Charlotte, Emily et Anne Brontë ne sont pas que des autrices anglaises. Elles incarnent l’image du « malheur originel », ainsi que l’écrit dans sa préface Laura El Makki. Isolées dans le presbytère de leur père veuf, elles semblent vivre éternellement dans le décor sauvage des landes du Yorkshire. Mais ici, l’essayiste dresse un portrait inédit d’une famille aimante et sensible. Souvent oublié, l’unique frère Brontë trouve sa place. Plus encore, Charlotte prend une dimension nouvelle. Les singularités apparaissent bien réelles dans cette unité familiale.

Une famille

L’histoire a retenu trois noms, mais les enfants Brontë sont six : Maria et Elizabeth, les deux aînées nées à un an d’intervalle, sont mortes en 1825. Viennent ensuite, séparées de deux ans seulement, Charlotte, Emily et la cadette Anne, née en 1820. Branwell, le seul garçon, est le 4e dans cette dynastie de filles. Leur père, Patrick, est pasteur. Il obtient le poste de vicaire à Haworth où sa nombreuse famille s’installe dans le vaste presbytère afférent au cœur de l’hiver 1820. Maria, son épouse chérie, y meurt le 15 septembre 1821. Voici le pasteur veuf avec ses jeunes enfants : l’aînée a 7 ans et Anne à peine 20 mois. Elizabeth Branwell, sa belle-sœur, s’installe définitivement à Haworth.

Tous les espoirs se portent sur Branwell, l’unique garçon. Il s’avère le plus paresseux et celui qui ne manquera pas de décevoir son père. S’il convient de scolariser les aînées, les moyens manquent. Âgées de 10 à 8 ans, Maria, Elizabeth et Charlotte (8 ans) partent à Cowan Bridge. Emily les rejoint en 1824. C’est une « école pour filles de pasteur », une école de charité dont les conditions sont terribles. Durement éprouvée par la tuberculose, Maria meurt au presbytère à 11 ans. Peu après, Elizabeth suit son aînée. Patrick fait alors revenir Charlotte et Emily. « Deux mortes pour deux vies », ainsi que l’écrit Laura El Makki.

Cependant, les fillettes ramènent dans leurs bagages les décors de « Jane Eyre » et des « Hauts de Hurlevent ». Une nouvelle vie de famille se met en place autour du père et de la tante. L’éducation prime : les livres, la presse et le goût de la lecture dominent les longues journées à Haworth. Avec Branwell, Charlotte se lance dans l’écriture d’histoires et de portraits. À 13 ans, elle écrit » À la poursuite du bonheur », multiplie les contes et aventures. Mais il ne reste que peu d’écrits de jeunesse d’Emily et Anne. Pour tous, les mots inventés chassent l’isolement, ainsi que l’écrit Laura El Makki.

Dehors

Charlotte rejoint l’école de Roe Head en janvier 1832. Sa force de travail est admirée par les sœurs Wooler qui dirigent l’institution. Elle se lie avec Ellen Nursery, prend plaisir à échanger. Mais, dès juin 1832, il lui faut rentrer pour s’occuper de l’éducation de ses cadettes. Le temps a creusé la distance entre elle et la petite dernière :  » Anne n’est rien, absolument rien » écrit-elle. Après une visite d’Ellen au presbytère, plus que jamais elle se sent seule. En effet, le pasteur a fait le choix de financer des cours à Branwell pour en faire un grand peintre. C’est à ce dernier qu’on doit le » Pillar Portrait » peint vers 1824. Il s’est masqué par le pilier. Les regards sont portés au-delà du tableau. Ailleurs.

Plus que jamais, ainsi que l’écrit Charlotte à Ellen » Nous sommes prêts à nous disperser «. L’année 1835 semble donner raison aux filles qui rejoignent toutes les trois Roe Head pour rapidement rentrer. Il ne reste aucune de trace du séjour d’Anne en pension… Emily dépérit loin de ses landes. Téméraire, à son retour à Haworth, cette dernière envoie des écrits à Robert Southey. La réponse du poète est terrible : « Les rêves éveillés dont vous pris l’habitude risque de vous déranger l’esprit. » Les femmes n’écrivent pas ! Elles tiennent le foyer telle Charlotte qui gère tout désormais. Cependant, la jeune fille s’étiole. Branwell ment, dilapide l’argent paternel et finit, lui aussi, par rentrer.

Un nouveau ailleurs – encore un – semble, possible en 1839. Enfin, Branwell se stabilise dans son emploi aux chemins de fer. La benjamine devient gouvernante, mais sa première expérience la conduit à un renvoi. La seconde dans la famille d’un riche révérend lui élargit son horizon si étroit. Elle lit Jane Austen et se rend en vacances à Scarborough, où elle est subjuguée par la mer. Charlotte aussi est gouvernante dans la famille d’un riche industriel. Elle aspire à son tour à une élévation sociale. Ses sœurs éloignées, Emily, plus que jamais esseulée dans le presbytère en compagnie de son père vieillissant, s’ennuie et rêve.

La vie précieuse

Enfin, le 8 février 1842, un avenir radieux s’annonce. Les trois sœurs se rendent à Bruxelles pour maitriser le français en vue d’ouvrir une école. Elles s’installent au «  pensionnat de demoiselles ». Mais le décès prématuré de leur tante les rappelle au presbytère, où le temps est long. En effet, Charlotte continue sa longue correspondance avec monsieur Héger qui lui donnait des cours particuliers à Bruxelles. Elle lui avoue son amour. La lettre a été conservée par sa femme… La jeune fille solitaire écrit « Le Maître » à cette époque. Elle n’arrive pas à faire aboutir son projet d’école faute d’élève. Anne, gouvernante chez les Robinson se lance dans la rédaction de » Agnès Grey « , l’histoire d’une gouvernante d’un milieu modeste.

Encore une fois, la famille est marquée par les affres de Branwell. Laura El Makki met à jour le parcours de ce frère unique. Renvoyé de son emploi, Anne le fait embaucher comme précepteur chez les Robinson. Branwell devient l’amant de la maitresse de maison. Est la raison pour laquelle Anne démissionne ? Il est à nouveau renvoyé : monsieur Robinson à découvert la situation ! La famille ne peut que le regarder s’enfoncer dans l’opium. Il décède le 24 septembre 1848 à Haworth de la tuberculose sans avoir jamais rencontré le succès tant espéré. À l’inverse du révérend Brontë, il n’a pas vécu assez longtemps pour assister au triomphe littéraire de ses sœurs.

Charlotte est à l’initiative de « Poems by Currer, Ellis, Action Bell « . Le recueil collectif est publié le 7 mai 1846. Rapidement, « Les Hauts de Hurlevent » et « Agnes Grey » suivent toujours sous les pseudonymes masculins. La rumeur enfle : Bell ne serait qu’un seul et même homme ! Charlotte est alors contrainte de dévoiler la supercherie à son éditeur. Les jeunes femmes font leur entrée dans le monde durant l’été 1848. Encore une fois, le destin est contre elles. Emily décède, comme Branwell, de la tuberculose en novembre 1848. Anne s’éteint à Scarborough le 28 mai 1849. Seule, Charlotte, mariée en 1854, va pouvoir vivre la vie tant espérée des sœurs Brontë.