L’actualité culturelle pose de nombreux enjeux autour des musées et des collections. La problématique de la restitution des œuvres acquises par les Européens dans le monde à l’âge classique et pendant la colonisation aux anciens pays colonisés soulève de nombreux débats. De plus, la gestion et la conservation des collections muséales et des grandes œuvres de l’Humanité sont confrontées au risque de les perdre par le manque de soin dus au manque de moyens, aux incendies ou au « vandalisme ». C’est dans ce contexte que Pierre-Yves Beaurepaire, professeur d’histoire moderne et spécialiste de l’histoire culturelle publie un ouvrage consacré à la genèse de ces collections au XVIIIe siècle et intitulé Les Lumières et le monde, voyager, explorer, collectionner. P.Y Beaurepaire a consacré une partie de ses travaux aux réseaux de correspondance et a dirigé un centre de recherche sur les circulations, les territoires et les réseaux de l’âge classique aux Lumières. De fait, son dernier ouvrage s’inscrit dans cet angle d’étude en portant un regard à l’échelle du monde. Il s’intéresse plus particulièrement à la manière dont les Européens ont organisé des voyages d’exploration et collectionné pour s’approprier les connaissances géographiques, botaniques, géologiques, astronomiques du monde. Ce faisant, ces voyageurs, érudits, collectionneurs ont profondément changé le regard des Européens sur le monde, leur savoir, leur méthode d’érudition. Quatre grands axes structurent le livre. Le premier chapitre est consacré à la redécouverte et la recréation de l’Antiquité, le second chapitre s’intéresse à la collection et plus particulièrement à la botanique. Le troisième chapitre évoque différents voyages d’exploration. Enfin, le dernier chapitre interroge les notions de circulations des objets, des images et les livres.

Le premier chapitre est intitulé « A la source des mondes antiques ». Il s’intéresse aux nombreux voyages effectués dans le bassin méditerranéen et au Moyen Orient – Syrie, Irak et à la fascination que l’Antiquité a exercé sur les Européens lettrés. Le voyage d’André Michaux est étudié et met en évidence le rôle des voyageurs polyvalents, ici botaniste qui découvre de nouvelles plantes mais aussi archéologue qui met à jour une pierre calcaire noire avec des écritures cunéiformes dans un palais au Sud de Bagdad. Cet exemple montre l’élargissement de la connaissance dans le temps et dans l’espace des Européens. Il met en évidence l’importance de la science botanique au XVIIIe siècle et des réseaux de protecteurs, de mécènes et de scientifiques pour mener à bien ces voyages d’exploration. Une grande partie du chapitre est alors consacré au rôle fondamental des consuls. Ceux-ci défendent les intérêts commerciaux et nationaux de leur pays. Mais surtout, grâce à leur connaissance du terrain, ils transmettent des informations pour l’organisation des voyages, ils accueillent et guident les voyageurs et deviennent eux-mêmes des collectionneurs qui initient des fouilles archéologiques. L’auteur développe beaucoup les exemples de Louis François Sébastien Fauvel, l’un des pionniers de l’archéologie en Grèce, mandaté par le consul de France Choiseul-Gouffier et de Botta, un médecin qui devient consul à Khorsabad et initie des fouilles à Mossoul. Dans le cadre de l’assyriologie, il met en évidence les rivalités diplomatiques et stratégiques pour le déchiffrement de tous les documents cunéiformes découverts. Ces recherches et ces fouilles vont inspirer le « rêve grec » et la fascination pour la Grèce au XIXe siècle. Elles vont aussi transformer le goût, le mobilier et les vêtements des lettrés.

Le chapitre II intitulé « le monde est une collection » poursuit la réflexion sur la collection en elle-même et s’intéresse tout particulièrement au rôle de la botanique. La constitution de collections de coquilles, de plantes, d’objets devient une pratique essentielle des lettrés, témoin d’une volonté vorace de tout connaitre, tout compiler, tout ordonner. Deux types de collectionneurs coexistent : ceux qui ont une visée scientifique et veulent ordonner, comparer et étudier les causes, les principes et les suites et ceux qui ont une visée d’ «Entertainment », de loisirs. Plusieurs problématiques sont liées au fait de posséder une collection. La première consiste à donner à la voir. C’est ainsi la première fois qu’apparaissent des meubles spécifiques pour exposer les objets et des catalogues d’exposition et de vente aux enchères avec des notices érudites. C’est aussi le début de l’ouverture des collections au public. La deuxième problématique est liée à la conservation pendant la collecte et le transport. Des stratégies sont élaborées pour récolter plusieurs exemplaires, pour envoyer des graines, pour noter et conserver les informations. Cette question est liée aussi aux publications et aux communications liées aux découvertes et met en évidence les difficultés des collaborations internationales dans la constitution des « sciences impériales » naissantes. Enfin, la problématique de la transmission se pose également, les propriétaires de collection préférant les léguer à des Institutions scientifiques. Ce chapitre se termine sur l’importance accordée à la botanique. L’envoi de graines devient le cœur des correspondances. On assiste alors à la naissance de jardins d’acclimatation qui concentrent en leurs lieux la flore des quatre coins du monde. Alors que les Européens tentent d’implanter des espèces exotiques en Europe (le mimosa, l’eucalyptus), ils implantent des espèces européennes dans les colonies.

Le troisième chapitre nommé « Toujours plus loin » évoque les différents voyages d’exploration dans les mondes inconnus et met en exergue la personnalité passionnante et omniprésente de Joseph Banks. Celui-ci participa au premier voyage de Cook mais surtout organisa un très grand nombre de voyages d’exploration pour la Royal Society qu’il dirigea pendant 41 ans et pour l’African Association qu’il contribua à créer. Le chapitre évoque d’abord les voyages de Cook et les différentes étapes de son organisation : l’obtention des accords, le choix des collaborateurs scientifiques polyvalents et complémentaires, le matériel scientifique de terrain, la menée des différentes expériences de terrain et l’importance des correspondances, des envois pour se constituer un réseau de soutiens politiques et scientifiques, les publications de retour. Après les voyages de Cook dans le Pacifique sont étudiés les débuts des expéditions polaires. L’importance accordée à l’Afrique par Banks, continent alors en grande partie inconnu est développée. Les rivalités diplomatiques, stratégiques et scientifiques sont aussi évoquées en particulier dans le cadre de la rivalité franco anglaise et des expéditions concurrentes de Baudin en Australie ou de Lalande en Afrique. Découvrir, cartographier, répertorier est une façon de s’approprier le territoire exploré et d’en revendiquer l’appartenance. C’est aussi dans ce contexte que d’anciens consuls organisent des voyages d’exploration. Celui de Bruce de Kinnaird, ancien consul anglais à Alger en Egypte, Arabie Saoudite et en Ethiopie aux sources du Nil bleu est ainsi particulièrement étudié.

Le quatrième et dernier chapitre est consacré à « un monde d’objets, d’images et de livres ». Il met en évidence l’importance que prennent les images pour donner à voir des choses, des faits, des plantes et animaux inconnus des Européens et loin de leur univers mental  tels que par exemple des kangourous, des ornithorynques, des armes ou des tatouages maoris….. Les images et en particulier les peintures et ensuite les gravures revêtent très vite un poids central car des dessins sont envoyés pendant les voyages. Les images complètent les objets mais aussi les textes. On trouve deux types de représentations : celles à valeur documentaire réalisées sur le terrain, influencées par le contact direct et avec le souci de la plus grande précision de taille, de couleur, de véracité et celles recomposées ensuite, retranscrites selon des valeurs morales ou des standards néoclassiques. L’auteur utilise par exemple les nombreuses et différentes représentations des habitants de la Terre de Feu pour montrer ces différentes représentations. Enfin, en ce qui concerne les images, P.Y Beaurepaire met en évidence leur rôle dans les livres qui deviennent des objets hybrides combinant dessins, planches, représentations cartographiques et textes et notices. Il évoque aussi le rôle important des objets comme témoin des voyages et preuve de la rencontre et l’échange. Les objets deviennent essentiels dans une approche ethnographique. Ils sont souvent des outils (comme les herminettes), des tissus comme des manteaux et des vêtements, des armes voire des instruments de musique auxquels s’intéressait beaucoup Lord Sandwich. Ces objets font alors l’objet d’échanges, de translations et sont sortis de leur contexte pour acquérir de nouvelles valeurs. Ils font l’objet de nouvelles circulations et sont donnés aux collèges où les scientifiques ont fait leurs études ou aux rois et mécènes qui ont financé les expéditions. Ils sont aussi conservés dans les collections personnelles. Ces images, ces objets, ces nouveaux livres ont modifié le regard des Européens sur le monde et ont fortement influencé les lecteurs. A ce titre deux exemples sont donnés. Le premier concerne un ouvrage intitulé Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde 1723-1737 comprenant 250 planches et qui était une vaste entreprise de description comparée des pratiques religieuses et modernes. Ce livre était une entreprise de paix permettant de relativiser le poids des pratiques religieuses. Le second exemple concerne un homme, Alexander Von Humboldt dont le goût et l’appétit de découvrir le monde a été largement inspiré par les voyages de Cook, de Bougainville et les travaux de Banks.

 Pour conclure, je conseille vivement la lecture de ce livre érudit et passionnant à tous ceux qui s’intéressent aux voyages d’exploration, aux musées et au patrimoine et à la vision que les Européens pouvaient porter sur le monde à l’époque moderne. Il peut être un complément intéressant pour la préparation de la fin du programme de Seconde  sur Les lumières et le développement des sciences (chapitre 8) et dans une moindre mesure le modèle britannique et son influence (chapitre 7)