A l’occasion d’une enquête quantitative très fouillée sur les musulmans européens, voici le point des recherches sur l’islam et les musulmans, ainsi que les principaux résultats de l’enquête.
Arno Taush est un politologue autrichien et un des fondateurs de la recherche quantitative sur la théorie des systèmes mondiaux en Europe ; Hichem Karoui est fondateur et rédacteur de The Middle East Studies Online Journal.
A l’occasion d’une enquête quantitative très fouillée sur les musulmans européens, voici le point des recherches sur l’islam et les musulmans, ainsi que les principaux résultats de l’enquête.
Arno Taush est un politologue autrichien et un des fondateurs de la recherche quantitative sur la théorie des systèmes mondiaux en Europe ; Hichem Karoui est fondateur et rédacteur de The Middle East Studies Online Journal.

J’ai été un peu surpris par ce livre, qui part d’horizons très différents des miens et recoupe néanmoins souvent le résultat de mes analyses pourtant très pragmatiques et géographiquement plus ponctuelles. Il est très bien documenté, à la fois universitairement et factuellement, puisque fondé sur un enquête quantitative détaillée. Il est dense, touffu, partant dans tous les sens et écrit. Mais sa grande richesse justifie une lecture attentive.

Les auteurs estiment que cette étude comparative relative à l’islam européen et « global » vient combler un vide. Elle est notamment basée sur les données quantitatives de l’enquête sociale européenne et de la World Values Survey. Les auteurs s’attendent à être mal reçus car la connaissance empirique (c’est-à-dire à partir de données recueillies de manière neutre) de l’islam par des Européens est très rare du fait des circonstances historiques et des préjugés qu’elles ont générées.

Le auteurs regrettent que les orientalistes et islamologues se soient intéressés surtout à d’islam théorique, celui des textes. Les politologues et les juristes ont été plus concrets mais se sont surtout focalisés sur les stratégies des groupes et de leur chef, donc au politique et à l’idéologique. Les Français se sont polarisés sur le thème de l’intégration, les uns pour la faciliter, les autres pour montrer qu’elle était impossible, notamment du fait de la vieille tradition française : « Dieu et la raison ne s’entendront jamais », et qu’il faut donc « résister ». Mais on n’a pas vraiment étudié l’individu, la famille, le social, le culturel et l’économique.

Les auteurs tirent néanmoins un coup de chapeau aux nombreux Français qui ont écrit sur l’islam. Ils saluent notamment Olivier Roy pour qui le fondamentalisme est une tentative (vouée à l’échec) de réponse au passage de l’islam dans les sociétés occidentales et à l’impact de la mondialisation sur les sociétés musulmanes.

Les auteurs reprochent à la plupart des chercheurs d’essayer d’appréhender l’islam plutôt que de comprendre les musulmans. Or l’islam ou la société musulmane ne sont pas les musulmans. Les auteurs musulmans eux-mêmes ont une large responsabilité dans cette confusion, en ayant longuement soutenu qu’il n’y avait pas de différence entre l’islam en tant que religion et en tant que société, culture ou comportement. Ce faisant, ils ont poussé les observateurs à imputer à leur religion les défauts de leurs sociétés.

Plus généralement, les musulmans ne se sont que rarement analysés eux-mêmes. Le grand obstacle est bien sûr leur foi : ils prennent comme acquis ce que les non musulmans examinent, discutent et critiquent. Ils rejettent donc les analyses extérieures pensant être les mieux placés. Mais finalement ils n’ont fait aucune véritable analyse de leur gros problème, l’apparition d’une frange intolérante et violente, qu’ils n’arrivent pas à gérer.

De plus, contrairement aux Occidentaux, ils n’ont pas de « structure culturelle qui puisse intégrer le travail scientifique », que ce soit à propos de la religion ou dans d’autres disciplines (les chercheurs musulmans « productifs » sont dans des structures de pays non musulmans), cela depuis le blocage des travaux d’interprétation vers le XIIe siècle (qui a interrompu également des progrès des sciences, domaine dans lesquels les musulmans étaient plutôt en avance). Depuis cette époque les seuls « savants » sont les experts en théologie, qui expliquent que « la reproduction » (de la tradition) est moins risqué que l’innovation (le résultat d’une recherche menée par le raisonnement, comme l’avait timidement suggéré Averroès), qui peut à tout moment mener à l’hérésie.

Les conclusions

Tout cela étant exposé, qui donne toute sa valeur à l’analyse quantitative qui est l’objet du livre, on passe à l’enquête elle-même et son exploitation, qui occupe le gros du volume. Je saute mille informations très intéressantes, et passe directement aux conclusions.

Les Européens estiment que « leurs » musulmans vivent dans des espaces d’exclusion sociale, et cela à cause de l’islam. Mais ce sont eux qui sont à l’origine de ce vase clos, car leur vision est basée sur des données fausses, des stéréotypes et des préjugés, notamment sur ce que pensent les musulmans de leur environnement européen. C’est d’autant plus regrettable que cela a mené à un engagement de certains musulmans européens à Al Qaïda en proportion plus importante qu’ailleurs. Et à rendre les musulmans européens plus conservateurs que dans leur pays de départ, probablement en réaction aux opinions des Européens (en résumé : c’est l’islamophobe qui crée l’islamiste en Europe, et réciproquement).

L’islam empêche-t-il les musulmans de s’intégrer ? Non : il est probable que ces derniers feront évoluer l’islam car ce dernier s’est déjà adapté dans le passé à de nombreuses situations nouvelles. L’islam encourage notamment le commerce et la libre entreprise, ce qui pousse au dialogue ; les auteurs développent une notion à laquelle ils attachent grand prix : « le calvinisme islamique », c’est-à-dire le fait que la religion facilite la réussite économique, donc l’interaction avec le reste de la société.