BEAUREPAIRE (Pierre-Yves), Les Lumières et le Monde. Voyager, Explorer, Collectionner, Belin Editeur/Humensis, Paris, mai 2019, 324 pages, ISBN 978-2-7011-9435-6.

La lecture de certains ouvrages nous enrichit par la rigueur scientifique du propos tout en permettant de découvrir des horizons propices au rêve et à l’évasion. C’est le cas de ce nouveau livre de Pierre-Yves BEAUREPAIRE. L’auteur, né en 1968, est un de nos plus brillants spécialistes du XVIIIe siècle européen, en particulier en ce qui concerne l’histoire de la Franc-Maçonnerie, de la sociabilité et des réseaux de voyageurs au temps des Lumières. Professeur à l’Université de Nice Sophia-Antipolis depuis 2003, il avait préalablement soutenu en 1997 une thèse consacrée à L’Autre et le Frère, L’Etranger et la Franc-Maçonnerie au XVIIIe siècle, sous la direction d’Alain LOTTIN. Membre honoraire de l’Institut Universitaire de France, il a enseigné dans plusieurs universités à travers le monde, notamment en Nouvelle-Calédonie, et publié plus d’une vingtaine d’ouvrages dont certains ont été traduits en espagnol, arabe ou japonais. Dans ce nouveau livre, l’auteur nous invite à suivre savants, explorateurs et collectionneurs soucieux de faire l’inventaire des richesses du monde au temps de l’élargissement des horizons, avec pour points d’ancrage les voyages de Bougainville (1766-1769) et de Cook (1768-1771) dans les mers du Sud. L’ouvrage comprend quatre chapitres consacrés chacun à un domaine particulier, l’historien étant ici soucieux de faire la synthèse des travaux de spécialistes jusqu’alors isolés.

L’auteur évoque tout d’abord la redécouverte des civilisations antiques, bien antérieure aux travaux de Schliemann. Tout commence avec le « caillou » découvert en 1782 près de Bagdad par le botaniste André Michaux (1746-1802), premier objet recouvert d’écritures cunéiformes rapporté en Europe et décrit en 1802 par Millin, conservateur à la B.N., qui recommandait d’appliquer à l’archéologie naissante le système de Linné. Lors de son voyage, Michaux rencontra l’astronome Pierre-Joseph de Beauchamp (1752-1801) qui fouilla le site de Babylone. Dans cette période, les réseaux consulaires français ou britanniques eurent un rôle majeur dans l’impulsion donnée aux recherches archéologiques. L’exemple le plus célèbre est celui de Fauvel, vice-consul français d’Athènes, pionnier de l’archéologie de la Grèce antique, dont les recherches sont contemporaines de la publication en 1788 du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce de l’abbé Barthélemy. La rivalité franco-britannique s’exprima notamment à Alexandrie, où le consul français Drovetti, et son homologue britannique Salt, constituèrent chacun une collection d’antiquités égyptiennes, celle du premier étant acquise en 1824 par le roi de Sardaigne, ce qui permit à Champollion de consulter des documents essentiels aujourd’hui conservés à Turin. Le successeur de Drovetti, Paul-Emile Botta, fils d’un historien piémontais, consul à Alexandrie en 1833 puis à Mossoul en 1842, est l’auteur d’une importante moisson de découvertes archéologiques, aux origines de l’assyriologie, dont la somme a été publiée dans le Monument de Ninive en 1849-1850, mais rival malheureux du britannique Layard, vrai « inventeur » de Ninive.

L’intérêt pour l’Orient est lié aux succès de librairie des voyageurs antiquaires qui, au XVIIe et au XVIIIe siècles, décrivent la Grèce, tels Jacob Spon et George Wheler au XVIIe siècle, ou James Stuart et Nicholas Revett dont l’ouvrage monumental en quatre volumes est publié entre 1762 et 1816. L’engouement pour les récits homériques permet au français Jean-Baptiste Le Chevalier (1752-1836) de proposer une localisation de la cité troyenne lors de trois conférences dont il publie le contenu en 1791. La mode du néoclassicisme réinvente la Grèce antique, comme le montre l’étonnant « souper grec » organisé par Elisabeth Vigée Le Brun, portraitiste de la reine Marie-Antoinette, plus d’un siècle avant Théodore Reinach et la villa Kérylos de Beaulieu-sur-Mer.

Le deuxième chapitre s’intéresse à la passion pour les collections, les médailles étant progressivement remplacées par les coquilles au milieu du XVIIIe siècle, comme l’atteste la Conchyliologie publiée en 1742 par Dezallier d’Argenville. L’anglais Ashton Lever crée un véritable musée d’histoire naturelle qu’il ouvre à Londres en 1775 grâce à sa collection de coquilles. Armoires et tiroirs à coquillages font l’admiration des visiteurs, les collections étant publiées dans des catalogues. La collection du médecin Hans Sloane (1660-1753), dont l’ambition était de « collectionner le monde entier », fut léguée à la Couronne britannique et est à l’origine du British Museum qui ouvre en 1759.

Les savants naturalistes étaient confrontés au problème de la conservation des échantillons collectés. Le botaniste voyageur devait constituer un herbier comprenant un nombre d’exemplaires important en suivant l’exemple de Joseph Dombey qui voyagea au Pérou et au Chili entre 1778 et 1785. Les spécimens, des graines ou des reproductions, étaient ensuite échangés entre spécialistes. Les enjeux géopolitiques ne furent jamais éloignés des travaux des botanistes. André Thouin, jardinier en chef du Jardin du roi, entretenait un dense réseau de correspondants en France et en Europe, mais aussi dans les colonies françaises, les Amériques, l’Afrique et l’Asie. Les collections s’enrichissaient progressivement grâce aux voyages des botanistes à travers le monde.

Le troisième chapitre aborde donc les biographies de scientifiques voyageurs. Le plus célèbre fut le britannique Joseph Banks, qui participa au premier voyage de James Cook. L’auteur analyse cinq portraits et trois caricatures révélant sa notoriété. Sur l’un des portraits, le naturaliste pose aux côtés d’Omai, premier tahitien reçu en Angleterre en 1774. Assisté du suédois Solander, Banks avait organisé avec soin le travail des scientifiques qui l’accompagnaient lors du premier voyage de Cook, mais il n’eut pas la possibilité de participer à la seconde expédition. Cependant, resté à terre, il géra la partie scientifique du voyage de l’Investigator (1801-1803) commandé par Matthew Flinders, chargé de cartographier les côtes australiennes pour la Couronne britannique, mission confiée également au commandant Baudin pour la France. Banks supervisa également les expéditions polaires britanniques, de même qu’il contribua à l’exploration de l’Afrique intérieure dans le cadre de l’African Association fondée en 1788.

L’auteur aborde dans le quatrième chapitre les objets, images et livres que ces expéditions ont permis de communiquer au public éclairé. Joseph Banks a lui-même rassemblé une incroyable collection botanique et minéralogique, mais aussi de vêtements, armes et objets fabriqués acquis lors de la première expédition de Cook. La rencontre avec les habitants de la Terre de Feu a donné lieu à la production de récits et d’images qui démontrent les limites d’une approche européo-centrée. Dans l’archipel de la Société, Banks et les membres de l’expédition ont acquis des herminettes en basalte qu’ils rapportèrent en Angleterre. A Tahiti, Banks décrit dans son Journal la rencontre avec des musiciens itinérants et découvre leur rôle culturel et religieux, illustré par une aquarelle du pilote indigène Tupaia. Les dessins et aquarelles de ce dernier montrent l’intérêt porté par les explorateurs aux embarcations et aux armes des Polynésiens. Tupaia a également facilité les contacts avec les Maori en Nouvelle-Zélande. Les marins britanniques y découvrent avec intérêt la pratique du haka, célèbre dans guerrière, mais surtout celle des tatouages qui s’est ensuite répandue en Europe. Un des deux artistes de l’expédition, Sydney Parkinson, réalise des dessins de guerriers Maori, reproduits ensuite sous forme de gravures dans les journaux anglais. La plus célèbre est Une tête de chef néo-zélandais curieusement tatoué, publiée par le Gentleman’s Magazine en 1774. Le même périodique avait publié l’année précédente une gravure représentant un animal découvert en Nouvelle Galles du Sud, le kangourou…

Les Européens s’intéressent d’autant plus à la faune exotique lorsque des animaux vivants viennent à leur rencontre, comme le rhinocéros Clara importé du Bengale, exhibé en Europe entre 1741 et 1758, et peint par des artistes tels que Jean-Baptiste Oudry, avant de figurer sur de nombreux supports qui en font une « figure publique ». De même, la découverte de l’ornithorynque en Nouvelle Galles du Sud en 1797 par Hunter et Collins passionne les scientifiques, l’animal échappant à toute classification malgré la réalisation de gravures et d’aquarelles. Le regard que les Européens portent sur le monde commence à changer avec des ouvrages associant textes et gravures, comme Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde, publié en sept volumes entre 1723 et 1737 et comprenant pas moins de 250 planches gravées. Mais l’œuvre majeure reste celle d’Alexander von Humboldt (1769-1859), le Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent publié à Paris entre 1807 et 1837, résultat de la moisson de découvertes qu’il réalisa en Amérique espagnole entre 1799 et 1804, aboutissement d’une invitation au voyage lancée à la fois par Bougainville et par Banks, et qui constitue sans nul doute le point d’orgue et le meilleur aboutissement de cet élargissement du monde au siècle des philosophes et des savants.

En conclusion de ce livre passionnant et érudit, Pierre-Yves Beaurepaire se veut didactique et s’efforce de nous convaincre du caractère toujours actuel des efforts entrepris par les voyageurs, savants et artistes du siècle des Lumières, par la moisson de données rassemblées, nombreuses et fragiles et qu’il faut donc préserver, mais aussi témoins de l’incroyable diversité du vivant au moment où se produit une extinction massive des espèces animales. L’auteur souligne également les enjeux géopolitiques de la conservation des objets et des œuvres, véritable élément de soft power, qui interrogent sur la notion de patrimoine mondial et les questions de restitution des collections aux peuples qui ont été victimes de spoliations. A noter enfin que cet ouvrage, qui est publié au moment où intervient une réforme des programmes d’Histoire-Géographie du lycée, constitue un support particulièrement précieux pour les professeurs du secondaire qui devront traiter le thème 4 chapitre 1 du programme d’Histoire de la classe de Seconde, « Les Lumières et le développement des sciences ».