Avec ce dernier volume se termine une brillante aventure éditoriale et historiographique, lancée en 2009 sous la direction de Joël Cornette, avec Jean-Louis Biget et Henry Rousso : la première histoire de France du XXIe siècle en 13 volumes et environ 10 000 pages, déjà présentée par la Cliothèque

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et régulièrement recensée. Elle a réuni par ailleurs 17 auteurs âgés de 30 à 50 ans environ, une nouvelle génération d’historiens dont elle a constitué en quelque sorte l’acte de naissance. Né en 1970, Nicolas Beaupré, qui nous propose cet ultime volume, est représentatif de cette relève. Maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, membre junior de l’Institut Universitaire de France (IUF, promotion 2010), membre du comité directeur du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, membre du Comité franco-allemand des historiens et coresponsable de la publication de la revue Siècles du Centre d’Histoire « Espaces et Cultures », Nicolas Beaupré est spécialiste de la Grande Guerre et de ses conséquences en France et en Allemagne, il a notamment publié Ecrire en guerre, écrire la guerre (France, Allemagne 1914-1920), CNRS éditions, 2006, tiré de sa thèse (Les écrivains combattants français et allemands de la Grande Guerre 1914-1920. Essai d’histoire comparée, Thèse d’histoire soutenue le 30 novembre 2002 à l’université de Paris-X-Nanterre, dactylographiée, 775 p.); et Le Traumatisme de la Grande Guerre, Presses universitaires du Septentrion, 2012 (traduction d’un livre publié en Allemagne en 2009 : Das Trauma des Krieges (1918-1932/33). Deutsch-französische Geschichte Band VIII, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 2009).

L’Atelier de l’historien

Après une introduction qui dresse un tableau d’ensemble de la France en 1914, l’ouvrage est organisé en 16 chapitres , les trois derniers étant consacrés à « L’atelier de l’historien », partie qui est la signature de la collection et qui nous présente l’histoire comme processus, avec l’état de la recherche et des grands débats sur certains aspects de la période étudiée. On lira d’abord, dans le chapitre XIV, des « Réflexions sur quelques sources et leurs usages », avec une grande attention apportée aux objets (de la Grande Guerre) comme sources (on y retrouvera l’apport des archéologues et des anthropologues mais aussi l’influence muséale de ces dernières années, qu’on pense à l’Historial de Péronne par exemple ou au Mémorial de Caen), mais aussi aux témoins du demi-siècle (Nicolas Beaupré a travaillé sur ce sujet pour sa thèse) et aux sources que sont pour la Seconde Guerre mondiale les rapports des préfets et de l’administration allemande d’occupation. Le demi-siècle correspondant, en France, « à la naissance d’une modernité historienne » (p. 1015), le chapitre XV traite « De quelques historiens (et non des moindres) » : Lucien Febvre, Marc Bloch et les Annales, mais aussi à ceux qui, comme Élie Halévy et Raymond Aron, réfléchissent aux « tyrannies » contemporaines et au totalitarisme. Le chapitre XVI présente quant à lui les bouleversements de l’historiographie de la période 1914-1945 depuis 1945 et surtout depuis la chute du mur de Berlin, revient sur la question de la mémoire et de l’histoire avec la commission Mattéoli (1997-2000) sur la spoliation des Juifs de France, présente un état récent du débat et de la polémique sur la question du consentement des soldats de 1914-1918, et s’interroge enfin sur la possibilité d’écrire une histoire nationale à l’époque des histoires transnationales (pour montrer que les deux ne s’opposent pas mais s’enrichissent et permettent de renouveler les problématiques). On trouvera en annexes une longue chronologie, de précieuses notices biographiques et une imposante bibliographie. L’ouvrage se distingue aussi par une très abondante et très riche iconographie commentée, un livre dans le livre, ainsi que de nombreux tableaux et schémas et des cartes, ainsi qu’un indispensable index.

Les Grandes Guerres

Résumer une telle somme est bien sûr à la fois impossible et vain. Aussi m’en tiendrai-je à une présentation des différents chapitres et à quelques impressions de lecteur, admiratif du travail fourni. Le titre, d’abord, me semble bien définir ce premier XXe siècle encadré par les deux conflits qui constituent très largement des ruptures, et rompre de façon originale avec une hiérarchie plus mémorielle qu’historienne. Cinq chapitres sont consacré à la Première Guerre mondiale (en intégrant celui sur « Les Reconstructions » dans les années Vingt), deux à la Seconde. Le déséquilibre n’est qu’apparent : 240 pages environ pour 1914-1918, et près de 220 pour 1939-1945. L’entre-deux-guerre est traité sur six chapitres et 500 pages. Le traitement des guerres est globalement chronologique, plus d’ailleurs pour la Seconde (« La France défaite », « La France occupée, la France libérée », deux chapitres où le lecteur se sentira en terrain bien connu) que pour la Première. En effet, après un chapitre consacré au « grand basculement de 1914 », Nicolas Beaupré présente d’abord « Le front de « l’avant » » (on y trouvera de précieuses pages sur l’expérience combattante et la question de la brutalisation et sur le débat consentement/contrainte) puis « Deux autres fronts » (le front occupé, ce qui m’a paru original et est étudié depuis dix ans, et le front de l’arrière), ce qui le conduit à présenter les coupures et les contacts entre ces trois France. Puis il étudie « Le processus de totalisation », au front où le combat se modernise et se technicise, mais aussi à l’arrière, financièrement, industriellement avec une révolution pilotée par l’État, politiquement et culturellement. Et enfin il consacre un chapitre aux « Reconstructions », de la France en deuil aux reconstructions matérielles et économique et à la question démographique.

L’entre-deux-guerres

L’analyse de l’entre-deux-guerres est plus thématique. Elle s’ouvre sur un chapitre d’histoire sociale, « Expériences et groupes sociaux », qui traite classiquement des mutations socio-économiques et politiques touchant les mondes agricole et ouvrier et les classes moyennes et bourgeoises, mais s’intéresse aussi à des groupes plus « transversaux » qui évoluent fortement eux aussi : les anciens combattants, les femmes et les étrangers. Puis vient un très intéressant chapitre, richement illustré, sur « Les cultures en après-guerre », de la démobilisation culturelle à la remobilisation politique des écrivains, du retour à l’ordre artistique aux avant-gardes des années vingt à Paris capitale mondiale des arts et des exilés culturels et à l’essor d’une culture de masse qui s’organise autour de techniques nouvelles (radio, cinéma), du sport et de l’internationalisation culturelle, sans oublier l’impact de ces évolutions sur les grandes religions. Entre « Hantises et ambitions : la politique étrangère » est traitée dans le chapitre VIII, d’une victoire à gagner à une puissance à rebâtir et à une diplomatie à renouveler par la culture , du pacifisme à l’européisme. En revanche, Nicolas Beaupré, dans « L’étrange apogée de l’Empire colonial français », montre que la révision diplomatique (apaisement avec l’Allemagne, coopération internationale dans la SDN défense de l’arbitrage dans les relations internationales) s’arrête aux portes de l’Empire (même s’il y eut d’abord volonté de rénover la politique coloniale avec le plan Sarraut, bientôt suivie d’un retour à l’ordre d’avant-guerre), seul espace d’expression de la puissance française exaltée dans de nombreuses expositions coloniales qui mettent en scène une domination coloniale appuyée sur l’arsenal militaire moderne hérité de 1914-1918. Les chapitres politiques, très précis, sont plus classiques. Le chapitre X s’attache à analyser la vie politique dans les années vingt, marquée par les continuités avec les pratiques d’avant-guerre et de la guerre et la consolidation du régime républicain, dans un contexte de malaise d’après-guerre auquel tentèrent de répondre successivement le Bloc national, les Cartel des gauches et Poincaré. Puis viennent, dans le chapitre XI « Les grandes crises » : la crise mondiale et la dépression économique et sociale française tardive, la crise de régime avec la montée des extrêmes et le 6 février 1934, puis la réponse du Front populaire, mais aussi une crise de la politique internationale, délaissée au profit des questions intérieures dans une période de montée des périls et d’affirmation de l’Allemagne.

Un classique

Si l’ouvrage tient bien l’équilibre entre l »histoire rénovée des guerres (surtout de la Première), l’histoire sociale, l’histoire politique et l’histoire culturelle, on sent bien chez Nicolas Beaupré un intérêt privilégié – dans la suite logique de ses travaux – pour cette dernière et pour 1914-1918 (événement fondateur de cette première moitié du siècle), même si il m’a semblé très soucieux de laisser une large place à l’histoire des politiques étrangères de la France (y compris dans leur dimension culturelle), ce qui peut laisser présager d’une inflexion de ses recherches. Quoi qu’il en soit, il nous offre une synthèse passionnante, précise et magistrale, qui présente les acquis et les questions des recherches les plus récentes et rendra d’immenses services aussi bien aux professeurs d’Histoire qu’à leurs futurs collègues actuellement étudiants. Et je ne doute pas qu’elle deviendra vite un de ces classiques indispensables dont on oublie le titre pour ne s’en souvenir que sous le nom de leur auteur : « le Beaupré ».

Laurent Gayme © Les Clionautes