J’attendais cette bande dessinée avec impatience. J’habite à quelques dizaines de kilomètres de Prémontré, dont j’ai évidemment visité l’ancienne abbaye, fondée en 1120, à plusieurs reprises. De plus, le cadre chronologique m’est familier. Bref, tout se conjuguait pour que j’aie un a priori favorable de cet album.

Dès la prise en mains, on n’est pas déçu. Le dessin de Jean-Denis Pendaux se révèle très net, très méticuleux, le tout allié à des tonalités de couleurs qui évoquent parfaitement les lieux. L’illustrateur a poussé le soin jusqu’à reproduire les bâtiments avec un souci de précision qui l’honore. Je le soupçonne de s’être rendu sur placeLe mémoire de Stéphane Vandenbosch, cité ci-dessous, propose cependant des photographies qui ont pu inspiré les dessins., à Prémontré aussi bien qu’à LaonLa restitution de la butte — qui rappelle un tableau de Delaunay, qui y avait effectué son service militaire vers 1908-1909 — et de la préfecture est tout à fait exacte., et d’y avoir passé le temps nécessaire à une parfaite imprégnation. On remarque bien des perspectives où les bâtiments qui entourent le logis abbatial du milieu du XVIIIe siècle disparaissent de certaines vignettes, mais ce serait vraiment pinailler. Même le relief et la forêt qui se trouve derrière, en direction de Septvaux, sont respectés. Ce grand soin s’étend à tout le reste : les uniformes (et leur évolution dans le courant de la guerre), les véhicules automobiles, l’architecture des villages alentours, les fermes, etc. C’est vraiment très réussi. Tout juste peut-on tiquer sur l’absence de coiffe des femmes (une femme en « cheveux » en 1914, voilà qui est parfaitement indécent dans le monde rural, mais les temps changent à ce moment-là), ou sur le diadème choisi par l’héroïne pour se déguiser qui évoque plutôt les années vingt. Mais à une poignée d’années près, cela s’appelle-t-il vraiment de l’anachronisme ? On ne peut que saluer le travail de très qualité fourni par Jean-Denis Pendanx : c’est un modèle du genre que bon nombre de dessinateurs plus connus feraient bien de suivre…

L’idée de départ (dont on ne dira rien) qui constitue l’intrigue du récit peut être reçue : on se laisse même prendre à son développement. Le scénario repose sur une situation et des personnages parfois réels. Ainsi, la population des « aliénés », pour reprendre la désignation de l’époque a été fortement marquée par une mortalité hors du commun. De plus, Édouard LetombeLe prénom d’André a été emprunté à l’un de ses fils, qui est cependant resté auprès de son père pendant les années de guerre et a déployé une forte activité. Il est à supposer que la confusion des deux hommes a été rendue nécessaire à des fins de simplification du récit. a bien été receveur-économe de l’asile pendant la guerre, et il a, de fait, exercé la direction de l’établissement jusqu’en 1919 ; c’est d’ailleurs sur le témoignage écrit de sa fille, Marguerite Letombe, que repose principalement l’album. Son fils André s’est bien rendu en août 1914 à la préfecture pour obtenir des directives, en vain, au moment du transfert des services à Château-Thierry ; il a donc fallu s’organiser en toute autonomie, puisque l’avancée allemande a isolé l’asile de l’administration. Le 30 ou 31 août, alors que la bataille fait rage autour de Guise, à une cinquantaine de kilomètres au nord, René Masselon, médecin-chef et directeur de l’établissement quitte Prémontré pour accompagner sa famille en Dordogne ; il fut révoqué de ses fonctions le 3 novembre 1914, pour s’être placé dans l’impossibilité de rejoindre son poste, et l’avoir donc abandonné. Un officier allemand et médecin aliéniste est bien venu quelques mois, avant de partir en Russie. André Letombe a bien été convaincu d’avoir aidé des zouavesLesquels zouaves appartiennent, sinon à un 4e bataillon, en tout cas au 4e régiment. restés dans les régions envahies (à l’été 1916). L’asile fut évacué en février et mars 1916. L’état de profonde dévastation des bâtiments du site, mais aussi de la forêt de Saint-Gobain, est bien celui que montrent les dernières pages de l’album ; à cela s’ajoutent les explosifs non éclatés, les trous d’obus, les tranchées. On pourrait multiplier les exemples qui indiquent clairement que le scénario repose sur des bases documentaires solides. De fait, il doit beaucoup au travail de recherche mené par un étudiant, Sébastien Vandenbosch, auteur d’un mémoire préparé en vue de l’obtention du diplôme universitaire d’histoire de la médecine : L’Asile de Prémontré et la première guerre mondiale : mortalité et sous-alimentationMémoire dont il ne faut surtout pas se priver de la lecture..

Cependant, on a quelques éléments qui sortent de la réalité du moment. On a ainsi l’impression que les gens des zones envahies vont et viennent à leur guise, alors que les déplacements doivent être dûment autorisés par les autorités d’occupation. D’autre part, la bataille semble vraiment lointaine, alors que le front n’est qu’à une vingtaine de kilomètres : on voit les villageois regardant les fumées s’élevant de Soissons sous les obusCe sera d’ailleurs le cas jusqu’à l’évacuation de mars 1917, du fait du raccourcissement de la ligne de front voulu par le commandement allemand., mais on n’entend guère (sauf en page 59) le bruit des canons. On ne voit aucun des bombardements français qui visèrent les carrefours, par exemple. Si le récit montre les réquisitions en tout genre (aliments, métaux, matelas, etc.), qui ont effectivement été très lourdes, pendant toute la guerre, on ne voit pas celle des populations, affectées à diverses travaux dans des « colonnes ». La célébration du 14 juillet laisse en revanche très dubitatif, surtout qu’il reçoit l’aide matérielle des Allemands.

La construction d’un récit est aussi une question de choix : on ne peut pas prétendre à une exhaustivité, laquelle serait tout à fait illusoire. Même en l’espace d’une centaine de pages, c’est une exigence que l’on ne peut raisonnablement pas opposer aux auteurs. Il n’en reste pas moins que Les Oubliés de Prémontré attire l’attention sur un aspect peu abordé par les travaux historiquesL’une des thèses qui a fortement marqué l’historiographie dans ce domaine est celle de Samuel Odier : La Fin de l’asile d’aliénés dans le Rhône et l’Isère : 1930-1955, Lyon III, 2006. : que deviennent en pareil cas les patients, atteints de troubles psychiques ou physiques ? Et il le fait avec un souci de véracité qui honore ses auteurs.


Frédéric Stévenot, pour Les Clionautes

« En septembre 1914, l’asile de Prémontré, dans l’Aisne, près de Soissons, abrite quelque 1 300 malades. L’armée prussienne, qui se dirige à marche forcée vers Paris, est en vue. Le directeur se fait la malle, promptement suivi du médecin-chef adjoint et de quelques autres, abandonnant les malades à l’envahisseur. André Letombe, économe en fin de carrière, et quelques gardiens et religieuses refusent de quitter leur poste, faisant de leur mieux pour sauver leurs patients d’une mort certaine. D’après une histoire vraie, la souffrance et la résistance des aliénés de Prémontré et de leurs soignants pendant la Première Guerre mondiale » (présentation de l’éditeur).