Alors que les premiers frimas de septembre arrivent enfin, continuer à porter son attention sur l’histoire environnementale[1] est une nécessité absolue afin de ne pas oublier l’écrasante chaleur des canicules, leurs dégâts et leurs victimes. Dans un ouvrage clair et bien construit, Jérôme Tournadre aborde cette histoire sous l’angle des luttes portées par des défenseurs de l’environnement. En effet, contrairement à ce qu’affirma imprudemment un président de la République française un 31 décembre, des femmes et des hommes portent depuis longtemps attention aux problèmes environnementaux et climatiques.
De quoi ces luttes sont-elles le nom ?
L’auteur retrace d’abord l’histoire des luttes environnementales, terme qu’il préfère à écologiques afin de ne pas confondre leurs militants avec ceux des organisations politiques se réclamant de l’écologie. Ces combats ont des racines bien antérieures aux années 1970, trop souvent vues comme matricielles[2]. J. Tournadre en montre aussi l’ancrage territorial, refusant de les réduire à de simples NIMBY. Ancrage territorial qui, selon lui, s’est accru, après le moment altermondialiste qui désignait un adversaire très-trop lointain. Il démontre ensuite que même si elles prennent des modalités différentes et portent sur des enjeux parfois divers, ces luttes environnementales ne sont pas un privilège de riches de l’hémisphère Nord mais qu’au contraire elles se déploient largement dans les pays du/des Sud.s. En effet, et c’est un des intérêts majeurs de l’ouvrage, les dynamiques des luttes environnementales sont étudiées à l’échelle de la planète et non dans le seul Hexagone.
Des luttes sociales comme les autres ?
Dans cette partie, J. Tournadre questionne les luttes environnementales du point de vue de la classe, de la race et du genre. Écris tel quel, on entend déjà rugir les accusations en wokisme et écologisme béat sinon imbécile ! Or, force est de reconnaître que les arguments avancés et les exemples présentés par l’auteur sont des plus convaincants. Ainsi, en 2021, un chercheur constatait qu’aux États-Unis, près de la moitié des gens de couleur vivaient à moins de 2 km d’un site nécessitant une dépollution de long terme. L’auteur s’intéresse à l’ensemble du monde ouvrier, aux peuples premiers ainsi qu’aux peuples dominés. Ainsi, il insiste sur « le saccage écologique des Appalaches […] facilité par la stigmatisation de ses habitants blancs et pauvres », il évoque les « villages du cancer » dans la Chine actuelle ou le scandale du chlordécone dans les Antilles.
Dans les rangs protestataires
L’auteur revient pour les critiquer sur des a priori très répandus sur les luttes environnementales. Celles-ci seraient dans les pays du Nord, l’apanage de membres des classes moyennes à fort capital culturel. S’il ne nie pas le rôle significatif et fréquemment dirigeant de ces couches sociales dans nos contrées, il revient sur plusieurs luttes environnementales populaires : contre les boues rouges en Corse, contre les déchets toxiques aux EU, contre la construction de barrages sur la rivière Narmada (Inde)… Il constate aussi la forte implication des femmes dans nombre d’entre elles, à Plogoff contre une centrale nucléaire à la fin des années 1970, et dans de nombreux autres combats. Il montre aussi que cet activisme peut être long, ardu, sous tension et non sans dangers. Avec parfois des morts dans les pays du Sud (Chico Mendes au Brésil) mais aussi dans les pays du Nord, tels Vital Michalon (Malville, France, 1977) ou Rémi Fraisse (Sivens, France, 2014).
Un répertoire d’action diversifié
Dans la dernière partie, J. Tournadre, analyse le répertoire d’action à l’œuvre dans les luttes environnementales. Il étudie quatre modes d’action qui n’épuisent pas, selon lui, l’ensemble des pratiques développées par les militants mais sont fréquemment utilisés. Le recours à l’expertise, à la désobéissance civile, et donc à l’arme du droit, parfois au sabotage ou à l’occupation des territoires visés par un projet jugé néfaste pour l’environnement sont analysés avec des exemples pris dans plusieurs pays. L’occupation permettant souvent des expérimentations sociales ou agricoles.
La conclusion va à l’encontre du sentiment de désenchantement qui saisit parfois une partie des défenseurs de l’environnement depuis le « greenbacklash planétaire ». L’auteur invite à repérer les mobilisations qui ont donné des résultats positifs et les avancées de la cause environnementale dans l’opinion publique malgré le fait qu’une partie des médias et des partis politiques développent un discours anti-écologiste primaire. Ainsi, l’été 2026 a vu certains, qui longtemps ont nié tout réchauffement climatique, attribuer, sans honte, la responsabilité des incendies aux défenseurs de l’environnement !
Un petit livre pour une grande cause. À lire sans modération. Riche d’exemples et d’arguments, il permet de mieux comprendre la dynamique – et la nécessité – des luttes environnementales. La collection Repères de La Découverte offre ainsi un ouvrage indispensable en ces temps de Greenbacklash.
[1] Histoire environnementale à laquelle La Cliothèque a porté un intérêts légitime voir entre autres :
– Une histoire environnementale de la France, en 3 tomes : La nature en révolution – Une histoire environnementale de la France, 1780-1870 (vol.1), Jean-Baptiste Fressoz, François Jarrige, Thomas Le Roux, Corinne Marache, Julien Vincent, La Découverte, 2025 – Les natures de la République – Une histoire environnementale de la France, 1870-1940 (vol. 2)Pierre Cornu, Stéphane Frioux, Anaël Marrec, Charles-François Mathis, Antonin Plarier, La Découverte, 2025 – Les natures du productivisme – Une histoire environnementale de la France de 1940 à nos jours (T. 3), Denaud Bébot, Christophe Bonneuil, Gabrielle Bouleau, La Découverte, 2026
– Histoire de la nature en Occident, XVIIIe-XXIe siècle, Steve Hagimont, Charles-François Mathis (dirs.), Tallandier, Texto, 2026
[2] Une histoire des luttes pour l’environnement – XVIIIe-XXe siècles trois siècles de débats et de combats, Anne-Claude Ambroise-Rendu, Steve Hagimont, Charles-François Mathis, Alexis Vrignon, Paris, Textuel, 2021



