans leurs réseaux d’alliance, de parenté et de commerce via l’accès aux produits européens.
Force est pourtant de constater que les colons anglais continuent à arriver et les implantations à se développer. De cela découlent les premiers conflits comme celui qui dure de 1622 à 1646 entre les Powhatans et la colonie de Virginie. Même si l’ « empire » powhatan finit par céder face aux Virginiens. L’auteur y voit un salut relatif et décrit une colonie dos à la mer et cernée de toutes parts par de « puissantes confédérations tribales ». Le même scénario se joue en Nouvelle Angleterre où les Wampanoags, décimés par les épidémies, réservent d’abord un accueil favorable aux puritains en qui ils voient des alliés potentiels et des tributaires pourvoyeurs de marchandises.. Là encore les relations deviennent conflictuelles à partir des années 1630 avec les Pequots qui sont écrasés avec l’aide d’autres nations autochtones qui jouent là leur propre partition.
Par ailleurs, aux rivalités anglo-hollandaises pour le contrôle de la vallée de l’Hudson et des peaux de castor se superpose la conflictualité entre Premières Nations pour obtenir un accès privilégié au commerce avec les Européens et donc aux armes à feu.
C’est ainsi, qu’au début du XVIIe, les Iroquois s’arrogent le monopole du contact avec les Hollandais. Ceux-ci n’ont pas le choix et doivent traiter uniquement avec eux.
A l’inverse, le développement de la Nouvelle France se fait sur la base de l’alliance avec diverses nations dont le point commun est l’hostilité aux Iroquois.
Au milieu du XVIIe siècle, plusieurs nations du Nord Est ont déjà été décimées mais l’auteur souligne surtout la précarité persistante des implantations européennes. Pour lui les massacres de certaines tribus occultent le fait que les établissements coloniaux en Amérique du Nord restent encore très circonscrits. Les Anglais se sont répandus sur de minces rubans de terre le long de la côte atlantique. Les Français sont cantonnés à la vallée du St Laurent sous la menace permanente de la puissante confédération iroquoise.
La lutte pour le vaste intérieur de l’Amérique (Première moitié du XVIIe siècle)
Cette période est marquée par l’essor de la Ligue des Cinq-Nations iroquoises dont la politique expansionniste dans la région des grands lacs exerce une forte pression à la fois sur les peuples indigènes, dont certains disparaissent en tant que nation, et sur les implantations coloniales Françaises et Néerlandaises. Cette politique est liée à la fois à la volonté de contrôler les circuits commerciaux permettant d’accéder aux marchandises européennes et à celle de compenser les pertes démographiques liées aux épidémies en adoptant les survivants des nations vaincues. (guerres du deuil). Elle est permise par un meilleur accès aux fusils, via les Hollandais.
Cette puissance autochtone est apte à contrecarrer les plans de conversion des Jésuites français.
Ses alliés détruits, ses missions incendiées et ses missionnaires massacrés, la Nouvelle France vacille et seule la paix accordée en 1650 par les Iroquois, à la fois pour conserver une source de marchandise, mais aussi pour pouvoir redéployer leurs efforts militaires ailleurs, permet à la colonie française de subsister.
Dans le même temps, un univers particulier, le Middle ground. Le concept de Middle Ground a été développé par Richard White en 1991. L’ouvrage éponyme a été traduit en français : Richard White, Le middle ground: Indiens, empires et républiques dans la région des Grands Lacs, 1650-1815, Anacharsis, coll. « Collection Essais », 2020. , se développe dans la région des Grands Lacs, le « pays d’en haut » : les peuples décimés par les offensives iroquoises se recombinent en coalitions et fusionnent en tant qu’égaux avec les Français. Ces derniers n’imposent pas leurs normes et doivent accepter celles de leurs alliés indigènes.
La riposte autochtone (Seconde moitié du XVIIe siècle)
L’auteur ouvre cette partie en insistant, une fois encore, sur la faiblesse des implantations européennes.
De fait, la séquence 1675 – 1690 est marquée par le recul des projets coloniaux.
En Nouvelle Angleterre l’action de conversion entreprise par les puritains, la mortalité massive liées aux épidémies importées par les Européens, le développement de la population coloniale, la mise en esclavage des membres de la nation pequot et la divagation du bétail européen sur les cultures des Natives déclenchent une offensive des Narragansetts et Wampanoags menés par Metacom. Dans cette guerre qui dure de 1675 à 1677, les Anglais l’emportent une nouvelle fois en s’appuyant sur d’autres nations indigènes (Mohegans, Mohawks). Le bilan est effroyable pour leurs adversaires : 70 % des Narragansetts et des Wampanoags disparaissent.
Malgré leur victoire, la guerre est aussi une catastrophe pour les Anglais : 600 soldats et un millier de colons meurent. Les pertes financières et matérielles sont considérables. Il faut trente ans pour que les Anglais réoccupent les terres abandonnées à la faveur de la guerre. La colonie demeure comme assiégée, menacée au nord par les raids des Abénakis.
Le même processus est à l’œuvre dans la colonie de Virginie où le conflit débuté en 1675 par les Susquehannoks s’achève avec l’intervention de la ligue iroquoise qui vient au secours des colons en détruisant leurs adversaires. Là encore, les Européens ne sont pas vraiment en posture prééminente : ils doivent reconnaître la puissance des Iroquois et renoncer à l’asservissement des natives.
Au Nouveau-Mexique, les Espagnols installés depuis la première moitié du XVIIe, avaient développé une occupation basée sur l’esclavage et une évangélisation agressive. Ils sont balayés en 1680 par un soulèvement général et concerté des Pueblos. Ils ne reviennent qu’en 1692 et mettent plusieurs années pour venir à bout de la résistance des natives.
L’endurance du continent indigène (début du XVIIIe siècle)
Sur le littoral Atlantique, au début du XVIIIe siècle, le contrôle colonial est encore limité à de petites implantations côtières et fluviales. L’auteur veut démontrer que l’influence européenne demeure réduite et que les Anglais doivent en partie renoncer à la force brute et donner plus de place à la négociation. La situation décrite démontre plutôt le contraire.
Il y a désormais 250 000 colons britanniques en Amérique du Nord et rien n’annonce leur décrue. En Virginie, l’épidémie de variole de 1696 provoque une hécatombe d’autochtones. Les colons en profitent, se montrent de plus en plus agressifs, développant les razzias pour capturer des esclaves amérindiens.
Les premières nations ne subissent pas l’agression sans réagir, combinant la résistance armée et l’envoi d’ambassades jusqu’à Londres et en Nouvelle Espagne.
Malgré ces réactions, le domaine indigène régresse constamment. En 1730, les pionniers anglais sont six cent mille, solidement implantés. Il existe encore de multiples communautés natives dans les plaines côtières mais elles sont réduites à vivoter à la lisière de ce qui avait été leur domaine ancestral. Leur condition se dégrade rapidement. Tout en devant se soumettre aux coutumes et au mode de vie anglais, ils perdent nombre de droits et de privilèges. Une « ligne de couleur » sépare désormais encore plus nettement amérindiens et colons.
A l’inverse la prise de possession par les Français de la vallée de Mississippi et du vaste espace nommé Louisiane se fait une nouvelle fois sur le mode du Middle Ground, notamment avec la confédération des Illinois. Elle se heurte cependant à la politique d’hégémonie des Iroquois qui étendent leur rayon d’action à la moyenne vallée du Mississippi. La confrontation s’achève sur une initiative diplomatique dont Pekka Hämäläinen attribue la paternité à la ligue iroquoise. En 1701, un sommet réunit une quarantaine de nations et aboutit à la Grande Paix de Montréal. Néanmoins les conflits perdurent entre les Français et certaines nations. Cela fragilise le lien entre les pays d’en haut et la Louisiane. Les Français ne parviennent à se maintenir qu ‘en se conciliant certaines tribus qui contrôlent la circulation sur le cours central du Mississippi (Osages) ou en reconnaissant la prééminence des Sioux dans la vallée supérieure du fleuve. Plus au sud, c’est la protection des Quapaws et des Choctaws qui permet à la colonie de résister. Au Texas voisin, les Espagnols dépendent eux aussi de la bienveillance des tribus locales.
Jouer de l’existence de plusieurs colonialismes rivaux est un autre outil de résistance, utilisé notamment par les Choctaws qui se fournissent en fusils via les marchands de Caroline du Nord.
Certains peuples survivent en refusant de s’engager dans les conflits. Néanmoins ces « petites nations » qui vivent aux côté des colons sont de plus en plus menacées de dépossession et doivent quitter leur terres vers la vallée de l’Ohio ou se placer sous l’aile des Iroquois dont la puissance grandit encore.
Les Shawnees eux adoptent la mobilité comme mode de survie. Ils se disséminent sur le littoral médio-atlantique, dans la vallée de l’Illinois ou aux frontières nord de la Floride.
Enfin, d’autres nations choisissent pour subsister d’adopter au moins en partie les us et coutumes voire la langue des Euro-américains .
Le coeur du continent (du milieu à la fin du XVIIIe siècle)
Dans la première moitié du XVIIIe siècle, deux changements majeurs viennent bousculer l’univers des Grandes plaines. La diffusion du cheval venu des implantations espagnoles au Sud provoque le développement de peuples équestres : Blackfeet, Comanches, Lakotas, Shoshones, etc. C’est une véritable révolution. « Des nomades montés pouvaient pratiquement tout faire plus vite et plus efficacement. […] Il y a eu une vie avant les chevaux et la vie après ». Le cheval devient à la fois l’outil et l’enjeu d’une lutte féroce pour la domination des plaines peuplées de bisons.
L’arrivée des négociants français dans l’Ouest permet aussi l’accès à un autre outil de la suprématie militaire : le fusil. Parmi ces peuples qui s’affrontent , les Lakotas se distinguent particulièrement. Venus de l’Ouest des Grands Lacs, ils prennent d’abord le contrôle de la haute vallée du Missouri à partir de 1730, mettant sous coupe réglée des nations combinant agriculture et chasse. Ce peuple de chasseurs complète son régime alimentaire basé sur les protides en soutirant aux peuples de la vallée les glucides issus de l’agriculture.
Dans le Sud des Grandes plaines, les Comanches commencent à assaillir les implantations espagnoles du Nouveau Mexique. Les nouveaux venus s’insèrent dans le commerce d’esclaves développé par les Espagnols. Surtout, ils mettent une telle pression sur la colonie que, privée de possibilité d’expansion, elle se replie sur elle même.
A l’Est, à partir du milieu du XVIIIe siècle, les colons anglais commencent à déposséder systématiquement les Amérindiens de leurs terres. Les Appalaches constituent encore jusque là une barrière protectrice. La zone du piémont est alors occupée en partie par la nation Catawbas , les Cherokeees, les Chickasaws. Ces nations ne cherchent pas le conflit avec les blancs. Leur résilience repose sur leur organisation en petits groupes décentralisés. L’auteur y voit un moyen de résistance car il empêche les Euro-américains d’avoir des interlocuteurs uniques facilitant la cession des terres. Ces peuples pratiquent aussi mise en compétition des intrus anglais, français et espagnols pour l’accès au commerce indigène.
Plus au nord, on assiste à une intensification des rivalités dans le Territoire de l’Ohio. Ce territoire ayant servi de refuge pour de nombreuses nations indiennes est désormais revendiqué, aussi bien par les Français et les Britanniques que par les Iroquois. Dans ce conflit, prélude à la guerre de Sept ans, les Français l’emportent d’abord grâce à leurs alliances indigènes. Les raids menés par les miliciens canadiens et les natives font reculer la frontière coloniale. Le sort des armes finit pourtant par tourner en faveur des Britanniques et en 1760 s’en est fini de la Nouvelle France.
Désormais l’équilibre des puissances est rompu et les Anglais traitent de plus en plus les natives comme des sujets et non comme des partenaires. En outre, les colons commencent à développer une vision raciste des Amérindiens. Dans les documents officiels britanniques le mot « tribu » remplace de plus en plus le mot « nation » pour désigner les Natives. A l’inverse certains chefs spirituels Cherokee commencement à considérer que les autochtones et les Européens n’ont pas été créés de façon identique et à établir une hiérarchie raciale entre eux.
De même, en 1763, la rébellion de Pontiac chef ottawa qui fédère diverses nations contre les Anglais au sud des grands lacs se double de la prédication de Néolin, prophète indien qui prêche un retour à une « amérindianité » « pure » rejetant le christianisme et le mode de vie européen. Néanmoins, la guerre s’éternisant, les Anglais achètent la paix en se pliant aux modalités traditionnelles de distributions de cadeaux. Cette façon de procéder laisse penser, à tort, aux autochtones qu’ils ont réussi à réactiver une forme de Middle Ground.
L’adoption par une partie des natifs du mode de vie « blanc » compte également pour rien.
Car ce que veulent les colons, qui affluent de plus en plus nombreux, ce n’est ni une alliance ni le commerce mais la terre, vide d’indigènes.
1775 marque le début guerre d’indépendance américaine. C’est aussi une année cruciale aussi pour Les premières nations. Elles y sont impliquées dès le départ soit dans un camp soit dans l’autre, et par toujours de façon volontaire. Le conflit provoque l’éclatement de la ligue des six nations et tourne à la guerre civile entre iroquois. Cela met fin à la puissance iroquoise, contrepoids important à l’expansionnisme des colons. En effet, parallèlement les Natives poursuivent leur lutte pour leur propre indépendance. Cette lutte devient de plus en plus inexpiable avec un crescendo des atrocités commises de part et d’autres.
L’épidémie de variole de 1781 qui décime l’armée anglaise retranchée à Yorktown met fin à la guerre des Anglais mais pas à celles des autochtones qui bien que durement touchés poursuivent leur résistance.
Révolutions américaines (fin du XVIIIe et début du XIXe siècle)
En 1787 le gouvernement fédéral promulgue l’ordonnance du Nord-Ouest avec un objectif : dépouiller les natives de leurs terres. Le territoire de l’Ohio est découpé en États américains. En outre, les Appalaches sont désormais franchies par les colons.
Tout cela se déroule en l’absence de tout contrôle du gouvernemental. Les massacres de type génocidaire se multiplient.
L’année 1795 marque la fin du combat de la confédération de l’Ohio. Ayant perdu le soutien des Britanniques qui fournissaient des fusils, battus militairement, leurs populations civiles massacrées, les natives doivent accepter l’ouverture de leur territoire à une colonisation massive.
Au début du XIXe siècle, la résistance indienne pour l’Ohio renaît sous une forme militaro-spirituelle. Le combat du shawnee Tecumseh pour repousser les colons à l’est de la rivière Ohio se double d’un mouvement prophétique animé par son frère Tenskwatawa. Malgré des succès initiaux liés notamment au déclenchement de la guerre américano-britannique de 1812, la coalition indienne s’effondre l’année d’après. Sonnant le glas définitif de la résistance indienne dans l’Ohio.
Plus au sud, la division des Muscogees en factions rivales facilite l’achat de terres par la colonie de Géorgie. En 1813, le conflit avec les colons se double d’une guerre civile au sein du peuple Muscogee entre riches ayant accepté les programmes civilisationnels et Red Sticks traditionalistes. La chute de la confédération au nord donne les mains libre à Andrew Jackson pour mener une campagne génocidaire contre les Red Sticks qui abouti aux traités de 1814 et 1816 et à d’ énormes pertes territoriales pour les Muscogees.
A l’inverse, les autochtones dominent toujours l’intérieur et ses ressources. Les États-Unis n’y sont pas en position de force et doivent négocier des contrats avec les nations amérindiennes pour obtenir des cessions de territoire.
Dans le même temps, au cœur du continent, les Lakotas,organisés en conseil des sept feux, s’emparent en 1776 des Black Hills. Ils en font la base de leur impérialisme équestre. Asservissant les nations agricoles, parachevant leur main mise sur la haute vallée du Missouri et son commerce, ils sont désormais une puissance incontournable, y compris pour les Euro-américains qui doivent leur verser tribu pour pouvoir circuler sur la rivière et accéder au commerce de la pelleterie. Plus au Sud, au contraire, les Osages déclinent et doivent céder 250 000 km² aux États-Unis en 1808.
L’ère des empires équestres (XIXe siècle)
Désormais 4 millions de blancs occupent l’Ouest transappalachien. En expansion, les colons ont de plus en plus de mal à tolérer la présence de natives le long de leurs frontières.
Déjà en 1802-1803 un millier de Cherokees sont déportés en Arkansas.
Néanmoins, les Cherokees jouent la carte de l’assimilation. Ils se dotent d’un code juridique écrit, d’un syllabaire, construisent des routes, des écoles, des églises, des champs clôturés, des filatures. Comme la constitution l’autorise, alors ils se proclament nation indépendante et se dotent un corps législatif bicaméral avec une constitution inspirée de celle des États-Unis. Pour autant, ils continuent à être un obstacle à l’accaparement des terres par les planteurs de coton blancs qui prônent le nettoyage ethnique. L’année 1830 est décisive. De l’or est découvert sur le territoire Cherokee. Andrew Jackson, fervent partisan de l’éloignement des natives, devient président.
La chambre des représentants adopte alors l’Indian removal act qui aboutit à la déportation dans le « Territoire indien » de 100 000 Amérindiens du Sud et du Nord. Ni les recours juridiques des Cherokees, ni la résistance armée des natives du Nord-Ouest ne parviennent à enrayer ce processus qui provoque des milliers de morts.
Des milliers d’autochtones arrivent à cependant à échapper à la déportation en se cachant dans des endroits peu accessibles.
En Floride la résistance prend la forme originale du combat de la nation séminole née dans la lutte de la fusion de Red sticks et d’esclaves afro-américains évadés. Il faudra deux guerres pour en venir à bout et déporter la majeure partie d’entre eux.
Au même moment, les Lakotas confirment leur domination sur les plaines du nord. Vaccinés contre la variole par un programme philanthropique, ils échappent globalement aux effets des épidémies qui déciment leurs concurrents. Leur mainmise est moins territoriale que basée sur l’accumulation de ressources. Nouant des alliances avec d’autres nations, ils contrôlent un ensemble de nœuds stratégiques qui leur permettent de rassembler individus et ressources autour de leur sanctuaire des Black Hills : vallées alluviales, plaines à bison, villages d’agriculteurs producteurs de mais. L’accès aux postes de traite états-uniens leur permet d’écouler des dizaines de millions de peaux de bison vers le marché américain en échange de munitions, de vêtements et d’articles de luxe.
Néanmoins leur empire finit par se heurter à celui des Etats-Unis. La ruée vers l’or de Californie (1849) provoque un afflux de colons en transit dans la plaine centrale. Ces nouveaux venus consomment des ressources essentielles (eau, bois, herbe) et introduisent le choléra qui tue un Lakota sur sept. Le conflit est inévitable et se double là encore de stigmatisation. Les Lakotas commencent à désigner les Euro-américains comme une catégorie d’être à part, les wasicus. Terme improprement traduit par l’auteur comme « les Blancs » alors que cela désigne globalement tous les non Amérindiens moyennant quelques variations. Finalement les États-Unis doivent négocier en 1851. La conférence de paix à Fort Laramie découpe les plaines en trois fiefs natives distincts, délimités par les pistes de l’Oregon et de Santa Fé par lesquelles transitent les immigrants. Pour l’auteur ce traité est la preuve que les Euro-américains demeurent encore démunis face à la puissance indigène.
Dans les plaines du Sud, les Comanches demeurent la puissance dominante. Leur hégémonie est basée sur la chasse aux bisons, l’élevage et le commerce des chevaux ainsi que les raids équestres contre les implantations européennes aux Texas, Nouveau Mexique, Coahuila et Chihuahua. De 1834 à 1847, ils mènent plus de quarante campagnes au Mexique avec notamment une attaque à seulement 220 km au nord de Mexico en 1847.
Par ailleurs, ils entrent en contact avec les nations déplacées en « territoire indien » s’ouvrant ainsi de nouveaux débouchés commerciaux, notamment avec les Cherokees. Puissants, nombreux, bien nourris, les Comanches atteignent leur apogée vers 1840.
Néanmoins le milieu du XIXe siècle constitue le point de bascule du rapport de force entre Natives et Euro-américains dans l’Ouest.
En Californie, peuplée en 1846 de 150 000 Amérindiens, l’auteur considère qu’un véritable génocide, décomposé en centaines de massacres, a lieu. Il est aggravé par deux épidémies : variole et de rougeole. En 1860 il ne reste plus que 35 000 indigènes.
En 1862 le Homestead Act, loi agraire qui accorde à chaque citoyen américain 65 hectares de terre fédérale à l’ouest du Mississippi, accélère la dépossession des natifs.
Les Lakotas demeurent le fer de lance de la résistance, obtenant finalement en 1868 par le traité de Fort Laramie la reconnaissance de leur hégémonie sur le nord des grandes plaines et de généreux droits de chasse en dehors de la grande réserve sioux.
La découverte d’or dans les Black Hills vient tout remettre en question. La guerre commencée en 1876 s’achève un an plus tard. Cette fois les capacités logistiques du chemin de fer, l’accès rapide à l’information grâce au télégraphe et la puissance de feu offerte par la carabine à répétition permettent de venir définitivement à bout de la résistance des Lakotas.
La disparition progressive des bisons, décimés par la chasse industrielle, contribue aussi à la soumission progressive des indiens des plaines, Comanches compris.
Les natives sont désormais cantonnés dans des réserves. En 1890 ils ne sont plus que 250 000. « L’expansion des États-Unis [a] réduit de soixante-dix pour cent la population indigène d’Amérique du Nord ».
Cet ouvrage est une formidable synthèse de la résistance de l’Amérique indigène face au colonialisme européen puis états-unien. Il redonne aux Premières Nations un rôle d’acteurs avec leurs propres enjeux et non plus celui de simples victimes qui n’agissent qu’en réaction. Néanmoins Pekka Hämäläinen force souvent le trait pour mieux défendre sa thèse. Par exemple, lorsque qu’un conflit s’achève par la conquête définitive d’un territoire par les colons, il répète comme un leitmotiv que la résistance finalement vaincue de telle ou telle nation ou confédération a protégé pendant des décennies « une multitude de nations de moindre importance ».
L’ouvrage est également important en ce qu’il offre un accès aux dernières avancées de la recherche historique sur le sujet. Sur ce point, on peut regretter le choix de l’éditeur de ne pas avoir systématiquement indiqué tous les ouvrages cités en note par l’auteur et disponibles en version française ; au moins huit titres manquent à l’appel, dont certains sont des références majeures.


