Stéphane Barroux, scénariste et dessinateur accompli, nous offre dans Les géants tombent en silence une réflexion poétique sur la place de la nature – ici l’arbre – dans la ville. Comme l’auteur le confie lui-même, ce livre est issu d’une expérience personnelle : la disparition d’un platane centenaire devant ses yeux. Il réalise alors cette bande dessinée où un arbre devient l’acteur principal afin de transmettre son amour pour ces géants. Donner la parole à un arbre n’est pas commun, dans la mesure où le végétal est presque toujours considéré comme étant dénué d’émotion. Pourtant, les végétaux vivent et communiquent entre eux, comme de nombreuses études tendent à le montrer. Cela nous invite ainsi à repenser la place des végétaux dans notre hiérarchie du vivant, afin de leur laisser une plus grande place dans notre société.

Ce livre s’adresse particulièrement aux jeunes enfants, même s’il pourra toucher toutes les personnes qui l’auront entre les mains. Les dessins sont simples, comme les phrases courtes qui les accompagnent : tout est épuré pour que le message apparaisse sans voile : l’arbre est une composante majeure de la ville car autour de lui se fondent les rencontres et les activités urbaines. Les 24 premières pages montrent en effet le passage des saisons et les différentes activités qui se déroulent sous l’arbre ; des humains sont toujours, sous lui, en train de réaliser une activité (jeux d’enfants, marché, fête, SDF, …). Après avoir été abattu, il ne reste plus rien de la place où il était, les passants ne s’arrêtent plus sous ses branches.

Barroux, avec justesse, insiste sur la durabilité et la solidité de l’arbre : ni les tempêtes ni les saisons ne parviennent à le mettre à mal. Il résiste au temps, aux différents aménagements (parcs, bancs …). Seul l’humain, finalement, peut l’abattre. Et cela est représenté comme une extrême violence : par le jeu des couleurs notamment, mais surtout par la disparition du texte. L’arbre est mort, il ne parle plus, les humains ne viennent plus ; la fin de l’arbre est aussi celle des liens et de la vie. Seuls les enfants, d’ailleurs, regardent, consternés, le géant à terre, alors que les adultes détournent les yeux. Image d’une sensibilité au vivant qui a, malheureusement, tendance à s’évanouir à l’âge adulte. Enfin, son remplacement par un immeuble ne pourra que faire penser à cette chanson de Maxime Le Forestier « Comme un arbre dans la ville », dont le personnage, lui aussi un arbre, est abattu pour laisser place à un parking.

Quelques petits détails auraient pu être ajustés : l’arbre est dès la troisième page à sa taille adulte, on ne le voit pas grandir ; le paysage urbain, lui non plus, ne se métamorphose pas au cours des 100 ans de la vie de l’arbre (on peut voir des tours typiques des années 1960 sur la planche où il est le plus jeune).

Cette belle bande dessinée réussit donc avec délicatesse à nous transmettre un message fort et poignant : les arbres, loin de n’être qu’un mobilier urbain, un décor, un paysage, sont une composante majeure de la vie en société. Ils doivent être protégés pour continuer à héberger moineaux, chats, enfants et parents au cœur de la cité.